‹ Théâtre completChapitre 976 sur 1720 · DON PEDRE, ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

DON PEDRE, ACTE I, SCÈNE II

Et, d'un peuple opprimé bravaril les vains soupirs, insulter aux humains du sein de ses plaisirs?

ALMÈDE.

Les femmes, en tous lieux souveraines suprêmes^ Ont égaré des rois; et les cours sont les mêmes. Mais peut-être Guesclin dédaignera d'entrer Dans ces petits débats qu'il semblait ignorer. Son esprit mâle et ferme, et même un peu sauvag*e, Des faiblesses d'amour entend peu le langage. Honoré par son roi du nom d'ambassadeur, Il soutiendra vos droits avant que sa valeur Se serve ici pour vous, dignement occupée, Des dernières raisons, les canons et l'épée. Mais jusque-là don Pèdre est le maître en ces lieux.

Lui, le maître ! ah ! bientôt tu nous connaîtras mieux. Il veut l'être en effet; mais un pouvoir suprême S'élève et s'affermit au-dessus du roi même. Dans son propre palais les états convoqués Se sont en ma faveur hautement expliqués; Le sénat castillan me promet son suffrage. A don Pèdre égalé, je n'ai pas l'avantage D'être né d'un hymen approuvé par la loi ; Mais tu sais qu'en Europe on a vu plus d'un roi , Par soi-même élevé, faire oublier l'injure Qu'une loi trop injuste a faite à la nature. Tout est au plus heureux, et c'est la loi du sort. Un bâtard, échappé des pirates du Nord, A soumis l'Angleterre ; et, malgré tous leurs crimes, Ses heureux descendants sont des rois légitimes ; J'ose attendre en Espagne un aussi grand destin.

ALMÈDE.

Guesclin vous le promet; et je me flatte enfin [ne, Que don Pèdre à vos pieds peut tomber de son trô- Si le Français l'attaque, et l'Anglais l'abandonne.

TRANSTAMARE

Tout annonce sa chute; on a su soulever

Les esprits mécontents qu'il n'a pu captiver.

L'opinion publique est une arme puissante ;

J'en aiguise les traits. La ligue menaçante

Ne voit plus dans son roi qu'un tyran criminel;

Il n'est plus désigné que du nom de cruel.

Ne me demande point si c'est avec justice :

Il faut qu'on le déteste afin qu'on le punisse.

La haine est sans scrupule : un peuple révolté

Écoute les rumeurs, et non la vérité.

On avilit ses mœurs, on noircit sa conduite;

On le rend odieux à l'Europe séduite;

On le poursuit dans Rome à ce vieux tribunal

Qui, par un long abus, peut-être trop fatal,

Sur tant de souverains étend son vaste empire.

Je l'y fais condamner, et je puis te prédire

Que tu verras l'Espagne, en sa crédulité,

Exécuter l'arrêt dès qu'il sera porté.

Mais un soin plus pressant m'agite et me dévore.

A ses sacrés autels il ravit Léonore ;

De cette cour profane il faut bien la sauver :

Arrachons-la des mains qui m'en osent priver.

Sans doute il s'est flatté du grand art de séduire,

De sa vaine beauté, de ce frivole empire Qu'il eut sur tant de cœurs aisés à conquérir : Tout cet éclat trompeur avec lui va périr. Peut-être qu'aujourd'hui la guerre déclarée Vers la princesse ici m'interdirait l'entrée ; Profitons du seul jour où je puis l'enlever. Va m'attendre au sénat : je cours t'y retrouver : Nous y concerterons tout ce que je dois faire Pour ravir Léonore et le trône à mon frère. La voici : le destin favorise mes vœux.

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