LE TRIUMVIRAT, ACTE IV, SCÈNE III
ALBINE
Eh ! ne pouviez-vous pas De cette île avec eux précipiter vos pas?
FULVIE
Non, de nos ennemis la fureur attentive Couvre de meurtriers et l'une et l'autre rive : Rien ne peut nous tirer de ce gouffre d'horreur ; J'y reste encore un jour et c'est pour leur malheur.
ALBINE
Qu'espérez-vous d'un jour?
FULVIE
La mort ; mais la vengeance.
ALBINE
Eh ! peut-on se venger de la toute-puissance ?
FULVIE
Oui, quand on ne craint rien.
ALBINE
Dans nos vaines douleurs, D'un sexe infortuné les armes sont les pleurs. Le puissant foule aux pieds le faible qui menace, Et rit, en l'écrasant, de sa débile audace.
FULVIE
Désormais à Fulvie ils n'insulteront plus ; Ils ne se joueront pas de mes pleurs superflus. Je sais que ces brigands, affamés de rapine, En comblant mon opprobre, ont juré ma ruine. Prodigues ravisseurs et bas intéressés, Ils m'enlèvent les biens que mon père a laissés ; On les donne pour dot à ma fière rivale. Mais, Albine, crois-moi, la pompe nuptiale Peut se changer encore en un trop juste deuil, Et tout usurpateur est près de son cercueil. J'ai pris le seul parti qui reste à ma fortune. De Pompée et de moi la querelle est commune : Je l'attends ; il suffit.
ALBINE
Il est seul, sans secours.
FULVIE
Il en aura dans moi.
ALBINE
Vous hasardez ses jours.
FULVIE
Je prodigue les miens. Va, retourne à Julie : Soutiens son désespoir et sa force affaiblie ; Porte-lui tes conseils, son âge en a besoin ; Et de mon sort affreux laisse-moi tout le soin.
ALBINE
L'état où je vous vois m'épouvante et m'afflige.
FULVIE
Porte ailleurs ton effroi ; va, laisse-moi, te dis-je. Pompée arrive enfin ; je le vois. Dieux vengeurs, Ainsi que nos affronts unissez nos fureurs !