SOPHONISBE, ACTE IV, SCENE I
En m'arrachant des fers et du sein de l'horreur, En me donnant son trône, en me gardant son cœur, Peut rallumer en moi les feux qu'il y fit naître, Et dont tout mon courroux fut à peine le maître. D'un bonheur inouï vous venez me flatter; Vous m'offrez votre main... je ne puis l'accepter.
MASSINISSE
Vous ! quels dieux ennemis à vos bontés s'opposent?
SOPHONISBE
Les dieux qui de mon sort en tous les temps dispo- Les dieux qui d'Annibal ont reçu les sermen ts, [sent, Quand au pied des autels, en ses plus jeunes ans, Il jurait aux Romains une haine immortelle : Ce serment est le mien, je lui serai fidèle; Je meurs sans être à vous.
MASSINISSE
Sophonisbe, arrêtez :
Connaissez qui je suis et qui vous insultez : C'est ce même serment qui devant vous m'amène; Et ma haine pour Rome égale votre haine.
SOPHONISBE
Vous, seigneur ! vous pourriez enfin vous repentir De vous être abaissé jusques à la servir?
Je me repens de tout, puisque je vous adore ; Je ne vois plus que vous, si vous m'aimez encore. J'apporte à cet autel, en vous donnant la main, L'horreur que Massinisse a pour le nom romain. Plus irrité que vous et plus qu'Annibal même, Oui, je déteste Rome autant que je vous aime.
SOPHONISBE
Massinisse !
MASSINISSE
Écoutez; vous n'avez qu'un instant :
Vos fers sont préparés... un trône vous attend. Scipion va venir... Carthage vous appelle; Et si vous balancez, c'est un crime envers elle. Suivez-moi, tout le veut... Dieux justes, protégez L'hymen où je l'entraîne, et soyons tous vengés!
SOPHONISBE
Eh bien 1 à ce seul prix j'accepte la couronne ; La veuve de Syphax à son vengeur se donne : Oui, Carthage l'emporte. 0 mes dieux souverains, Vous m'unissez à lui pour punir les Romains !
MASSINISSE
Honteusement ici soumis à leur puissance, Cherchons en d'autreslieuxla gloire et la vengeance. Les Romains sont dans Cirthe, ils y donnent des'lois ; Un consul y commande et l'on tremble à sa voix. Sachez que sous leurs pas je vais ouvrir l'abîme Où doit s'ensevelir l'orgueil qui nous opprime; Scipion va tomber dans le piège fatal.
La gloire et le bonheur sont au camp d'Annibal. Dès que l'astre du jour aura cessé de luire, Parmi des flots de sang ma main va vous conduire : La veuve de Syphax, en fuyant ses tyrans, Doit marcher avec moi sur leurs corps expirants; 11 n'est point d'autre route, et nous allons la prendre.
Dans le camp d'Annibal enfin j'irai me rendre; C'est là qu'est ma patrie, et mon trône et ma cour : Là je puis sans rougir écouter votre amour; Mais comment m'assurcr...
MASSINISSE
La plus juste espérance Flatte d'un prompt succès ma flamme et ma vengeance.
Je crains peu les Romains, et, prêt à les frapper, J'ai honte seulement de descendre à tromper.
SOPHONISBE
Ils savent mieux que vous cet art de l'Italie.