DON PEDRE, ACTE III, SCÈNE II
DON PÈDRE
Je le sais.... Mes soldats sont enfin clans la ville.
MENDOSE.
Le tonnerre à la main, nous pouvons l'embraser, Frapper les citoyens, mais non les apaiser. Animé par les grands, tout un peuple en alarmes Porte aux m urs du palais des flambeaux et des armes. Jusqu'en votre maison je vois autour de vous Des courtisans ingrats vous servant à genoux, Mais, servant encor plus la cabale des traîtres, Préférer Transtamare au pur sang de leurs maîtres. La triste vérité ne peut se déguiser.
DON PÈDRE
J'aime qu'on me la dise, et sais la mépriser. Que m'importent ces flots dont l'inutile rage Se dissipe en grondant et se brise au rivage? Que m'importent ces cris des vulgaires humains? La seule Léonore est tout ce que je crains. Léonore!... Crois-tu que son âme offensée, Rendue à mon amour, ait pu dans sa pensée Étouffer pour jamais le cuisant souvenir D'un affront dont sa haine aurait dû me punir?
MENDOSE.
Vous l'avez assez vu, son retour est sincère.
DON PÈDRE
Son ingénuité, qui dut toujours me plaire, Laisse échapper des traits d'une mâle fierté Qui joint un grand courage à sa simplicité.
MENDOSE.
Sa conduite envers vous était d'une âme pure. Vertueuse sans art, ignorant l'imposture, Voulant que ce grand jour fut un jour de bienfaits, Au sein de la discorde elle a cherché la paix. Ce cœur qui n'est pas né pour des temps si coupables Se figurait des biens qui sont impraticables : Sa vertu la trompait. Je vois avec douleur Que tout corrompt ici votre commun bonheur. Quel parti prenez-vous? et que devra-t-on faire De cet inébranlable et terrible adversaire, Qui dans sa prison même ose encor vous braver?
Léonore!... à ce point as-tu su captiver Un cœur si détrompé, si las de tant de chaînes, Dont le poids trop chéri fit ma honte et mes peines? J'abjurais les amours et leurs folles erreurs. Quoi ! dans ces jours de sang, et parmi tant d'hor-
[reurs, Cette candeur naïve et sa noble innocence Sur mon âme étonnée ont donc plus de puissance Que n'en eurent jamais ces fatales beautés Qui subjuguaient mes sens de leurs fers enchantés, Et, des séductions déployant l'artifice, Égaraient ma raison soumise à leur caprice ! Padille m'enchaînait, et me rendait cruel : Pour venger ses appas je devins criminel. Ces temps étaient affreux. Léonore adorée M'inspire une vertu que j'avais ignorée; Elle grave en mon cœur, heureux de lui céder, Tout ce que tu m'as dit sans me persuader :
Je crois entendre un Dieu qui s'explique par elle; Et son âme à mes sens donne une âme nouvelle.
MENDOSE.
Si vous aviez plus tôt formé ces chastes nœuds, Votre règne, sans doute, eût été plus heureux. On a vu quelquefois, par des vertus tranquilles, Une reine écarter les discordes civiles. Padille les fit naître; et j'ose présumer Que Léonore seule aurait pu les calmer, C'est donPèdre, c'est vous, etnonle roi qu'elle aime; Les autres n'ont chéri que la grandeur suprême. Elle revient vers vous, et je cours de ce pas Contenir, si je puis, le peuple et les soldats, A vos ordres sacrés toujours prêt à me rendre.
DON PÈDRE
Je te joindrai bientôt, cher ami ; va m'attendre.