LES GUÈBRES, ACTE IV, SCÈNE VI
LE VIEIL ARZÉMON.
Vous allez donc livrer aux mains qui les attendent Ces deux infortunés ?
ARZAME.
Ah ! les lois le commandent ; Oui., nous devons mourir.
LE VIEIL ARZÉMON.
Seigneurs, écoutez-moi...
11 vous souvient des jours de carnage et d'effroi, Où de votre empereur l'impitoyable armée Fit périr les Persans dans Émesse enflammée.
IRADAN.
S'il m'en souvient, grands dieux !
CÉSÈXE.
Oui; nos fatales mains N'accomplirent que trop ces ordres inhumains.
IRADAN.
Émesse fut détruite, et j'en frémis encore. Servais-tu parmi nous?
LE VIEIL ARZÉMON.
Non, seigneur, et j'abhorre Ce mercenaire usage, et ces hommes cruels Gagés pour se baigner dans le sang des mortel Dans d'utiles travaux coulant ma vie obscure, Je n'ai point par le meurtre offensé la nature. Je naquis vers Émesse, et, depuis soixante ans Mes innocentes mains ont cultivé mes champs. Je sais qu'eu cette ville un hymen bien funeste Vous engagea tous deux.
CÉSÈNE
0 sort que je déteste !
De nos malheurs secrets qui t'a si bien instruit?
LE VIEIL ARZÉMON.
Je les sais mieux que vous; ils m'ont ici conduit. Vous aviez deux enfants dans Émesse embrasée : La mère de l'un d'eux y périt écrasée ; Et l'autre sut tromper, par un heureux effort, Le glaive des Romains, et la flamme, et la mort.
CÉSÈNE
Et qui des deux vivait?
IRADAN.
Et qui des deux respire?
LE VIEIL ARZÉMON.
Hélas! vous saurez tout : je dois d'abord vous dire Qu'arrachant ces enfants au glaive meurtrier Cette mère échappa par un obscur sentier; Qu'ayant des deux États parcouru la frontière, Le sort la conduisit sous mon humble chaumière. A ce tendre dépôt, du sort abandonné, Je divisai le pain que le ciel m'a donné; Ma loi me le commande, et mon sensible zèle, SdgiH'iiL's, pour être humain n'avait pas besoin césèxe. [d'elle.
Eh quoi! privé de bien, tu nourris l'étranger! Et César nous opprime, ou nous laisse égorger!
IRADAN, se soulevant un peu.
Que devint cette femme? ô Dieu de la justice! Ainsi que ce vieillard, lui devins-tu propice?
LE VIEIL ARZÉMON.
Dans ma retraite obscure elle a langui deux ans. Le chagrin desséchait la fleur de son printemps.
IRADAN.
Hélas !
LE VIEIL ARZÉMON.
Elle mourut ; je fermai sa paupière; Elle me fit jurer à son heure dernière D'élever ses enfants dans sa religion : J'obéis : mon devoir et ma compassion Sous les yeux de Dieu seul ont conduit leur enfance. Ces tendres orphelins, pleins de reconnaissance, M'aimaient comme leur père, et je l'étais pour eux.
CÉSÈNE
O destins!
IRADAN.
O moments trop chers, trop douloureux !
Une faible espérance est-elle encor permise?
ARZAME.
Je crains d'écouter trop l'espoir qui m'a surprise.
LE JEUNE ARZÉMON.
Et moi, je crains, ma sœur, à ces récits confus, D'être plus criminel encor que je ne fus.
IRADAN.
Que me préparez-vous, ô deux! que dois-je croire?
CÉSÈNE
Ah! si la vérité t'a dicté cette histoire, Pourrais-tu nous donner, après de tels récils, Quelque éclaircissement sur ma fille et son fils? IN'as-tu point conservé quelque heureux témoigna- Quelque indice du moins? [ge,
LE VIEIL ARZÉMON, â Iradan.
Reconnaissez ce gage D'un malheur sans exemple, et de la vérité; C'est pour vous qu'en ces lieux je l'avais apporté.
(Il lui donne une lettre.)
Vous en croirez les traits qu'une mère expirante A tracés devant moi d'une main défaillante.
IRADAN.
Du sang que j'ai perdu mes yeux sont affaiblis, Et ma main tremble trop : tiens, mon frère, prends,
CÉSÈNE. [fis.
Oui, c'est ta tendre épouse; ô sacré caractère !
(77 montre la lettre à Iradan.) Embrasse ton cher fils, Arzame est à ton frère. IRADAN prend la main d' Arzame et regarde avec larmes le
• jeune Ârtémon qui se couvre le visage. Voilà mon fils, ta fille, et tout est découvert.
arzame, à Césène qui l'embrasse.
Quoi! je naquis de vous!
IRADAN.
Quoi ! le ciel qui me perd Ne me rendrait mon sang à cette heure fatale Que pour l'abandonner à la rage infernale De mortels ennemis que rien ne peut calmer !
LE JEUNE ARZÉMON, se jetant aux genoux dlradav. Du nom de père, hélas! osé-je vous nommer? Puis-je toucher vos mains de cette main perfide?