TAXCRÈDE, ACTE II 1, SCÈNE IV
Elle n'a pu trahir ses serments et mon cœur; Tant d'horreur n'entre point dans une àme si Elle en est incapable. [belle,
ALDAMOX.
A regret j'ai parlé; Mais ce secret horrible est partout révélé.
T ANCRÉ DE
Écoute : je connais l'envie et l'imposture : Eh! quel cœur généreux échappe à leur injure? Proscrit dès mon berceau, nourri dans le malheur, Mais toujours éprouvé, moi qui suis mon ouvrage, Qui d'États en États ai porté mon courage, Qui partout de l'envie ai senti la fureur, Depuis que je suis né, j'ai vu la calomnie Exhaler les venins de sa bouche impunie, Chez les républicains, comme à la cour des rois. Argire fut longtemps accusé par sa voix; Il souffrit comme moi : cher ami, je m'abuse, Ou ce monstre odieux règne dans Syracuse ; Ses serpents sont nourris de ces mortels poisons Que dans les cœurs trompés jettent les factions. De l'esprit de parti je sais quelle est la rage : L'auguste Aménaïde en éprouve l'outrage.
Entrons : je veux la voir, l'entendre et m'éclairer.
ALDAMOX.
Ah! seigneur, arrêtez : il faut donc tout vous dire. On Earrache des bras du malheureux Argire; Elle est aux fers.
TAXCRÈDE,
Qu'entends-je?
ALDAMOX.
Et l'on va la livrer.
Dans cette place môme, au plus affreux supplice.
TANCRÈDE
ALDAMOX.
Hélas! si c'est une justice, Elle est bien odieuse; on ose en murmurer, On pleure; mais, seigneur, on se borne à pleurer.
TAXCRÈDE.
Aménaïde! ô cieux!... Crois-moi, ce sacrifice, Cet horrible attentat ne s'achèvera pas.
ALDAMOX.
Le peuple au tribunal précipite ses pas : Il la plaint, il gémit, en la nommant perfide ; Et d'un cruel spectacle indignement avide, Turbulent, curieux avec compassion, Il s'agite en tumulte autour de la prison. Étrange empressement de voir des misérable- : On hâte en gémissant ces moments formidables. Ces portiques, ces lieux que vous voyez déserts, De nombreux citoyens seront bientôt couverts. Éloignez-vous, venez.
TAXCRÈDE.
Quel vieillard vénérable [pleurs?
Sort d'un temple eu tremblant, les yeux baignés de Ses suivants consternés imitent ses douleurs.
ALDAMOX.
C'est Argire, seigneur, c'est ce malheureux père...
TAXCHEDK.
Ketire-toi... surtout ne me décomre pas. Que je le plains !
ARGIRE, dans un des côiés de la scène-, TANCRÈDE, sur le devant ; ALDAMOX, loin de lui, dans l'enfoncement.
ARGIRE.
0 ciel ! avance mon trépas.
0 mort ! viens me frapper ; c'est ma seule prière.
TANCRÈDE
Noble Argire, excusez un de ces chevaliers Qui, contre le croissant déployant leur bannière, Dans de si saints combats vont chercher des lauriers.
Vous voyez le moins grand de ces dignes guerriers. Je venais... Pardonnez... dans l'état où vous êtes, Si je mêle à vos pleurs mes larmes indiscrètes.
ARGIRE.
Ah ! vous êtes le seul qui m'osiez consoler; Tout le reste me fuit ou cherche à m'accabler. Vous-même pardonnez à mon désordre extrême. A qui parlé-je ? hélas !
TAXCRÈDE.
Je suis un étrange]'.
Plein de respect pour vous, touché comme vous- Honteux et frémissant de vous interroger ; [même, Malheureux comme vous... Ah! par pitié... de grâce, Une seconde fois excusez tant d'audace.
Est-il vrai?... votre fille !... est-il possible?...
ARGIRE.
Hélas !
Il est trop vrai, bientôt on la mène au trépas.
TAXCRÈDE.
Elle est coupable ?
ARGIRE, avec des soupirs et des pleurs.
Elle est... la honte de son père.
TAXCRÈDE.
Votre fille !... Seigneur, nourri loin de ces lieux, Je pensais, sur le bruit de son nom glorieux, Que si la vertu même habitait sur la terre, Le cœur d'Aménaïde était son sanctuaire. Elle est coupable ! o jour ! ù détestables bords! Jour à jamais affreux !
ARGIRE.
Ce qui nie désespère^
Ce qui creuse nia tombe et ce qui chez les mort> Avec plus d'amertume encor me fait descendre, C'est qu'elle aime son crime et qu'elle esl -an- re-
[mords.
Aussi nul chevalier ne cherche à la défendre : Ils ont en gémissant signé l'arrêt mortel; Et, malgré notre usage antique et solennel* Si vanté dans l'Europe et si cher au courage, De défendre en champ clos le sexe qu'on outrage, Celle qui fut ma fille à mes yeux va périr, Sans trouver un guerrier qui l'ose secourir,