LES SCYTHES, ACTE I, SCÈNE III
La source de mes maux, pardonne au cœur d'un J'ai tout perdu: ma fille est ici sans appui; [père; Et j'ai craint que le crime et la honte d'autrui Ne rejaillit sur elle et ne flétrît sa gloire. Apprends d'elle et de moi la malheureuse histoire.
(Ils s'asseyent tous deux.) HERMODAN.
Sèche tes pleurs et parle.
SOZAME.
Apprends que, sous Cyrus, Je portais la terreur aux peuples éperdus. Ivre de cette gloire à qui l'on sacrifie, Ce fut moi dont la main subjugua l'Hyrcanie, Pays libre autrefois.
HERMODAN.
Il est bien malheureux :
Il fut libre.
Ah ! crois-moi, tous ces exploits affreux, Ce grand art d'opprimer, trop indigne du brave, D'être esclave d'un roi pour faire un peuple es- De ramper par fierté pour se faire obéir, [clave, M'ont égaré longtemps et font mon repentir... Enfin Cyrus, sur moi répandant ses largesses, M'orna de dignités, me combla de richesses; A ses conseils secrets je fus associé.
Mon protecteur mourut et je fus oublié. J'abandonnai Cambyse, illustre téméraire, Indigne successeur de son auguste père; Ecbatane, du Mède autrefois le séjour.
Cacha mes cheveux blancs à sa nouvelle cour : Mais son frère Smerdis, gouvernant la Médie, Smerdis, de la vertu persécuteur impie, De mes jours honorés empoisonna la fin. Un enfant de sa sœur, un jeune homme sans frein, Généreux, il est vrai, vaillant, peut-être aimable, Mais dans ses passions caractère indomptable. Méprisant son épouse en possédant son cœur, Pour la jeune Obéide épris avec fureur, Prétendit m'arracher, en maître despotique, Ce soutien de mon âge et mon espoir unique. Athamare est son nom; sa criminelle ardeur M'entraînait au tombeau couvert de déshonneur.
HERMODAN.
As-tu par son trépas repoussé cet outrage?
SOZAME.
J'osai l'en menacer. Ma fille eut le courage De me forcer à fuir les transports violents D'un esprit indomptable en ses emportements. De sa mère en ce temps les dieux l'avaient privée; Par moi seul à ce prince elle fut enlevée. Les dignes courtisans de l'infâme Smerdis, Monstres par ma retraite à parler enhardis, Employèrent bientôt leurs armes ordinaires, L'art de calomnier en paraissant sincères : Ils feignaient de me plaindre en osant m'accuser, Et me cachaient la main qui savait m'écraser. C'est un crime en Médie, ainsi qu'à Babylone, D'oser parler en homme à l'héritier du trône.
HERMODAN.
0 de la servitude effets avilissants!
Quoi! la plainte est un crime à la cour des Persans!
SOZAME.
Le premier de l'État, quand il a pu déplaire, S'il est persécuté, doit souffrir et se taire.
HERMODAN.
Comment recherchas-tu cette basse grandeur?
(Les deux vieillards se lèvent.) SOZAME.
Ce souvenir honteux soulève encor mon cœur. Ami, tout ce que peut l'adroite calomnie, Pour m'arracher l'honneur, la fortune et la vie, Tout fut tenté par eux, et tout leur réussit : Smerdis proscrit ma tête ; on partage, on ravit Mes emplois et mes biens, le prix de mon service : Ma fille en fait sans peine un noble sacrifice, Ne voit plus que son père et, subissant son sort, Accompagne ma fuite et s'expose à la mort, [bîme; Nous partons ; nous marchons de montagne en a- Du Taurus escarpé nous franchissons la cime. Bientôt dans vos forêts, grâce au ciel, parvenu, J'y trouvai le repos qui m'était inconnu. J'y voudrais être né. Tout mon regret, mon frère, Est d'avoir parcouru ma fatale carrière Dans les camps, dans les cours, à la suite des rois, Loin des seuls citoyens gouvernés par les lois: Mais je sens que ma fille, aux déserts enterrée, Du faste des grandeurs autrefois entourée, Dans le secret du cœur pourrait entretenir De ses honneurs passés l'importun souvenir; J'ai peur que la raison, l'amitié filiale, Combattent faiblement l'illusion fatale, Dont le charme trompeur a fasciné toujours Des yeux accoutumés à la pompe des cours : Voilà ce qui tantôt, rappelant mes alarmes, A rouvert un moment la source de mes larmes.
HERMODAN.
Que peux-tu craindre ici? qu'a-t-elle à regretter? Nous valons pour le moins ce qu'elle a su quitter : Elle est libre avec nous, applaudie, honorée; D'aucuns soins dangereux sa paix n'est altérée. La franchise qui règne en notre heureux séjour Fait mépriser les fers et l'orgueil de ta cour.
SOZAME.
Je mourrais trop content si ma chère Obéide Haïssait comme moi cette cour si perfide. Pourra-t-elle en effet penser, dans ses beaux ans, Ainsi qu'un vieux soldat détrompé par Je temps? Tu connais, cher ami, mes grandeurs éclipsées, Et mes soupçons présents, et mes douleurs passées : Cache-les à ton fils, et que de ses amours Mes chagrins inquiets n'altèrent point le cours.
HERMODAN.
Va, je te le promets; mais apprends qu'on devine Dans ces rustiques lieux ton illustre origine; Tu n'en es pas moins cher à nos simples esprits. Je tairai tout le reste et surtout à mon fils; Il s'en alarmerait.