AMMON
Je connais votre cœur et juste et magnanime; Il se plaît à venger la vertu qu'on opprime :
Puissiez-vous écouter, dans cette affreuse cour, Votre noble pitié plutôt que votre amour!
Ah ! faut-il donc l'aimer pour prendre sa défense? Qui n'aurait, comme moi, chéri son innocence? Quel cœur indifférent n'irait à son secours? Et qui, pour la sauver, n'eût prodigué ses jours? Ami, mon cœur est pur, et tu connais mon zèle; Je n'habitais ces lieux que pour veiller sur elle. Quand Hérode partit incertain de son sort, Quand il chercha dans Rome ou le sceptre ou la mort, Plein de sa passion forcenée et jalouse, Il tremblait qu'après lui sa malheureuse épouse, Du trône descendue, esclave des Romains, Ne fût abandonnée à de moins dignes mains. Il voulut qu'une tombe, à tous deux préparée, Enfermât avec lui cette épouse adorée.
Phérore fut chargé du ministère affreux D'immoler cet objet de ses horribles feux. Phérore m'instruisit de ces ordres coupables: J'ai veillé sur des jours si chers, si déplorables, Toujours armé, toujours prompt à la protéger, Et surtout à ses yeux dérobant son danger. J'ai voulu la servir sans lui causer d'alarmes; Ses malheurs me touchaient encor plus que ses char- L'amour ne règne point sur mon cœur agité ; [mes. Il ne m'a point vaincu; c'est moi qui Fai dompté: Et, plein du noble feu que sa vertu m'inspire, J'ai voulu la venger et non pas la séduire. Enfin l'heureux Hérode a fléchi les Romains; Le sceptre de Judée est remis en ses mains. Il revient triomphant sur ce sanglant théâtre ; Il revole à l'objet dont il est idolâtre, Qu'il opprima souvent, qu'il adora toujours; Leurs désastres communs ont terminé leur cours. Un nouveau jour va luire à cette cour affreuse : Je n'ai plus qu'à partir... Mariamne est heureuse. Je ne la verrai plus... mais à d'autres attraits Mon cœur, mon triste cœur est fermé pour jamais; Tout hymen à mes yeux est horrible et funeste : Qui connaît Mariamne abhorre tout le reste. La retraite a pour moi des charmes assez grands : J'y vivrai vertueux, loin des yeux des tyrans, Préférant mon partage au plus beau diadème, Maître de ma fortune, et maître de moi-même.
SOHÊME, ÉLISE, AMMON.
ÉLISE
La mère de la reine, en proie à ses douleurs, Vous conjure, Sohème, au nom de tant de pleurs, De vous rendre près d'elle et d'y calmer la crainte Dont pour sa fille encore elle a reçu l'atteinte,
SOHÊME.
Quelle horreur jetez-vous dans mon cœur étonné !
ÉLISE
Elle a su l'ordre affreux qu'Hôrode avait donné;
Par les soins de Salome elle en est informée.
SOHÊME.
Ainsi cette ennemie, au trouble accoutumée, Par ces troubles nouveaux pense encor maintenir Le pouvoir emprunté qu'elle veut retenir. Quelle odieuse cour et combien d'artifices! On ne marche en ces lieux que sur des précipices. Hélas ! Alexandra, par des coups inouïs, Vit périr autrefois son époux et son fils; Mariamne lui reste, elle tremble pour elle : La crainte est bien permise à l'amour maternelle. Élise, je vous suis, je marche sur vos pas... Grand Dieu, qui prenez soin de ces tristes climats, De Mariamne encore écartez cet orage; Conservez, protégez votre plus digne ouvrage!