LE TRIUMVIRAT, ACTE IV, SCÈNE I
Quel est depuis longtemps l'objet de mon courroux, Et Pompée....
JULIE
Ah! cruel, quel nom prononcez-vous?
Pompée est loin de moi : qui vous dit que je l'aime?
OCTAVE
Qui mêle dit? vos pleurs. Qui mêle dit? vous-même. Pompée est loin de vous et vous le regrettez! Vous pensez m'adoucir lorsque vous m'insultez! Lorsque de Rome enfin votre imprudente fuite Du sein de vos parents vous entraîne à sa suite !
JULIE
Ainsi vous ajoutez l'opprobre à vos fureurs. Ah ! ce n'est pas à vous à m'enseigner les mœurs. Je ne suis point réduite à tant d'ignominie, Et ce n'est pas pour vous que je me justifie. J'ai quitté mon pays que vous ensanglantez, Mes parents et mes dieux que vous persécutez. J'ai dû sortir de Rome où vous alliez paraître: Mon père l'ordonnait, vous le savez peut-être. C'est vous que je fuyais ; mes funestes destins, Quand je vous évitais, m'ont remise en vos mains. Commandez, s'il le faut, à la terre asservie ; Mon cœur ne dépend point de votre tyrannie. Vous pouvez tout sur Rome et rien sur mon devoir.
OCTAVE
Vous ignorez mes droits ainsi que mon pouvoir. Vous vous trompez, Julie, et vous pourrez apprendre Que Lucius sans moi ne peut choisir un gendre ; Que c'est à moi surtout que l'on doit obéir. Déjà Rome m'attend ; soyez prête à partir.
JULIE
Voilà donc ce grand cœur, ce héros magnanime, Qui du monde calmé veut mériter l'estime ! Voilà ce règne heureux de paix et de douceur ! 11 fut un meurtrier, il devient ravisseur !
octave. [être,
Il est juste envers vous ; mais, quoi qu'il en puisse Sachez que le mépris n'est pas fait pour un maître. Que vous aimiez Pompée, ou qu'un autre rival, Encouragé par vous, cherche l'honneur fatal D'oser un .seul moment disputer ma conquête, On sait ?i je me venge ; il y va de sa tête : C'est un nouveau proscrit que je dois condamner. Et je jure par vous de ne point pardonner.
JULIE
Moi, j'atteste ici Rome et son divin génie, Tous ces héros armés contre la tyrannie, Le pur sang des Césars, et dont vous n'êtes pas, Qu'à vos proscriptions vous joindrez mon trépas, Avant que vous forciez cette âme indépendante A joindre une main pure à votre main sanglante. Les meurtres que dans Rome ont commis vos fu-
[reurs De celui que j'attends sont les avant-coureurs. Un nouvel Appius a trouvé Virginie ; Son sang eut des vengeurs ; il fut une patrie ; Komc subsiste encor. Les femmes en tout temps Ont servi dans nos murs à punir les tyrans.
Les rois, vous le savez, furent chassés pour elles. Nouveau Tarquin, tremblez !
{Elle sort.)