‹ Théâtre completChapitre 74 sur 1720 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

MARIAMNE, ÉLISE, NARBAS.

ÉLISE

Ah! madame, à ce point pouvez-vous irriter Des ennemis ardents à vous persécuter?

La vengeance d'Hérode, un moment suspendue, Sur votre tête encore est peut-être étendue; Et, loin d'en détourner les redoutables coups, Vous appelez la mort qui s'éloignait de vous. Vous n'avez plus ici de bras qui vous appuie ; Ce défenseur heureux de votre illustre vie, Sohême, dont le nom, si craint, si respecté, Longtemps de vos tyrans contint la cruauté, Sohême va partir; nul espoir ne vous reste. Auguste à votre époux laisse un pouvoir funeste : Qui sait dans quels desseins il revient aujourd'hui? Tout, jusqu'à son amour, est à craindre de lui : Vous le voyez trop bien; sa sombre jalousie Au-delà du tombeau portait sa frénésie; Cet ordre qu'il donna me fait encor trembler. Avec vos ennemis daignez dissimuler :

La vertu sans prudence, hélas! est dangereuse.

MARIAMNE

Oui, mon âme, il est vrai, fut trop impérieuse; Je n'ai point connu l'art, et j'en avais besoin. De mon sort à Sohême abandonnons le soin ; Qu'il vienne, je l'attends; qu'il règle ma conduite. Mon projet est hardi ; je frémis de la suite. Faites venir Sohême.

(Élise sort.)

MARIAMNE, NARBAS.

MARIAMNE

Et vous, mon cher Narbas, De mes vœux incertains apaisez les combats : Vos vertus, votre zèle, et votre expérience, Ont acquis dès longtemps toute ma confiance. Mon cœur vous est connu, vous savez mes desseins, Et les maux que j'éprouve, et les maux que je

[crains.

Vous avez vu ma mère, au désespoir réduite, Me presser en pleurant d'accompagner sa fuite; Son esprit, accablé d'une juste terreur, Croit à tous les moments voir Hérode en fureur, Encor tout dégouttant du sang de sa famille, Venir à ses yeux même assassiner sa fille. Elle veut à mes fils, menacés du tombeau, Donner César pour père, et Rome pour berceau. On dit que l'infortune à Rome est protégée; Rome est le tribunal où la terre est jugée. Je vais me présenter au roi des souverains. Je sais qu'il est permis de fuir ses assassins, Que c'est le seul parti que le destin me laisse : Toutefois en secret, soit vertu, soit faiblesse, Prête à fuir un époux, mon cœur frémit d'effroi, Et mes pas chancelants s'arrêtent malgré moL

NARBAS.

Cet effroi généreux n'a rien que je n'admire: Tout injuste qu'il est, la vertu vous l'inspire. Ce cœur, indépendant des outrages du sort, Craint l'ombre d'une faute et ne craint point la Bannissez toutefois ces alarmes secrètes ; [mort. Ouvrez les yeux, madame, et voyez où vous êtes : L'est là que, répandu par les mains d'un époux, Le sang de votre père a rejailli sur vous; Votre frère en ces lieux a vu trancher sa vie. En vain de son trépas le roi se justifie, En vain César trompé l'en absout aujourd'hui; L'Orient révolté n'en accuse que lui. Regardez, consultez les pleurs de votre mère, L'affront fait à vos fils, le sang de votre père, La cruauté du roi, la haine de sa sœur, Et (ce que je ne puis prononcer sans horreur, Mais dont votre vertu n'est point épouvantée) La mort plus d'une fois à vos yeux présentée.

Enfin, si tant de maux ne vous étonnent pas, Si d'un front assuré vous marchez au trépas, Du moins de vos enfants embrassez la défense. Le roi leur a du trône arraché l'espérance;

Et vous connaissez trop ces oracles affreux Qui depuis si longtemps vous font trembler pour Le ciel vous a prédit qu'une main étrangère [eux. Devait un jour unir vos fils à votre père. Un Arabe implacable a déjà, sans pitié, De cet oracle obscur accompli la moitié : Madame, après l'horreur d'un essai si funeste, Sa cruauté, sans doute, accomplirait le reste; Dans ses emportements rien n'esl sacré' pour lui. Eh! qui vous répondra que lui-même aujourd'hui Ne vienne exécuter sa sanglante menace, Et dr> Asmonéens anéantir la race?

11 est temps désormais de prévenir ses coups; Il est temps d'épargner un meurtre à votre époux, Et d'éloigner du moins de n^ tendres victimes Le fer de vos tyrans et l'exemple des crimes.

Nourri dans ce palais, près (\i'< rois vos aïeux, Je suis prêt à vous suivre en tout temps, en tous

[lieux.

Partez, rompez vos fers; allez, dans Rome même. Implorer du sénat la justice suprême, Remettre de vos fils la fortune en sa main, El les faire adopter par le peuple romain; Qu'une vertu si pure aille étonner Auguste. Sil'onvante à bon droit son règne heureux et juste. Si la terre avec joie embrasse ses genoux, S'il mérite sa gloire, il fera tout pour vous.

KTARIAMNE.

Je vois qu'il n'esl plus temps que mon cœur délibè- Je cède à vos conseils, aux larmes de ma mère, [re; Au danger de mes lils, au sort, dont les rigueurs Vont m' entraîner peut-être en de plus grands mal-

: heurs.

Retournez chez ma mère, allez; quand la nuit som- Dans ces lieux criminels aura porté' son ombre, [bre Qu'au fond de ce palais on me vienne avertir : On le veut, il le faut, je suis prèle à partir.

Page 1