Il en sortit au mois d'août
la. Voltaire, Examen de la Voltairomauie. 16. Voltaire, Commentaire historique cl lettre à d'Arge^on . 28 juillet 1739.
VOLTAIRE AU THEATRE. v
Iremenl, il s'y fût mis mieux que personne, ayant l'esprit fort porté aux affaires1, et même, à [l'occasion, on ne peut plus processif2.
C'est le inonde et le théâtre qui, en l'attirant trop, l'empêchaient d'être assez à ces études nouvelles, où son père l'aurait voulu voir tout entier. Il y fut si peu qu'il fallut bientôt y renoncer; et d'autre part, il se mit si avant dans les sociétés les plus dissipées, pour ne pas dire les plus débauchées, telles que celle des épicuriens du Temple, que force fut à M. Arouet de l'éloigner de Paris*.
Le marquis de Ghûteauneuf , frère de l'abbé, son parrain, venait d'être nommé notre ministre à La Haye ; le père lui demanda de se l'attacher comme secrétaire , et il partit avec l'ambassade. Une fois en Hollande, nouveaux scandales et plus compromettants. Ne s'avisa-t-il pas de s'énamourer de la petite Dunoyer, fille de celte peste de pamphlétaire protestante, qui infestait l'Europe de ses libelles contre la France et son roi? La petite, huguenote comme sa mère, et qu'on appelait Pimpette par diminutif de son nom d'Olympe , ne fut pas cruelle : madame Dunoyer surprit le secret de l'intrigue, et comme elle n'était pas fâchée de compromettre quelqu'un de l'ambassade française, elle en fit un tel bruit que M. le secrétaire reçut de son chef l'ordre de partir dans les vingt-quatre heures.
Il n'arriva à Paris que pour y trouver la malédiction paternelle, et, qui pis est, une lettre de cachet obtenue pour le faire enfermer. Il y échappa en se cachant, sous le nom de Dutilly, dans un bouge de la rue Maubuée, à ]aBose rouge3, d'où, avec l'aide de son ancien maître, le naïf jésuite Tournemïne, il s'efforça de faire savoir à tous, même au Roi, dont la dévotion devait en êlre touchée, que s'il s'était attaché à mademoiselle Dunoyer, c'était pour les meilleurs motifs. Séduire cette jolie huguenote! fi donc! N'était-il pas pour cela un trop pieux jeune homme? il ne voulait que la convertir! A ce moment même encore", s'il faisait tout pour qu'elle quittât sa mère, cette hérétique endiablée, et vînt le retrouver à Paris, ce n'était qu'afin d'achever mieux son œuvre pie, cette édifiante conversion4! Que dites-vous de cette affaire où Voltaire, avec la collaboration d'un jésuite, se fait convertisseur pour se uslifier d'être amant, et, qui plus est, pour arriver, par une sorte de rapt, aux fins de son amour? S'il eût mis l'aventure en scène, et certes elle en valait la peine, ce serait la meilleure comédie de son théâtre. Il en fut pour sa belle invention, tout manqua. Pimpette ne compta plus bientôt pour rien dans sa vie ni dans sa pensée.
Il est à d'autres affaires. Son père qu'il a revu lui a presque pardonné, à la condition qu'il entrerait chez un procureur, et il s'est soumis. Le voilà clerc dans le plus vilain quartier et la plus maussade étude : il travaille chez Me Alain, rue Pavée-Saint-Bernard, près les degrés de la place Maubert5. Un gaillard de son âge et de son humeur, nommé Thiriot, trèsnarquois, très-sardonique 6, très-engoué de poésie pour en réciter, sinon pour en faire7, est avec lui dans ce taudis , et l'aide à n'y rien faire de ce qu'il faudrait. Au lieu de grossoyer ils bavardent, rimaillent à outrance, et, sous le moindre prétexte, s'échappent pour courir les cafés et les théâtres. Thiriot s'en va du côté de l'Opéra, où la danseuse, mademoiselle Salle, ne lui fut pas cruelle; Arouet, lui, rôde du côté de la Comédie, où la Duclos lui fait assez bon accueil, pour qu'il se risque à lui dédier un de ses premiers contes, YAnti-Giton , dont plus tard, toutefois, il changera de dédicace quand il aura changé de préférence : le conte s'en ira de la Duclos à la Lecouvreur, à qui il restera dédié.
Ces rimes plus que galantes, et qui n'en vont que mieux à des comédiennes de ce temps,
1. Et il les fit presque toujours très-bonnes. Pour ne parler que d'uue seule, nous dirons qu'en 1734, les frères Paris lui ayant donné un intérêt dans les vivres de l'armée d'Italie, il reçut pour compte de solde six cent mille livres au moins d'après les Mémoires de Longchamp et Wagnière, ses secrétaires, t. I, 24 et 11,331. La Harpe Correspond, littér., t. I, p. 61) dit même 800,000. Avec d'Argenson, qui lui donnait, quand il était au ministère de la guerre, un
ntérct dans toutes les affaires, il ne fit pas de moins gros profits. V. ce qu'en dit Collé, Journal, t. III, p. 487.
2. Le singulier procès qu'il eut avec le président de Brosses pour six voies de bois, et qui dura si longtemps, avec tant de frais, le prouve de reste.
3. C'est l'adresse qu'il donne à Olympe dans sa lettre du 28 décembre 1713.
4. Toute cette affaire est très-curieusement élucidée et racontée par M. Desnoiresterres, Jeunesse de Voltaire, ch. III, p. 41-79.
'à. Lettre du 10 février 1714.
6. Marmontel, Mémoires, liv. IV, parle de Thiriot. «< de son sourire sardonique et de son nasillement de capucin. »
7. Dans une lettre à l'abbé Nadal, du 28 mars 1725, sous le nom de Thiriot, Voltaire dit de celui-ci qu'il « n'écrit jamais en vers. » 11 en avait fait pourtant. Il y a de lui, dans le Mercure de juin 1717, p. 67-70; une lettre presque entièrement rimée.
vi VOLTAIRE AU THÉÂTRE.
ne sont pas les seules où s'essaye Àrouel . Il faut alors, en ces dernières années du vieux Roi , où, près de Versailles de plus en plus dévot, s'ébat Paris de plus en plus libertin, avoir deux façons de rimer el de chanter, et, comme on disait, deux cordes à son luth: l'une pour le couplet gaillard, l'autre pour le cantique. C'est alors que J.-B. Rousseau faisait ses odes sacrées pour la Cour, et ses chansons et ses contes pour le café de la Laurent.
Arouet se donne la même inspiration à courants contraires : pour ses amis de la Comédie ou de la Société du Temple, il rime ses contes, dont nous avons nommé un des plus libres; et pour les gens de Versailles, comme on disait, et ceux de la Cour, il se conlit en onction poétique : il traduit du latin du P. Lejay, l'un de ses anciens supérieurs de Louis-le-Grand, une Ode sur sainte Geneviève; il en fait une autre sur le Repentir, et un cantique, Notre bonheur nest quenDieu*; puis l'Académie, qui, pour flatter le vieux roi son protecteur, suit les mêmes idées dévotes, ayant promis son prix annuel pour une Ode sur le vœu de Louis XIII, il s'empresse de concourir. 11 échoue, et se dégoûte alors des vers sacrés; il les laissera désormais aux Pompignan, et il dira : « Sacrés ils sont, car personne n'y touche. »
Louis XIV d'ailleurs mourut bientôt, et avec lui s'en allait la mode de ces hypocrisies en strophes. La Régence était venue, et l'on pouvait ne plus se permettre que contes et chansons.
Voltaire fut au mieux de cette époque du « bon Régent, » qui, lui-même Ta dit, « gala tout en France. » Il en sortit tout à fait gâté, et le resta pour gâter son siècle 2. Ses fredaines , nous l'avons déjà vu , avaient d'ailleurs devancé ce temps de licence . Peu de mois avant qu'il commençât, Arouet avait dû subir pour cause d'extrême dissipation encore, et par ordre de son père, un second exil, moins lointain toutefois et plus doux que le premier. Il avait passé plusieurs saisons au château de Saint-Ange, chez les Caumartin; mais de cette retraite, trop charmante et trop animée pour qu'il y trouvât une pénitence, il était revenu à Paris si peu corrigé, que bientôt après, sous l'accusation de couplets très-satiriques contre le Régent, il avait dû, par son ordre, et afin d'échapper à la Bastille, partir pour un troisième exil : le château de Sully-sur-Loire. De là encore, après plusieurs mois passés au milieu de la société la plus spirituelle et la plus épicurienne, il ne revint que mieux en verve de plaisirs et de vers, et, comme on le guettait, à la première satire qu'on put supposer être de lui, on l'arrêta, tout de bon cette fois, et on le mit à la Bastille. Il n'en sortit qu'au bout d'un an à peu près, sans repentir, mais plus riche de deux œuvres nouvelles : l'une fort ébauchée, dont il avait pris l'idée dans les conversations du vieux Caumartin, fils du garde-sceaux de Louis XIII, et pour laquelle son séjour dans l'ancien château du ministre Sully avait été une inspiration, un aiguillon de plus, était le Poëme de la Ligue, sa future Henriade; l'autre était sa tragédie d' Œdipe.
Il la travaillait depuis 1714, c'est-à-dire depuis quatre ans, car tout cela nous a mené jusqu'en 1718. Le sujet, pris à Sophocle, lui venait de ses classes. Comment eut-il la pensée de le préférer à d'autres ? Je ne sais. Peut-être est-ce parce qu'il apprit que Lagrange-Chancel avait alors proposé aux comédiens de reprendre Y Œdipe de Corneille, avec quelques corrections de sa main pour le rajeunir3. Ce qui est certain, c'est que l'idée qu'il allait refaire ce qu'avait fait Corneille ne l'effraya pas et lui fut même déjà une de ces émulations par concurrence, dont il se donna si souvent le plaisir et la malice, notamment lorsqu'il refit, comme nous le verrons, plusieurs pièces de Crébillon, et la Mèrope, de MafFei.
Sa pièce, taillée en plein bloc dans celle de Sophocle, était, comme elle, sans amour, et fut pour cela fort dédaigneusement repoussée par nos comédiens à la première tentative qu'il fitprès d'eux. Il se dit que s'il tenait compte de cet avis, sous forme de refus, il gâterait sa tragédie;
1. L'Ode sur le repentir et le Cantique ne sont dans aucune édition «les Œuvres, le dernier a paru dans an très-curieux recueil de La Bouîsse, le Calendrier d'Éléonore, 1803, in- 12, p. 9.
2. M. G. Desnoiresterres, Voltaire chez Fre<l<:ric, p. 158-159, remarque, lui aussi, à propos d'une affaire où sa délicatesse n'eut pas le beau rôle, « que Voltaire est un enfant de la Régence, a\e c les
financiers de laquelle il avait commencé sa fortune, i II ajoute plus | p. 154-156
loin qu'on arriverait à trop de sévérité envers lui si l'on estimai moralité de ses actes à la mesure de la conscience moderne. > Pourquoi donc alors, comme font tantde gens, donner toujours cette morarrompue pour modèle et pour guide à cette conscience mod 3. Lagrange reprit encore cette proposition beaucoup plus tard en lTii.V. sa lettre aux comédiens, Revue rétrospective t t. XI,
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mais il ne se mil pas moins à chercher l'amour qu'il pourrait y loger. Il lui sembla qu'il valait mieux être joué avec une pièce un peu gâtée que de ne l'être pas avec une pièce meilleure. Il finit, en cherchant bien, par imaginer l'amour assez ridicule de Philoclète pour Jocaste , l'adapta du mieux qu'il put, revint lire ses cinq actes et fut reçu.
C'est à la Bastille , nous l'avons vu, qu'il avait achevé cet Œdipe , et c'est environ sept mois après sa sortie qu'il fut joué, le 18 novembre 1718. Le succès fut très-grand. Arouet l'accepta comme chose toute naturelle, sans presque avoir conscience, lui-même nous l'a dit1, du péril que l'on court en ces sortes d'épreuve. Il ajoute même, ce qui est moins vrai : « qu'il ne s'embarrassait point que sa pièce réussît ou non. »
Tel qu'il l'avait fait d'après la lecture des anciens, les leçons du P. Porée, à qui il en rendit hommage 2, et les conseils de Dacier, cet Œdipe n'était guère qu'un excellent « devoir » d'écolier; le premier soir, c'est en écolier qu'il s'en amusa : « il badinait sur le théâtre et s'avisa de porter la queue du grand prêtre, dans une scène où ce même grand prêtre faisait un effet très-tragique3.» N'est-ce pas un vrai tour d'espiègle, qui, son devoir fait, s'en donne la récréation ? Si lui-même ne nous l'avait raconté, l'on n'y voudrait pas croire.
Il ne tarda pas à prendre plus au sérieux sa pièce, son succès et lui-même. Les personnes pieuses qui jetaient les hauts cris, sous prétexte qu'il n'y avait pas dans Œdipe une seule attaque contre les prêtres grecs qui ne pût être retournée contre les prêtres chrétiens4, auraient suffi pour le faire réfléchir. Il avait blessé, sans y songer, et l'on criait. Que ne dirait-on pas, lorsqu'il attaquerait et blesserait de parti pris !
Le Régent, à qui la pièce avait plu, peut-être à cause de ces attaques mêmes, et qui sentait qu'un esprit de cette trempe valait mieux comme ami que comme ennemi, témoigna sa satisfaction au poète par une récompense qui, en même temps qu'elle le payait de sa tragédie, devait avoir aussi pour but de le consoler un peu de cette année de Bastille, qu'elle avait suivie de si près. Le 6 décembre, il reçut de Son Altesse Royale une médaille d'or, qui ne valait pas moins de six cent soixante-quinze livres5.
C'était une avance de la part du prince. Arouet le comprit, et la paix resta faite entre eux. Le Régent et, qui pis est, Dubois, son ministre, n'eurent pas dès lors de meilleur ami, de plus souple courtisan 6. Une nouvelle faveur ne se fit pas attendre. Le poëte, qui enviait les emplois considérables, dont quelques gens de lettres tels que Prior et Congrève avaient été gratifiés en Angleterre 7, eût bien voulu que cette faveur nouvelle fût une ambassade ; ce ne fut qu'une pension. Au mois de janvier 1722, il perdit son père, et se trouva sinon déshérité, du moins dans un terrible doute sur la réalité de l'héritage, que, par rancune, M. Arouet n'avait laissé, pour lui, ni bien clair ni très-palpable8. Il en poussa de hauts cris, qui furent aussitôt entendus. A la fin du même mois, on lisait dans le Mercure : «M. Arouet de Voltaire, de qui le père est mort depuis peu, a obtenu du Roi, par la protection du duc d'Orléans, une pension de deux mille livres9. »
Le nom qui lui est donné ici : « Arouet de Voltaire, » est à remarquer, bien que ce ne soit pas la première fois que nous le rencontrions. Il a signé ainsi, en 1719, la dédicace de son Œdipe à la mère du Régent, « madame duchesse douairière d'Orléans l0, » et depuis lors il ne
1. Commentaire historique. Œuvres de Voltaire, édit. Beuchot, t. XLVIII.p. 419.