SCÈNE III
LÉONORE, TRANSTAMARE, sur le devant avec sa suite; DON PÈDRE, dans le fond, avec la sienne; MENDOSE.
DON PÈDRE, à Mendose, dans V enfoncement . Tu vois ce téméraire, Qui jusqu'en ma maison vient braver ma colère ! Ce protégé de Charle. Il vient à ses vainqueurs Apporter des Français les insolentes mœurs... Aux yeux de la princesse il ose ici paraître! Sans frein, sans retenue, il marche, il parle en [A Translamare.) [maître.
Comte, un tel entretien ne vous est point permis. Dans la foule des grands, à votre rang admis, Vous pourrez, dans les jours de pompe solennelle, Vous présenter de loin, prosterné devant elle. Entrez dans le sénat, prenez place aux états; La loi vous le permet ; je ne vous y crains pas; Vous y pouvez tramer vos cabales secrètes; Mais respectez ces lieux et songez qui vous êtes.
TRANSTAMARE
Le fils du dernier roi prend plus de liberté ; Il s'explique en tous lieux ; il peut être écouté ; Il peut offrir sans crainte un pur et noble hom-
[mage.
Rome, le roi de France et des grands le suffrage, Ont quelque poids encore, et pourront balancer Tout ce qu'à ma poursuite on voudrait opposer. Léonore est à moi, sa main fut mon partage.
DON PÈDRE
Et moi, je vous défends d'y penser davantage.
Vous me le d étendez V
DON PÈDRE
Oui.
TRANSTAMARE
De mes ennemis Les ordres quelquefois m'ont trouvé peu soumis.
DON PÈDRE
Mais quelquefois aussi, malgré Rome et la France, En Castille on punit la désobéissance.
TRANSTAMARE
Le sénat et mon bras m'affranchissent assez
De ce grand châtiment dont vous me menacez.
DON PÈDRE
Ils vous ont mal servi dans les champs de la gloire : Vous devriez du moins en garder la mémoire.
transtamare. [miens,
Les temps sont bien changés. Vos maîtres et les Les états, le sénat, tous les vrais citoyens, Ont enfin rappelé la liberté publique : On ne redoute plus ce pouvoir tyrannique, Ce monstre, votre idole, horreur du genre humain, Que votre orgueil trompé veut rétablir en vain. Vous n'êtes plus qu'un homme avec un titre au- Premier sujet des lois et forcé d'être juste, [guste,
DON PÈDRE
Eh bien ! crains ma justice et tremble en tes des-
transtamare. [seins.
S'il en est une au ciel, c'est pour vous que je
Gardez-vous de lasser sa longue patience, [crains.
DON PÈDRE, tirant à moitié son épée.
Tu mets à bout la mienne avec tant d'insolence. Perfide, défends-toi contre ce fer vengeur.
TRANSTAMARE, mettant aussi la main à l'épée. Sire, oseriez-vous bien me faire cet honneur? LÉONORE, se jetant entre eux, tandis que Mendose et A\-
mède les séparent.
Arrêtez, inhumains! cessez, barbares frères! Cieux toujours offensés: destins toujours contraires! Verrai-je en tous les temps ces deux infortunés Prêts à souiller leurs mains du sang dont ils sont N'entendront-ils jamais la voix de la nature? [nés?
DON PÈDRE
Ali ! je n'attendais pas cette nouvelle injure, Et que, pour dernier trait, Léonore aujourd'hui Put, en nous égalant, me confondre avec lui. ('.Vu est trop.
LÉONORE
Quoi ! c'est vous qui m'accusez encore!
DON PÈDRE
Et vous me trahiriez! vous, dis-je, Léonore!
LÉONORE
Et vous me reprochez, dans ce désordre affreux, De vouloir épargner un crime à tous les deux ! Vous me connaissez mal : apprenez l'un et l'autre Quels sont mes sentiments, et mon sort, et le vôtre-. Transtamare, sachez que vous n'aurez enfin, Quand vous seriez mon roi, ni mon cœur, ni ma Sire, tombe sur moi la justice éternelle, [main. Si jusqu'à mon trépas je ne vous suis fidèle! Mais la guerre civile est horrible à mes yeux ; Et je ne puis me voir entre deux furieux, Misérable sujet de discorde et de haine, Toujours dans la terreur, et toujours incertaine Si le seul de vous deux qui doit régner sur moi Ne me fait pas l'affront de douter de ma foi. Vous m'arrachiez, seigneur, au solitaire asile Où mon cœur, loin de vous, était du moins tran- Je me vois exilée en ce cruel séjour, [quille;
Dans cet antre sanglant que vous nommez la cour. Je la fuis; je retourne i\ la tombe sacrée