TANGREDE, ACTE I, SCÈNE IV
Tous vos ressentiments sont-ils bien effacés? Pourrai-ge en vous d'un fils trouver le caractère? Dois-je compter sur vous?
ORBÀSSAN.
Je vous l'ai dit assez :
J'aime l'État, Argire, il nous réconcilie. Cet hymen nous rapproche et la raison nous lie: Mais le nœud qui nous joint n'eût point été formé, Si, dans notre querelle à jamais assoupie, Mon cœur, qui vous haït, ne vous eût estimé. L'amour peut avoir part à ma nouvelle chaîne ; Mais un si noble hymen ne sera point le fruit [truit, D'un l'eu né d'un instant qu'un autre instant dé- Que suit l'indifférence et trop souvent la haine. Ce cœur, que la patrie appelle aux champs de Mars, Ne sait point soupirer au milieu des hasards. Mon hymen a pour but l'honneur de vous complaire, Notre union naissante, à tous deux nécessaire, La splendeur de l'État, votre intérêt, le mien. Devant de tels objets l'amour a peu de charmes. 11 pourra resserrer un si noble lien ; Mais sa voix doit ici se taire au bruit des armes.
ARGIRE.
J'estime en un soldat cette mâle fierté; Mais la franchise plaît et non l'austérité. J'espère que bientôt ma chère Aménaïde Pourra fléchir en vous ce courage rigide. C'est peu d'être un guerrier; la modeste douceur Donne un prix aux vertus et sied à la valeur. Vous sentez que ma fille au sortir de l'enfance, Dans nos temps orageux de trouble et de malheur, Par sa mère élevée cà la cour deByzance, Pourrait s'effaroucher de ce sévère accueil, Qui tient de la rudesse et ressemble à l'orgueil. Pardonnez aux avis d'un vieillard et d'un père.
ORBASSAN
Vous-même pardonnez à mon humeur austère : Élevé dans nos camps, je préférai toujours A ce mérite faux des politesses vaines, A cet art de flatter, à cet esprit des cours, La grossière vertu des mœurs républicaines : Mais je sais respecter la naissance et le rang D'un estimable objet formé de votre sang ; Je prétends par mes soins mériter qu'elle m'aime, Vous regarder en elle et m'honorer moi-même.
ARGIRE.
Par mon ordre en ces lieux elle avance vers vous.
Puissant dans Syracuse, il commande l'armée ; Tous les droits de Tancrède entre ses mains re-
AMÉNAÏDE, à part. [mis...
De Tancrède !
ARGIRE.
A mes yeux sont le moins digne prix Qui relève l'éclat d'une telle alliance.
ORBASSAN
Elle m'honore assez, seigneur ; et sa présence Rend plus cher à mon cœur le don que je reçois. Puissé-je, en méritant vos bontés et son choix, Du bonheur de tous trois confirmer l'espérance !
AMÉNAÏDE
Mon père, en tous les temps je sais que votre cœur Sentit tous mes chagrins et voulut mon bonheur. Votre choix me destine un héros en partage ; Et quand ces longs débats qui troublèrent vos jours. Grâce cà votre sagesse, ont terminé leur cours, Du nœud qui vous rejoint votre fille est le gage : D'une telle union je conçois l'avantage.
Orbassan permettra que ce cœur étonné, [traire, Qu'opprima dès l'enfance un sort toujours con- Par ce changement même au trouble abandonné, Se recueille un moment dans le sein de son père.
ORBASSAN
Vous le devez, madame ; et, loin de m'opposer A de tels sentiments, dignes de mon estime, Loin de vous détourner d'un soin si légitime, Des droits que j'ai sur vous je craindrais d'abuser. J'ai quitté nos guerriers, je revole à leur tête : C'est peu d'un tel hymen, il le faut mériter. La victoire en rend digne, et j'ose me flatter Que bientôt des lauriers en orneront la fête,