SCÈNE VI
ZAMTI, IDAMÉ, ASSELI.
Ah! dans ton infortune et dans mou désespoir, Suis-je encor ton épouse et peux-tu me revoir?
ZAMTI.
On le veut : du tyran tel est Tordre funeste; Je dois à ses fureurs ce moment qui me reste.
IDAME.
Ou t'a dit à quel prix ce tyran daigne enfin Sauver tes tristes jours et ceux de l'orphelin?
ZAMTI.
"Ne parlons pas des miens, laissons notre infortune. Un citoyen n'est rien dans la perte commune; Il doit s'anéantir, [damé, souviens-toi Que mon devoir unique est de sauver mon roi : Nous lui devons nos jours, nos services, notre être, Tout, jusqu'au sang d'un fils qui naquit pour son
[maître; Mais l'honneur est un bien que nous ne devons pas. Cependant l'orphelin n'attend que le trépas. Mes soins l'ont enfermé dans ces asiles sombre- Où des rois ses aïeux on révère les ombres ; La mort, si nous lardons, l'y dévore avec eux. En vain des Coréens le prince généreux Attend ce cher dépôt que lui promit mon zèle: Étan, de son salut ce ministre fidèle, Étan, ainsi que moi, se voit chargé de fers. Toi seule à l'orphelin restes dans l'univers; C'est à toi maintenant de conserver sa vie, Et ton fils, et ta gloire à mon bonheur unie.
IDAMÉ
Ordonne; que veux-tu? que faut-il?
ZAMTI.
M' oublier, Vivre pour Ion pays, lui tout sacrifier. Ma mort, en éteignant les flambeaux d'hyménée, Est un arrêt des deux qui fait ta destinée. Il n'est plus d'autres soins ni d'autres lois pour nous : L'honneur d'être fidèle aux cendres d'un époux Ne saurait balancer une gloire plus belle. <:'esl au prince, à l'État, qu'il faut être fidèle. Remplissons de nos rois les ordres absolus; Je leur donnai mon fils, je leur donne encor plu-. Libre par mon trépas, enchaîne ce Tartare ; Éteins sur mon tombeau les foudres du barbare : Je commence à sentir la mort avec horreur, Quand ma mort t'abandonne à cet usurpateur: Je fais en frémissant ce sacrifice impie: Mais mon devoir l'épure et mon trépas l'expie : 11 était nécessaire autant qu'il est affreux. Idamé, sers de mère à ton roi malheureux: Règne, que ton roi vive et que ton époux meure : Règne, dis-je, à ce prix : oui, je le veux...
IDAMÉ
Demeure.
Me connais-tu? veux-tu que ce funeste rang Soit le prix de ma honte et le prix de ton sang? Penses-tu que je sois moins épouse que mère? Tu t'abuses, cruel, et ta vertu sévère A commis contre toi deux crimes en un jour, Qui font frémir tous deux la nature et l'amour. Barbare envers ton fils el plus envers moi-même, Ne te souvient-il plus qui je suis et qui l'aime?