TANCREDE, ACTE IV, SCÈNE II
Nous perdons notre appui, mais vous le remplacez. Rendez-nous le héros que vous nous ravissez ; Le vainqueur d'Orbassan nous devient nécessaire. Solamir vous attend.
TANGRÈDE.
Oui, je vous ai promis De marcher avec vous contre vos ennemis; Je tiendrai ma parole, et Solamir peut-être Est plus mon ennemi que celui de l'État, [être, Je le hais plus que vous : mais, quoi qu'il en puisse Sachez que je suis prêt pour ce nouveau combat.
CATANE
Nous attendons beaucoup d'une telle vaillance ; Attendez tout aussi de la reconnaissance Que devra Syracuse à votre illustre bras.
TANCREDE
Il n'en est point pour moi, je n'en exige pas; Je n'en veux point, seigneur, et cette triste enceinte N'a rien qui désormais soit l'objet de mes vœux. Si je verse mon sang, si je meurs malheureux, Je ne prétends ici récompense ni plainte, Ni gloire ni pitié. Je ferai mon devoir; Solamir me verra, c'est là tout mon espoir.
LORÉDAN
C'est celui de l'État ; déjà le temps nous presse. Ne songeons qu'à l'objet qui tous nous intéresse, A la victoire ; et vous, qui l'allez partager, Vous serez averti quand il faudra vous rendre Au poste où l'ennemi croit bientôt nous surprendre. Dans le sang musulman tout prêts à nous plonger, Tout autre sentiment nous doit être étranger. Ne pensons, croyez-moi, qu'à servir la patrie.
(Les chevaliers sortent.) TANCREDE.
Qu'elle en soit digne ou non, je lui donne ma vie.
TANCREDE, ALDAMON.
ALDAMON.
Ils ne connaissent pas quel trait envenimé Est caché dans ce cœur trop noble et trop charmé. Mais, malgré vos douleurs et malgré votre outrage, Ne remplirez-vous pas l'indispensable usage De paraître en vainqueur aux yeux de la beauté Qui vous doit son honneur, ses jours, sa liberté, Et de lui présenter de vos mains triomphantes D'Orbassan terrassé les dépouilles sanglantes?
TANCREDE
Non sans doute, Aldamon, je ne la verrai pas.
ALDAMON.
Eh quoi ! pour la servir vous cherchiez le trépas, Et vous fuyez loin d'elle?
TANCREDE
Et son cœur le mérite.
ALDAMON.
Je vois trop à quel point son crime vous irrite; Mais pour ce crime, enfin, vous avez combattu.
tancrède; Oui, j'ai tout fait pour elle, il est vrai, je l'ai dû. Je n'ai pu, cher ami, malgré sa perfidie, Supporter ni sa mort ni son ignominie; Et, l'eussé-jc aimé moins, comment l'abandonner? J'ai dû sauver ses jours et non lui pardonner. Qu'elle vive, il suffit, et que Tancrède expire. Elle regrettera l'amant qu'elle a trahi, Le cœur qu'elle a perdu, ce cœur qu'elle déchire... A quel excès, ô ciel ! je lui fus asservi ! Pouvais-je craindre, hélas ! de la trouver parjure? Je pensais adorer la vertu la plus pure ; Je croyais les serments, les autels moins sacrés Qu'une simple promesse, un mot d'Aménaïde...
ALDAMON.
Tout est-il en ces lieux ou barbare ou perfide?
A la proscription vos jours furent livrés;
La loi vous persécute et l'amour vous outrage.
Eh bien ! s'il est ainsi, fuyons de ce rivage :
Je vous suis au combat; je vous suis pour jamais,
Loin de ces murs affreux, trop souillés de forfaits!
TANCRÈDE
Quel charme, dans son crime, à mes esprits rappelle
L'image des vertus que je crus voir en elle?
Toi qui me fais descendre avec tant de tourment
Dans l'horreur du tombeau dont je t'ai délivrée
Odieuse coupable.... et peut-être adorée!
Toi qui fais mon destin jusqu'au dernier moment;
Ah! s'il était possible, ah! si tu pouvais être
Ce que mes yeux trompés t'ont vu toujours paraître !
Non, ce n'est qu'en mourant que je puis l'oublier;
Ma faiblesse est affreuse.... il la faut expier,
Il faut périr.... mourons, sans nous occuper d'elle.
ALDAMON.
Elle vous a paru tantôt moins criminelle. L'univers, disiez-vous, au mensonge est livré ; La calomnie y règne.
TANCRÈDE
Ah! tout est avéré, Tout est approfondi dans cet ffareux mystère: Solamir en ces lieux adora ses attraits; Il demanda sa main pour le prix de la paix. Hélas! l'eût-il osé, s'il n'avait pas su plaire? Ils sont d'intelligence. En vain j'ai cru mon cœur, En vain j'avais douté; je dois en croire un père. Le père le plus tendre est son accusateur: Il condamne sa fille; elle-même s'accuse. Enfin, mes yeux l'ont vu, ce billet plein d'horreur : « Puissiez-vous vivre en maître au sein de Syracuse, Et régner dans nos murs, ainsi que dans mon cœur ! » Mon malheur est certain.
ALDAMON.
Que ce grand cœur l'oublie, Qu'il dédaigne une ingrate à ce point avilie.
TANCRÈDE
Et pour comble d'horreur, elle a cru s'honorer! Au plus grand des humains elle a cru se livrer! Que cette idée encor m'accable et m'humilie! L'Arabe impétueux domine en Italie;
Et le sexe imprudent, que tant d'éclat séduit, Ce sexe à l'esclavage en leurs États réduit, Frappé de ce respect que des vainqueurs impriment, Se livre par faiblesse aux maîtres qui l'oppriment! Il nous trahit pour eux, nous, son servile appui, Qui vivons à ses pieds et qui mourons pour lui ! Ma fierté suffirait, dans une telle injure, Pour détester ma vie et pour fuir la parjure.
ÏANCRÈDE, ALDAMON, plusieurs chevaliers.
C AT ANE
Nos chevaliers sont prêts; le temps est précieux.
TANCRÈDE
Oui, j'en ai trop perdu : je m'arrache à ces lieux ; Je vous suis, c'en est fait.