ACTE PREMIER SCÈNE I
TRANSTAMARE, ALMÈDE.
TRANSTAMARE
De la cour de Vincenne aux remparts de Tolède, Tu m'es enfin rendu, cher et prudent Almède. Reverrai-je en ces lieux ce brave Du Guesclin?
ALMÈDE.
Il vient vous seconder.
TRANSTAMARE
Ce mot fait mon destin.
Pour soutenir ma cause et me venger d'un frère, Le secours des Français m'est encor nécessaire. Des révolutions voici le coup fatal :
J'attends tout du roi Charle et de son général, [re Qu'as-tu vu? qu'a-t-on fait? Dis-moi ce qu'on prépa- Dans la cour de Vincenne au prince Transtamare.
ALMÈDE.
Charle était incertain : j'ai longtemps attendu L'effet d'un grand projet qu'on tenait suspendu. Le monarque éclairé, prudent avec courage, Chez les bouillants Français peut-être le seul sage, A tous ses courtisans dérobant ses secrets, A pesé mes raisons avec ses intérêts.
Enfin il vous protège; et sur les bords du Tage Ce valeureux Guesclin, ce héros de notre âge, Suivi de son armée, arrive sur mes pas.
Je dois tout à son roi.
ALMÈDE.
Ne vous y trompez pas.
Charle, en vous soutenant au bord du précipice, Vous tend par politique une main protectrice ; En divisant l'Espagne, afin de l'affaiblir, 11 veut frapper don Pèdre autant que vous servir: Pour son intérêt seul il entreprend la guerre. Don Pèdre eut pour appui la superbe Angleterre Le fameux prince Noir était son protecteur :
Mais ce guerrier terrible, et de Guesclin vainqueur, Au milieu de sa gloire achevant sa carrière, Touche enfin, dans Bordeaux, à son heure dernière. Son génie accablait et la France et Guesclin; Et quand des jours si beaux touchent à leur déclin, Ce Français, dont le bras aujourd'hui vous seconde. Demeure avec éclat seul en spectacle au monde. Charle a choisi ce temps. L'Anglais tombe épuisé : L'empire a trente rois, et languit divisé : L'Espagnol est en proie à la guerre civile ; Charle est le seul puissant; et, d'un esprit tranquil- Ébranlant à son gré tous les autres États, [le, Il triomphe à Paris sans employer son bras.
TRANSTAMARE
Qu'il exerce à loisir sa politique habile, Qu'il soit prudent, heureux; mais qu'il me soit utialmède. [le.
Il vous promet Valence et les vastes pays Que vous laissait un père, et qu'on vous a ravis ; Il vous promet surtout la main de Léonore, Dont l'hymen à vos droits va réunir encore Ceux qui lui sont transmis par les rois ses aïeux.
TRANSTAMARE
Léonore est le bien le plus cher à mes yeux. Mon père, tu le sais, voulut que l'hyménée Fît revivre par moi les rois dont elle est née. Il avait gagné Rome; elle approuvait son choix; Et l'Espagne à genoux reconnaissait mes droits. Dans un asile saint Léonore enfermée Fuyait les factions de Tolède alarmée ;
Elle fuyait don Pèdre Il la fait enlever.
De mes biens, en tout temps, ardent à me priver, Il la retient ici captive avec sa mère. Voudrai t-il seulement l'arracher à son frère? Croit-il, de tant d'objets trop heureux séducteur, De ce cœur simple et vrai corrompre la candeur? Craindrait-il en secret les droits que Léonore Au trône castillan peut conserver encore? Prétend-il l'épouser, ou d'un nouvel amour Étaler le scandale à son indigne cour?
Veut-il des La Cerda déshonorer la fille, La traîner en triomphe après Laure et Padille,