TANCRÈDE, ACTE I, SCÈNE IL
Nous l'eu avons punie, cl, malgré sa faveur, Nous voyons ses enfants bannis de nos rivages. Tancrède, un rejeton de ce sang dangereux, Des murs de Syracuse éloigné dés l'enfance, A servi, nous dit-on, les Césars de Bysance. Il est fier, outragé, sans doule valeureux; Il doit haïr nos lois, il cherche la vengeance, [jours Tout Français est à craindre : on voit même en nos Trois simples écuyers, sans bien et sans secours. Soi'tis des flancs glacés de l'humide Neustrie, Aux champs Apuliens se faire une patrie; Et, n'ayant pour tout droit que celui des combats, Chasser les possesseurs et fonder des Etats, [re; Grecs, Arabes, Français, Germains, tout nous dévo- El nos champs, malheureux par leur fécondité, Appellent l'avarice et la rapacité Des brigands du Midi, du Nord et de l'Aurore. Nous devons nous défendre ensemble et nous ven- J'ai mi plus d'une fois Syracuse trahie: [ger. Maintenons notre loi, que rien ne, doit changer: Elle condamne à perdre et l'honneur et la vie Quiconque entretiendrait avec nos ennemis in commerce secret, fatal à son pays.
A l'infidélité l'indulgence encourage.
On ne doit épargner ni le sexe ni l'âge. Venise ne fonda sa fière autorité Que sur la défiance et la sévérité :
Imitons sa sagesse en perdant les coupables.
LORÉDAN
Quelle honte en effet, dans nos jours déplorables, Que Solamir, un Maure, un chef de musulmans, Dans la Sicile encore ait tant de partisans! Que partout dans cette île et guerrière et chrétien- Que même parmi nous Solamir entretienne [ne, Des sujets corrompus, vendus à ses bienfaits! Tantôt chez les Césars occupé de nous nuire, Tantôt dans Syracuse ayant su s'introduire, Nous préparant la guerre et nous offrant la paix. Et pour nous désunir soigneux de nous séduire! In sexe dangereux, dont les faibles esprits D'un peuple encor plus faible attirent les homma- Toujours des nouveautés et des héros épris, [ges. A ce Maure imposant prodigua ses suffrages. Combien de citoyens aujourd'hui prévenus Pour ces arts séduisants que l'Arabe cultive ! Arts trop pernicieux, dont l'éclat les captive, A nos vrais chevaliers noblement inconnus, [d'autre: Que notre art soit de vaincre et je n'en veux point J'espère en ma valeur, j'attends tout de la vôtre : Et j'approuve surtout cette sévérité Vengeresse des lois et de la liberté.
Pour détruire l'Espagne, il a suffi d'un traître : 11 en fut parmi nous; chaque jour en voit naître. Mettons un frein terrible à l'infidélité. Au salut de l'État que toute pitié cède: Combattons Solamir et proscrivons Tancrède. Tancrède, né d'un sang parmi nous détesté, Est plus à craindre encor pour notre liberté. Dans le dernier conseil un décret juste et sage
Dans les mains d'Obassan remit son héritage, Pour confondre à jamais nos ennemis cachés, A ce nom de Tancrède en secret attachés; Du vaillant Orbassan c'est le juste partage, Sa dot, sa récompense.
CATANE
Oui, nous y souscrivons.
Que Tancrède, s'il veut, soit puissant à Byzance; Qu'une cour odieuse honore sa vaillance ; 11 n'a rien à prétendre aux lieux où nous vivons. Tancrède, en se donnant un maître despotique, A renoncé lui-même à nos sacrés remparts : Plus de retour pour lui; l'esclave des Césars Ne doit rien posséder dans une république. Orbassan de nos lois est le plus ferme appui, Et l'État, qu'il soutient, ne pouvait moins pour lui : Tel est mon sentiment.
ARGIRE.
Je vois en lui mon gendre; Ma fille m'est bien chère, il est vrai; mais enfin Je n'aurais point pour eux dépouillé l'orphelin : Vous savez qu'à regret on m'y vil condescendre.
LORÉDAN
Blàmez-vous le sénat?
ARGIRE.
Non: je hais la rigueur; Mais toujours à la loi je fus prêt à me rendre, Et l'intérêt commun l'emporta dans mon cœur.
ORBASSAN
Ces biens sont à l'État, l'État seul doit les prendre. Je n'ai point recherché cette faible faveur.
N'en parlons plus : hâtons cet heureux hyménée. Qu'il amène demain la brillante journée Où ce chef arrogant d'un peuple destructeur, Solamir, à la fin, doit connaître un vainqueur. Votre rival en tout, il osa bien prétendre, En nous offrant la paix, à devenir mon gendre; 11 pensait m'honorerpar cet hymen fatal. Allez... dans tous les temps triomphez d'un rival : Mes amis, soyons prêts... ma faiblesse et mon âge Ne me permettent plus l'honneur de commander; A mon gendre Orbassan vous daignez l'accorder. Vous suivre est pour mes ans un assez beau parla- Je serai près de vous; j'aurai cet avantage; [ge : Je sentirai mon cœur encor se ranimer ; Mes yeux seront témoins de votre fier courage, Et vous auront vus vaincre avant de se fermer.
lorédan. [croire
Nous combattrons sous vous, seigneur; nous osons Que ce jour, quel qu'il soit, nous sera glorieux; Nous nous promettons tous l'honneur de la victoire, Ou l'honneur consolant de mourir à vos yeux.