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LE TRIUMVIRAT, ACTE I, SCENE III

Qu'il demeure pontife et qu'il préside aux fêtes Que Rome en gémissant consacre à nos conquêtes; La terre n'est qu'à nous et qu'à nos légions. Il est temps de fixer le sort des nations ; Réglons surtout le nôtre; et, quand tout nous se- Cessons de différer le partage du monde, [conde, (Ils s'asseyent à la table où ils doivent signer.) OCTAVE.

Mes desseins dès longtemps ont prévenu vos vœux; J'ai voulu que l'empire appartînt à tous deux. Songez que je prétends la Gaule et l'Illyrie, Les Espagnes, l'Afrique, et surtout l'Italie; L'Orient est à vous.

ANTOINE

Telle est ma volonté, Tel est le sort du monde entre nous arrêté. Vous l'emportez sur moi dans ce nouveau partage; Je ne me cache point quel est votre avantage; Rome va vous servir : vous aurez sous vos lois Les vainqueurs de la terre, et je n'ai que des rois. Je veux bien vous céder. J'exige en récompense Que votre autorité, secondant ma puissance, Extermine à jamais les restes abattus Du parti de Pompée et du traître Brutus; Qu'aucun n'échappe aux lois que nous avons por-

octave. [tées.

D'assez de sang peut-être elles sont cimentées.

ANTOINE

Comment ! vous balancez ! je ne vous connais plus. Qui peut troubler ainsi vos vœux irrésolus?

OCTAVE

Le ciel même a détruit ces tables si cruelles.

ANTOINE

Le ciel qui nous seconde en permet de nouvelles. Craignez*vous un augure?

OCTAVE

Et ne craignez-vous pas De révolter la terre à force d'attentats? Nous voulons enchaîner la liberté romaine. Nous voulons gouverner; n'excitons plus la haine.

Nommez-vous la justice une inhumanité ?

Octave, un triumvir par César adopté, Quand je venge un ami, craint de venger un père ! Vous oublieriez son sang pour flatter le vulgaire ! A qui prétendez-vous accorder un pardon, Quand vous m'avez vous-même immolé Cicérou?

OCTAVE

Rome pleure sa mort.

ANTOINE

Elle pleure en silence, Cassius et Brutus, réduits à l'impuissance, Inspireront peut-être aux autres nations Une éternelle horreur de nos proscription-. Laissons-les en tracer d'effroyables images Et contre nos deux noms révolter tous les âges. Assassins de leur maître et de leur bienfaiteur, C'est leur indigne nom qui doit être en horreur :

Ce sont les cœurs ingrats qu'il est temps qu'on pu-

[nisse ; Seuls ils sont criminels, et nous faisons justice. Ceux qui les ont servis, qui les ont approuvés, Aux mêmes châtiments seront tous réservés. De vingt mille guerriers, péris dans nos batailles, D'un œil sec et tranquille on voit les funérailles ; Sur leurs corps étendus, victimes du trépas, Nous volons, sans pâlir, à de nouveaux combats; Et de la trahison cent malheureux complices Seraient au grand César de trop chers sacrifices !

OCTAVE

Dans Rome en ce jour même on venge encor sa mort; Mais sachez qu'à mon cœur il en coûte un effort. Trop d'horreur à la fin peut souiller sa vengeance ; Je serais plus son fils si j'avais sa clémence.

La clémence aujourd'hui peut nous perdre tous octave. [deux.

L'excès des cruautés serait plus dangereux.

ANTOINE

Redoutez-vous le peuple?

OCTAVE

Il faut qu'on le ménage; Il faut lui faire aimer le frein de l'esclavage. D'un œil d'indifférence il voit la mort des grands; Mais quand il craint pour lui, malheur à ses tyantoine. [rans !

J'entends: à mes périls vous cherchez à lui plaire, Vous voulez devenir un tyran populaire.

OCTAVE

Vous m'imputez toujours quelques secrets desseins. Sacrifier Pompée, est-ce plaire aux Romains? Mes ordres aujourd'hui renversent leur idole. Tandis que je vous parle, on le frappe, on l'immole : Que voulez-vous de plus?

ANTOINE

Vous ne m'abusez pas :

Il vous en coûta peu d'ordonner son trépas ; A nos vrais intérêts sa mort fut nécessaire. Mais d'un rival secret vous voulez vous défaire : Il adorait Julie et vous étiez jaloux ; Votre amour outragé conduisait tous vos coups. De nos engagements remplissez l'étendue : De Lucius César la mort est suspendue ; Oui, Lucius César, contre nous conjuré...

OCTAVE

Arrêtez.

Ce coupable est-il pour nous sacré !

Je veux qu'il meure...

OCTAVE, se levant.

Lui? le père de Julie?

ANTOINE

Oui, lui-même.

OCTAVE

Écoulez : notre intérêt nous lie ; L'hymen étreint ces nœuds; mais si vous persistez A demander le sang que vous persécutez^

Dès ce jour entre nous je romps toute alliance.

ANTOINE

Octave, je sais trop que notre intelligence Produira la discorde et trompera nos vœux. Ne précipitons point des temps si dangereux. Voulez-vous m'offenser ?

OCTAVE

Non ; mais je suis le maître D'épargner un proscrit qui ne devait pas l'être.

ANTOINE

Mais vous-même avec moi vous l'aviez condamné; De tous nos ennemis c'est le plus obstiné. Qu'importe si sa fille un moment vous fut chère ? A notre sûreté je dois le sang du père. Les plaisirs inconstants d'un amour passager A nos grands intérêts n'ont rien que d'étranger. Vous avez jusqu'ici peu connu la tendresse ; Et je n'attendais pas cet excès de faiblesse.

De faiblesse !... et c'est vous qui m'oseriez blâmer? C'est Antoine aujourd'hui qui me défend d'aimer?

ANTOINE

Nous avons tous les deux mêlé dans les alarmes Les fêtes, les plaisirs, à la fureur des armes : César eu fit autant; mais par la volupté Le cours de ses exploits ne fut point arrêté. Je le vis dans l'Egypte, amoureux et sévère, Adorer Cléopàtre en immolant son frère.

OCTAVE

Ce fut pour la servir. Je puis vous voir un jour Plus aveuglé que lui, plus faible à votre tour. Je vous connais assez ; mais, quoi qu'il en arrive, J'ai rayé Lucius, et je prétends qu'il vive.

ANTOINE

Je n'y consentirai qu'en vous voyant signer L'arrêt de ces proscrits qu'on ne peut épargner.

OCTAVE

Je vous l'ai déjà dit, j'étais las du carnage Où la mort de César a forcé mon courage. Mais, puisqu'il faut enfin ne rien faire à demi, Que le salut de Rome en doit être affermi, Qu'il me faut consommer l'horreur qui nous ras- (II s'assied et signe.) [semble :

Je cède, je me rends... j'y souscris... Ma main

[tremble.

Allez, tribuns, portez ces malheureux édits :

[A Antoine qui s'assied et signe.) Ei nous, puissions-nous être à jamais réunis !

ANTOINE

Vous, Aufide, demain vous conduirez Fulvie ; Sa retraite est marquée aux champs de l'Apulie : Que je n'entende plus ses cris séditieux.

OCTAVE

Écoutons ce tribun qui revient en ces lieux : Il arrive de Rome et pourra nous apprendre Quel respect à nos lois le sénat a dû rendre.

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