SCÈNE II
ATHAMARE, INDATIRE.
ATHAMARE.
Habitant des forêts.
Sais-tu bien devant qui ton sort te fait paraître?
INDATIRE.
On prétend qu'une ville en toi révère un maître, Qu'on l'appelle Ecbatane, et que du mont Taurus On voit ses hauts remparts élevés par Cyrus. On dit (mais j'en crois peu la vaine renommée) Que tu peux dans la plaine assembler une armée, Une troupe aussi forte, un camp aussi nombreux De guerriers soudoyés et d'esclaves pompeux, Que nous avons ici de citoyens paisibles.
ATHAMARE.
11 est vrai, j'ai sous moi des troupes invincibles : Le dernier des Persans, de ma solde honoré, Est plus riche, et plus grand, et plus considéré, Que tu ne saurais l'être aux lieux de ta naissance, Où le ciel vous fit tous égaux par l'indigence.
INDATIRE.
Qui borne ses désirs est toujours riche assez.
ATHAMARE.
Ton cœur ne connaît point les vœux intéressés; Mais la gloire, Indatire ?
INDATIRE.
Elle a pour moi des charmes.
Elle habite à ma cour, à l'abri de mes armes : On ne la trouve point dans le fond des déserts ; Tu l'obtiens près de moi, tu l'as, si tu me sers. Elle est sous mes drapeaux; viens avec moi t'y indatire. [rendre.
A servir sous un maître on me verrait descendre?
ATHAMARE.
Va, l'honneur de servir un maître généreux, Qui met un digne prix aux exploits belliqueux, Vaut mieux que de ramper dans une république, Ingrate eu tous les temps et souvent tyrannique. Tu peux prétendre à tout en marchant sous ma loi : J'ai parmi mes guerriers des Scythes comme toi.
INDATIRE.
Tu n'en aspoi n t . Apprends que ces i ndignes Scythes, Voisins de ton pays, sont loin de nos limites : Si l'air de tes climats a pu les infecter, Dans nos heureux cantons il n'a pu se porter. Ces Scythes malheureux ont connu l'avarice; La fureur d'acquérir corrompit leur justice, Ils n'ont su que servir; leurs infidèles mains Ont abandonné Fart qui nourrit les humains Pour l'art qui les détruit, l'art affreux de la guerre ; Ils ont vendu leur sang aux maîtres de la terre. Meilleurs citoyens qu'eux et plus braves guerriers, Nous volons aux combats, mais c'est pour nos foyers ; Nous savons tous mourir, mais c'est pour la patrie : Nul ne vend parmi nous son honneur ou sa vie. Nous serons, si tu veux, tes dignes alliés; Mais on n'a point d'amis alors qu'ils sont payés. Apprends à mieux juger de ce peuple équitable, Égal à toi, sans doute, et non moins respectable.
ATHAMARE.
Élève ta patrie et cherche à la vanter; C'est le recours du faible, on peut le supporter. Ma fierté, que permet la grandeur souveraine, Ne daigne pas ici lutter contre la tienne. Te crois-tu juste au moins?
INDATIRE.
Oui, je puis m'en flatter.
ATHAMARE.
Rends-moi donc le trésor que tu viens de m'ôter.
INDATIRE.
A toi?
ATHAMARE.
Rends à son maître une de ses sujettes, Qu'un indigne destin traîna dans ces retraites, Un bien dont nul mortel ne pourra me priver, Et que sans injustice on ne peut m'enlever : Rends sur l'heure Obéide.
INDATIRE.
A ta superbe audace, A tes discours ailiers, à cet air de menace, Je veux bien opposer la modération, Que l'univers estime en notre nation.
Obéide, dis-tu, de toi seul doit dépendre ; Elle était ta sujette ! Oses-tu bien prétendre Que des droits des mortels on ne jouisse pas Dès qu'on a le malheur de naître en tes États? Le ciel en le créant forma-t-il l'homme esclave? La nature qui parle, et que ta fierté brave, Aura-t-elle à la glèbe attaché les humains [mains? Comme les vils troupeaux mugissants sous nos Que l'homme soit esclave aux champs de la Médie, Qu'il rampe, j'y consens ; il est libre en Scythie.
Au moment qu'Obéide honora de ses pas Le tranquille horizon qui borde nos États, La liberté, la paix, qui sont notre apanage, L'heureuse égalité, les biens du premier âge, Ces biens que les Persans aux mortels ont ravis, Ces biens, perdus ailleurs et par nous recueillis, De la belle Obéide ont été le partage,
ATHAMARE.
Il en est un plus grand, celui que mon courage A l'univers entier oserait disputer, Que tout autre qu'un roi ne saurait mériter, Dont tu n'auras jamais qu'une imparfaite idée, Et dont avec fureur mon àme est possédée: Son amour; c'est le bien qui doit m'appartenir. A moi seul était du l'honneur de la servir. Oui, je descends enfin jusqu'à daigner te dire Que de ce cœur altier je lui soumis l'empire, Avant que les destins eussent pu t'accorder L'heureuse liberté d'oser la regarder; Ce trésor est à moi, barbare, il faut Je rendre.
INDATIRE.
Imprudent étranger, ce que je viens d'entendre
Excite ma pitié plutôt que mon courroux.
Sa libre volonté m'a choisi pour époux.
Ma probité lui plut ; elle l'a préférée
Aux recherches, aux vœux de toute ma contrée :
Et tu viens de la tienne ici redemander
Un cœur indépendant qu'on vient de m'accorder !
0 toi qui te crois grand, qui l'es par l'arrogance,
Sors d'un asile saint de paix et d'innocence ;
Fuis; cesse de troubler, si loin de tes États,
Des mortels tes égaux qui ne t'offensent pas.
Tu n'es pas prince ici.
ATHAMARE.
Ce sacré caractère M'accompagne en tous lieux sans m'être nécessaire : Si j'avais dit un mot, ardents à me servir, Mes soldats à mes pieds auraient su te punir. Je descends jusqu'à toi : ma dignité t'outrage; Je la dépose ici, je n'ai que mon courage : C'est assez, je suis homme, et ce fer me suffit Pour remettre en mes mains le bien qu'on me ravit. Cède Obéide, ou meurs, ou m'arrache la vie.
INDATIRE.
Quoi ! nous t'avons en paix reçu dans ma patrie, Ton accueil nous flattait, notre simplicité N'écoutait que les droits de l'hospitalité; Et tu veux me forcer, dans la même journée, De souiller par ta mort un si saint h\ menée!
ATHAMARE.
Meurs, te dis-je, ou me tue... On vient, retire-toi, Et si tu n'es un lâche...
INDATJRE.
Ah! c'en est trop... suis-moi.
ATHAMARE.
Je te fais cet honneur.
(// sort.)