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LES GUEBUES, ACTE I, SCÈNE TH

CÉSÈNE

Ah! laissons cetle place et ces hommes pervers. Sachez que je vivrais dans le fond des déserts Du travail de mes mains, chez un peuple sauvage, Plutôt que de ramper dans ce dur esclavage.

IRADAN.

Cent fois, dans les chagrins dont je me sens presser, A ces honneurs honteux j'ai voulu renoncer, Et, foulant à mes pieds la crainte et l'espérance, Vivre dans la retraite et dans l'indépendance ; Mais j'y craindrais encor les yeux des délateurs : Rien n'échappe aux soupçons de nos accusateurs. Hélas! vous savez trop qu'en nos courses premières On nous vit des Persans habiter les frontières; Dans les remparts d'Èmesse un lien dangereux, Un hymen clandestin nous enchaîna tous deux : Ce nœud, saint par lui-même, est par nos lois impie, C'est un crime d'État que la mort seule expie; Et contre les Persans César envenimé Nous punirait tous deux d'avoir jadis aimé.

CÉSÈNE

Nous le mériterions. Pourquoi, malgré nos chaînes, Avons-nous combattu sous les aigles romaines? Triste sort d'un soldat! docile meurtrier, Il détruit sa patrie et son propre foyer Sur un ordre émané d'un préfet du prétoire; Il vend le sang humain! c'est donc là de la gloire! Nos homicides bras, gagés par l'empereur, Dans des lieux trop chéris ont porté leur fureur. Qui sait si, dans Émesse abandonnée aux flammes, Nous n'avons pas frappé nos enfants et nos femmes? Nous étions commandés pour la destruction; Le feu consuma tout : je vis notre maison, Nos foyers enterrés dans la perte commune. Je ne regrette point une faible fortune; Mais nos femmes, hélas! nos enfants au berceau! Ma fille, votre fils, sans vie et sans tombeau ! César nous rendra-t-il ces biens inestimables ? C'est de l'avoir servi que nous sommes coupables; C'est d'avoir obéi quand il fallut marcher, Quand César alluma cet horrible bûcher; C'est d'avoir asservi sous des lois sanguinaires Notre indigne valeur et nos mains mercenaires.

IRADAN.

Je pense comme vous, et vous me connaissez; Mes remords par le temps ne sont point effacés. Mon métier de soldat pèse à mon cœur trop tendre. Je pleurerai toujours sur ma famille en cendre; J'abhorrerai ces mains qui n'ont pu les sauver; Je chérirai ces pleurs qui viennent m'abreuver : Nous n'aurons, dans l'ennui qui tous deux nous consume, Que des nuits de douleur et des jours d'amertume. césène. [joursj

Pourquoi donc voulez -vous de nos malheureux Dans ce fatal service, empoisonner le cours? Rejetez un fardeau que ma gloire déteste; Demandez à César un emploi moins funeste : On dit qu'en nos remparts il revient aujourd'hui.

IRADAN.

Il faut des protecteurs qui m'approchent de lui. Percerai-je jamais cette foule empressée, D'un préfet du prétoire esclave intéressée, Ces flots de courtisans, ce monde de flatteurs, Que la fortune attache aux pas des empereurs, Et qui laisse languir la valeur ignorée, Loin des palais des grands, honteuse cl retirée?

CÉSÈNE

N'importe, à ses genoux il faudra nous jeter; S'il est digne du trône, il doit nous écouter.

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