LES LOIS DE MLNOS, ACTE V, SCENE IV
On t'a vue à genoux, le front ceint d'un bandeau, Prête à verser ton sangsousles coups d'un bourreau : Ce bourreau sacrilège était Phares lui-même;
11 conservait encor l'autorité suprême Qu'un délire sacré lui donna si longtemps Sur les serfs odieux de ce temple habitants. Ils l'entouraient en foule, ardents à le défendre, Appelant Jupiter qui ne peut les entendre, Et poussant jusqu'au ciel des hurlements affreux. Je les écarte tous; je vole au milieu d'eux; Je l'atteins, je le perce; il tombe, et je m'écrie : « Barbare, je t'immole à ma chère Astérie! » De ma juste vengeance et d'amour transporté, J'ai traîné jusqu'à toi son corps ensanglanté; Tu peux le voir, tu peux jouir de ta victime, Tandis que tous les siens, étonnés de leur crime. Sont tombés en silence et saisis de terreur, Le front dans la poussière, aux pieds de leur vainâzémon. [queur.
Mon fils! je meurs content.
ASTÉRIE
0 nouvelle patrie !
Ce jour est donc pour moi le plus beau de ma vie ! Cher amant ! cher époux!
DATAME.
J'ai ton cœur, j'ai ta foi ; Mais ce jour de ta gloire est horrible pour moi.
ASTÉRIE
Est-il quelque danger que mon amant redoute? Non, Data me est heureux.
DATAME.
Je l'eusse été, sans doute, Lorsque, dans nos forêts et parmi nos égaux, Ton grand cœur attendri donnait à mes travaux Sur cent autres guerriers la noble préférence; Quand ta main fut le prix de ma persévérance, Je me croyais à toi : la fille d'Azémon Pouvait avec plaisir s'honorer de mon nom. Tu le sais, digne ami, ta bonté paternelle Encourageait l'amour qui m'enflamma pour elle.
AZÉMOS.
Et je dois l'approuver encor plus que jamais.
ASTÉRIE
Tes exploits, mon estime, et tes nouveaux bienfaits. Se raient -ils un obstacle au succès de ta flamme? Qui, dans le monde entier, peut m'ôter à Datame?
DATAME.
Au sortir du combat, à ton père, à ton roi, J'ai demandé ta main, j'ai réclamé ta foi, Non pas comme le prix de mon faible service, Mais comme un bien sacré fondé sur la justice, Un bien qui m'appartient, puisque tu l'as promis; Sanglant, environné de morts et d'ennemis, Je vivais, je mourais pour la seule Astérie.
ASTÉRIE
Eh bien ! est-il en Crète une âme assez hardie Pour t'oser disputer le prix de ton amour?
DATAME .
Ceux qu'on appelle grands dans cette étrange cour,
Et qui semblent prétendre à cet honneur insigne, Déclarent qu'un soldat ne peut en être digne... S'ils osaient devant moi..,
AZÉMON.
Respectable soldat, Astérie est ta femme, ou Teucer est ingrat,
ASTÉRIE
Il ne peut l'être.
DATAME.
On dit que, dans cette contrée, La majesté des rois serait déshonorée.
Je ne m'attendais pas que d'un pareil affront, Dans les champs de la Crète, on pût couvrir mon astérie. [front.
Il fait rougir le mien.
DATAME.
La main d'une princesse Ne peut favoriser qu'un prince de la Grèce. Voilà leurs lois, leurs mœurs.
ASTÉRIE
Elles sont à mes yeux Ce que la Crète entière a de plus odieux. De ces fameuses lois, qu'on vante avec étude, La première, en ces lieux, serait l'ingratitude!... La loi qui m'immolait à leurs dieux en fureur Ne fut pas plus injuste et n'eut pas plus d'horreur. Je respecte mon père, et je me sens peut-être Digne du sang des rois où j'ai puisé mon être ; Je l'aime : il m'a deux fois ici donné le jour. Mais je jure par lui, par toi, par mon amour, Que, s'il tentait la foi que ce cœur t'a donnée, Si du plus grand des rois il m'offrait l'hyménée, Je lui préférerais Datame et mes déserts : Datame est mon seul bien dans ce vaste univers ; Je foulerais aux pieds trône, sceptre, couronne. Datame est plus qu'un roi.