LES SCYTHES, ACTE III, SCÈNE I
HIRCAN
Ses compagnes tremblantes Rappelaient ses esprits sur ses lèvres mourantes...
ATHAMARE.
Elle était en danger! Obéidc !
HIRCAN
Oui, seigneur; Et, ranimant à peine un reste de chaleur, Dans ces cruels moments, d'une voix affaiblie Sa bouche a prononcé le nom de la Médie. Yn Scythe me l'a dit, un Scythe qu'autrefois La Médie avait vu combattre sous nos lois. Son père et son époux sont encore auprès d'elle.
ATHAMARE.
Qui? son époux, un Scythe?
HIRCAN
Eh quoi! cette nouvelle A votre oreille encor, seigneur, n'a pu voler?
Eh! qui des miens, hors toi, m'ose jamais parler? De mes honteux secrets quel autre a pu s'instruire? Son époux, me dis-tu ?
HIRCAN
Le vaillant Indatire, Jeune, et de ces cantons l'espérance et l'honneur, Lui jurait ici môme une éternelle ardeur, Sous ces mêmes cyprès, à cet autel champêtre, Aux clartés des flambeaux que j'ai vus disparaître. Vous n'étiez pas encore arrivé vers l'autel, Qu'un long tressaillement, suivi d'un froid mortel, A fermé les beaux yeux d'Obéide oppressée. Des filles de Scythie une foule empressée La portait en pleurant sous ces rustiques toits, Asile malheureux dont son père a fait choix : Ce vieillard la suivait d'une démarche lente, Sous le fardeau des ans affaiblie et pesante. Quand vous avez sur vous attiré ses regards.
ATHAMARE.
Mon cœur, à ce récit, ouvert de toutes parts,
De tant d'impressions sent l'atteinte subite ;
Dans ses derniers replis un tel combat s'excite,
Que sur aucun parti je ne puis me fixer ,
Et je démêle mal ce que je puis penser.
Mais d'où vient qu'en ce temple Obéide rendue
En touchant cet autel est tombée éperdue?
Parmi tous ces pasteurs elle aura d'un coup d'oeil
Reconnu des Persans le fastueux orgueil;
Ma présence à ses yeux a montré tous mes crimes :
Mes amours emportés, mes feux illégitimes,
A l'affreuse indigence un père abandonné,
Par un monarque injuste à la mort condamné,
Sa fuite, son séjour en ce pays sauvage,
Cette foule de maux qui sont tous mon ouvrage,
Elle aura rassemblé ces objets de terreur :
Elle imite son père, et je lui fais horreur.
HIRCAN
Un tel saisissement, ce trouble involontaire, Pourraient-ils annoncer la haine et la colère?
Les soupirs, croyez-moi, sont la voix des douleurs, Et les yeux irrités ne versent point de pleurs.
ATHAMARE.
Ah! lorsqu'elle m'a vu, si son âme surprise D'une ombre de pitié s'était au moins éprise; Si, lisant dans mon cœur, son cœur eût éprouvé Ua tumulte secret faiblement élevé!...
Si l'on me pardonnait ! Tu me flattes peut-être; Ami, tu prends pitié des erreurs de ton maître. Qu'ai-je fait, que ferai-je, et quel sera mon sort? Mon aspect en tout temps lui porta donc la mort ! Mais, dis-tu, dans le mal qui menaçait sa vie, Sa bouche a prononcé le nom de sa patrie ?
HIRCAN
Elle l'aime, sans doute.
ATHAMARE.
Ah ! pour me secourir C'est une arme du moins qu'elle daigne m'offrir. Elle aime sa patrie!... elle épouse Indatire!... Va, l'honneur dangereux où le barbare aspire Lui coûtera bientôt un sanglant repentir : C'est un crime trop grand pour ne le pas punir.
HIRCAN
Pensez-vous être encor dans les murs d'Ecbatane? Là votre voix décide, elle absout ou condamne; Ici vous péririez. Vous êtes dans des lieux Que jadis arrosa le sang de vos aïeux.
ATHAMARE.
Eh bien! j'y périrai.
HIRCAN
Quelle fatale ivresse \\ Age des passions, trop aveugle jeunesse, Où conduis-tu les cœurs à leurs penchants livrés !
ATHAMARE.
Qui vois-je donc paraître en ces champs abhorrés ?
(Indatire passe dans le fond du théâtre ù la tête d'une
troupe de guerriers.)
Que veut, le fer en main, cette troupe rustique ?
HIRCAN
On m'a dit qu'en ces lieux c'est un usage antique ; Ce sont de simples jeux par le temps consacrés, Dans les jours de l'hymen noblement célébrés. Tous leurs jeux sont guerriers ; la valeur les ap- Indatire y préside ; il s'avance à leur tête, [prête : Tout le sexe est exclu de ces solennités; Et les mœurs de ce peuple ont des sévérités Qui pourraient des Persans condamner la licence.
ATHAMARE. [senCC !
Grands dieux ! vous me voulez conduire en sa pré- Cette fête du moins m'apprend que vos secours Ont dissipé l'orage élevé sur ses jours. Oui, mes yeux la verront.
HIRCAN
Oui, seigneur, Obéide Marche vers la cabane où son père réside.
ATHAMARE.
C'est elle; je la vois. Tâche de désarmer | Ce père malheureux que je n'ai pu calmer...