SOPHONISBE, ACTE I, SCÈNE IIL
Eh bien! ai-je trahi mon peuple et mon époux? Est-il temps d'écouter des sentiments Jaloux? Répondez : quel reproche avez-vous à me faire? La fortune, en tout temps à tous deux trop sévère, Amis, pour mon malheur, ma lettre en votre main. Quel en était le but? quel était mon dessein? Pouvez-vous l'ignorer? et faut-il vous l'apprendre? Si la ville aujourd'hui n'est pas réduite en cendre, S'il est quelque ressource à nos calamités, Sur ces murs tout sanglants je marche à vos côtés. Aux yeux de Scipion, de Massinisse même, Ma main joint des lauriers à votre diadème ; Elle combat pour vous, et sur ce mur fatal Elle arbore avec vous l'étendard d'Annibal : Mais si jusqu'à la fin le ciel vous abandonne, Si vous êtes vaincu, je veux qu'on vous pardonne.
SYPHAX
Qu'on me pardonne ! à moi ! De ce dernier affront Votre indigne pitié voulait couvrir mon front! Et, portant à ce point votre insultante audace, C'est donc pour votre roi que vous demandez grâce ! Allez, peut-être un jour vos funestes appas L'imploreront pour vous et ne l'obtiendront pas. Massinisse, en tout temps mon fatal adversaire, Et mon rival en tout, se flatte de vous plaire; Il m'osa disputer mon trône et votre cœur : C'est trahir notre hymen, votre foi, mon honneur, Que de vous souvenir de son feu téméraire. Vos soins injurieux redoublent ma colère; Et ce fatal aveu, dont je me sens confus, A mes yeux indignés n'est qu'un crime de plus.
Seigneur, je ne veux point, dans l'état où vous êtes, Fatiguer vos chagrins de plaintes indiscrètes : Mais vos maux sont les miens; qu'ils puissent vous
[toucher :
Ce n'est pas mon époux qui me doit reprocher De l'avoir préféré (non sans quelque courage) Au vainqueur de l'Afrique, au vainqueur de Cartha- D'avoir tout oublié pour suivre votre sort, [ge, Et d'attendre avec vous l'esclavage ou la mort. Massinisse m'aimait, et j'aimais ma patrie; Je vous donnai ma main, prenez encor ma vie. Mais si je suis coupable en implorant pour vous Le vainqueur irrité dont vous êtes jaloux, Si j'ai voulu briser le joug qui vous accable, Si je veux vous sauver, la faute est excusable. Vous avez, croyez-moi, des soins plus importants. Bannissez des soupçons, partage des amants, Des cœurs efféminés, dont l'oisive mollesse Ne connaît d'intérêts que ceux de leur tendresse : Un soin bien différent nous occupe en ce jour ; Il s'agit de la vie et non pas de l'amour : Il n'est pas fait pour nous. Écoutez: le temps presse; Tandis que vos soupçons accusent ma faiblesse, Tandis que nous parlons, la mort est en ces lieux.
SYPHAX
Je vais donc la chercher; je vais loin de vos yeux Éteindre dans mon sang ma vie et mon outrage.
J'ai tout perdu; les dieux m'ont laissé mon courage. Cessez de prendre soin de la fin de mes jours. Carthage m'a promis un plus noble secours; Je l'attends à toute heure, il peut venir encore : Ce n'est pas mon rival qu'il faudra que j'implore. Ne craignez rien pour moi, je sais sauver mes mains Des fers de Massinisse et des fers des Romains. Sachez qu'un autre époux, et surtout un Numide, Ne mourrait qu'en frappant le cœur d'une perfide. Vous l'êtes; j'ai des yeux: le fond de votre cœur, Quoi que vous en disiez, était pour mon vainqueur. Je n'ai point, Sophonisbe, exigé de votre âme Les dehors affectés d'une inutile flamme; L'amour auprès de vous ne guida point mes pas ; Je voulais un vrai zèle et vous n'en avez pas. Mais je sais mourir seul, j'y cours; et cette épée D'un sang que j'ai chéri ne sera point trempée. Tremblez que les Romains, plus barbares que moi, Ne recherchent sur vous le sang de votre roi. Redoutez nos tyrans, et jusqu'à Massinisse; Si leurs bras sont armés, c'est pour votre supplice. C'est le sang d'Annibal que leur haine poursuit; Ce jour est pour tous deux le dernier qui nous luit. Je prodigue avec joie un vain reste de vie; Je péris glorieux et vous mourrez punie : Vous n'aurez, en tombant, que la honte et l'horreur D'avoir prié pour moi mon superbe oppresseur. Je cours aux murs sanglants que ses armes détruisent.
Laissez-moi : fuyez-moi ; vos remords me suffisent.
SOPHONISBE
Non, seigneur; malgré vous je marche sur vos pas; Vous m'accablez en vain, je ne vous quitte pas. Je cherche autant que vous une mort glorieuse; Vos malheureux soupçons la rendraient trop hon- Je vous suis. [teuse;
SYPHAX
Demeurez, je l'ordonne : je pars ; Et Syphax en tombant ne veut point vos regards.