‹ Théâtre completChapitre 704 sur 1720 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

ARGIRE, AMÉNAIDE, ALDAMON, FAME.

AMÉNAÏDE

Parlez, cher Aldamon, Tancrède est donc vainqueur?

ALDAMON.

Sans doute il l'est, madame.

A ces chants d'allégresse, A ces voix que j'entends, il s'avance en ces lieux?

ALDAMON.

Ces chants vont se changer en des cris de tristesse.

AMÉNAÏDE

Qu'en tends-je? Ah, malheureuse!

ALDAMON.

Un jour si glorieux Est le dernier des jours de ce héros fidèle.

AMÉNAÏDE

Il est mort !

ALDAMON.

La lumière éclaire encor ses yeux, Mais il est expirant d'une atteinte mortelle : Je vous apporte ici de funestes adieux. Cette lettre fatale, et de son sang tracée, Doit vous apprendre, hélas! sa dernière pensée. Je m'acquitte en tremblant de cet affreux devoir.

ARGIRE.

0 jour de l'infortune! ôjour du désespoir!

AMÉNAÏDE, revenant à elle.

Donnez-moi mon arrêt, il me défend de vivre; Il m'est cher... 0 Tancrède ! ô maître de mon sort ! Ton ordre, quel qu'il soit, est l'ordre de te suivre ; J'obéirai... Donnez votre lettre et la mort.

ALDAMON.

Lisez donc; pardonnez ce triste ministère.

0 mes yeux! lirez-vousce sanglant caractère? Le pourrai-je? il le faut... c'est mon dernier effort.

(Elle lit.) Je ne pouvais survivre à votre perfidie;

Je meurs dans les combats, mais je meurs par vos coups. J'aurais voulu, cruelle, en m' exposant pour vous, Vous avoir conservé la gloire avec la vie... Eh bien, mon père !

(Elle se jette dans les bras de Fanie.) ARGIRE.

Enfin, les destins désormais Ont assouvi leur haine, ont épuisé leurs traits : Nous voilà maintenant sans espoir et sans crainte. Ton état et le mien ne permet plus la plainte. Ma chère Aménaïde, avant que de quitter Ce jour, ce monde affreux que je dois détester, Que j'apprenne du moins à ma triste patrie Les honneurs qu'on devait à ta vertu trahie ; Que, dans l'horrible excès de ma confusion, J'apprenne à l'univers à respecter ton nom !

AMÉNAÏDE

Eh! que fait l'univers à ma douleur profonde? Que me fait ma patrie et le reste du monde? Tancrède meurt.

ARGIRE.

Je cède aux coups qui m'ont frappé .

AMÉNAÏDE

Tancrède meurt, ô ciel ! sans être détrompé ! Vous en êtes la cause... Ah! devant qu'il expire... Quevois-je? mes tyrans!

LORÉDAN, chevaliers, suite, AMÉNAIDE, ARGIRE, FANIE, ALDAMON; TANCRÈDE, dans le fond, porté par des soldats.

LORÉDAN

O malheureux Argire !

O fille infortunée ! on conduit devant vous

Ce brave chevalier percé de nobles coups.

Il a trop écouté son aveugle furie ;

Il a voulu mourir, mais il meurt en héros.

De ce sang précieux, versé pour la patrie,

Nos secours empressés ont suspendu les Ilots.

Cette âme, qu'enflammait un courage intrépide,

Semble encor s'arrêter pour voir Aménaïde;

Il la nomme; les pleurs coulent de tous les yeux;

Et d'un juste remords je ne puis me défendre.

(Pendant qu'il parle, on approche lentement Tancrède vers Aménaïde presque évanouie entre les bras de ses femmes; elle se débarrasse précipitamment des femmes qui la soutiennent, et, se retournant avec horreur vers Lorédan, dit :)

AMÉNAÏDE

Barbares, laissez là vos remords odieux.

(Puis courant à Tancrède, et se jetant à ses pieds.) Tancrède, cher amant, trop cruel et trop tendre, Dans nos derniers instants, hélas! peux tu m'en- Tes yeux appesantis peuvent-ils me revoir9 [tendre? Hélas! reconnais-moi, connais mon désespoir. Dans le même tombeau souffre au moins ton épouse ; C'est là le seul honneur dont mon âme est jalouse.

Ce nom sacré m'est dû; tu me l'avais promis : Ne sois point plus cruel que tous nos ennemis; Honore d'un regard ton épouse fidèle...

(Il la regarde.) C'est donc là le dernier que tu jettes sur elle!.,. De ton cœur généreux son cœur est-il haï? Peux-tu me soupçonner?

TANCRÈDE, se soulevant un peu.

Ah! vous m'avez trahi !

AMÉNAÏDE

Qui ! moi?Tancrède!

ARGIRE, se jetant aussi à genoux de l'autre côté, et embrassant Tancrède, puis se relevant.

Hélas! ma fille infortunée, Pour t' avoir trop aimé fut par nous condamnée, Et nous la punissions de te garder sa foi. Nous fûmes tous cruels envers elle, envers toi. Nos lois, nos chevaliers, un tribunal auguste, Nous avons failli tous : elle seule était juste. Son écrit malheureux qui nous avait armés, Cet écrit fut pour toi, pour le héros qu'elle aime. Cruellement trompé, je t'ai trompé moi-môme.

TANCRÈDE

Aménaïde... ô ciel! est-il vrai? vous m'aimez!

AMÉNAÏDE

Va, j'aurais en effet mérité mon supplice, Ce supplice honteux dont tu m'as su tirer. Si j'avais un moment cessé de t'adorer, Si mon cœur eût commis cette horrible injustice. TANCRÈDE, en reprenant un peu de force et élevant la voix.

Vous m'aimez ! ô bonheur plus grand que mes re- Je sens trop qu'à ce mot je regrette la vie, [vers! J'ai mérité la mort, j'ai cru la calomnie. Ma vie était horrible, hélas! et je la perds [reuse ! Quand un mot de ta bouche allait la rendre heu-

AMÉNAÏDE

Ce n'est donc, juste Dieu! que dans cette heure

[affreuse, Ce n'est qu'en le perdant que j'ai pu lui parler ! Ah, Tancrède!

TANCRÈDE

Vos pleurs devraient me consoler; Mais il faut vous quitter ; ma mort est douloureuse ! Je sens qu'elle s'approche. Argire, écoutez-moi : Voilà le digne objet qui me donna sa foi : Voilà de nos soupçons la victime innocente; A sa tremblante main joignez ma main sanglante ;

Page 1