GALERIE DU TIIÉATRE-FRAN<:.VI>. PALAIS ROYAL
PQ
MICHEL PAUPER
Dimanche, 26 Juin 1870.
Eh bien, la noble et forte confiance en soi, le talent, méconnu et repoussé pour une raison ou pour une autre, la ténacité et l'audace, car il en fallait pour ne pas être démoralisé par le refus des directeurs qui démoralisent toujours, même les plus fats, toutes ces choses ont vaincu ! M. Henri Becque, le joueur, c'est le cas de le dire, fait Jouer sa pièce, depuis huit jours, à ses frais, risques et périls, et qui qu'en grogne? Et la pièce va ! Et le monde y vient, y est attentif, et s'y passionne, et en sort frappé avec le coup deceste, et se disant : « Ma foi ! c'est quelqu'un ou ce sera quelqu'un que ce jeune
homme ! » Et moi-même aussi, qui demandais, il y a huit jours, à celle place, si la chose serait viable et si je pourrais en parler, je la trouve viable et je vais en parler aujourd'hui... Je vais vous en dire ce que j'en pense. Dans les œuvres de l'esprit de l'homme, c'est aussi mystérieux, le secret de la vie, que dans les œuvres de la nature. On voit tel être irrégulièrement conformé, à défauts nombreux et déconcertants dans l'organisme, vivre pourtant et quelquefois d'une vie forte ; et tel autre, harmonieux à l'œil, ne pas pouvoir durer et se tenir... et périr. L'œuvre de M. Becque est un de ces êtres mal conformés, mais qui ont la vie, ce don de la vie, qui n'est pas tout, mais qui vaut mieux que tout, et dont nous ne savons rien, sinon — quelle est 1
Et de fait, son Michel Pauper a, théâtralement, beaucoup de défauts, et c'est peut-être à cause de cela que les vieux routiers de l'anatomie théâtrale, qui s'occupent comme du grand Œuvre de la conformation des pièces, ont pensé que celle-ci ne se meuvrait pas, que ses organes n'auraient pas leur jeu, que mise debout et droit sur elle-même, elle tomberait... Ils avaient raison comme des docteurs, et ils se sont trompés comme des docteurs ; car la vie nasarde la science ! La vie fait des pieds de nez, longs comme des trombones, à la science!! Et c'est ce qui est arrivé au Michel Pauper de M. Becque. Pas si Pauper, messieurs !
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La seule chose dont il semblait riche, ce pauvre Paupcr, c'était de passion, de force interne, de vie enfin ! Seulement, cette vie était si brutale et si dure, et parfois si grossière, qu'elle épouvantait encore, pour son compte, les vieux routiers, aux queues perdues dans les batailles, des Directions ordinaires, les vieux chicaneurs d'anatomie, qui sont aussi des peureux devant la vie, quand elle est violente, osée, inflammatoire, et qu'elle ne leur demande pas la permission de circuler sans congestion et d'après le petit train-train des lois connues.
Les bégueules littéraires, qui si souvent se coulent jusque dans la peau des directeurs de théâtre, ont dû trouver presque indécente de brutalité cette pièce de M. Becque, un Caquet bon-bec, pardieu ! un Beccroisé redoutable, qui se moque bien de fendre ces délicats de haut en bas dans leur décence ! car sa pièce est de la réalité la plus crue, de la réalité à dégoûter, si vous voulez... Vous voyez que je ne ménage pas le jeune homme qu'ils ont mis à la porte et qui vient de rentrer par la fenêtre, après l'avoir ouverte en en cassant un peu les vitres, au risque de se couper les doigts ! ■
Pour mon compte, je ne le connais pas... Mais pour ce qu'il a fait, je l'aime, ce jeune homme, et j'en augure bien, et je trouve qu'il vaut bien la peine de lui dire — à travers son succès — la vérité.
Or, la vérité, la voici. Pièce mal faite; c'est incontestable. L'inexpérience s'y trahit à toute place. La règle qui veut qu'à la scène les choses s'engendrent les unes par les autres, — que rien ne s'arrête et ne s'interrompe dans la coulée, — qu'il n'y ait pas plus là de solution de continuité que dans la nature, laquelle a horreur du vide, disaient nos aïeux, qui n'étaient pas si bêtes, pour dire la manière dont elle procède par dégradations et par nuances, — cette règle suprême, qui n'est pas un préjugé, celle-là, y est souvent et manifestement oubliée. Il y a des scènes tout entières plaquées sur l'œuvre du dehors au dedans, et comme après coup... Par exemple, la scène des ouvriers qui viennent là pour faire un triomphe à Michel Pauper, et, dans l'intention de l'auteur, monter la tête à la jeune fille qui doit l'épouser et qui en aime un autre. Cette scène a eu son succès, et à quel prix? Grâce aux exécrables et communes tirades sur la liberté et les autres imbécillités politiques modernes, qu'un homme qui a de la fierté dans le talent devait s'interdire comme l'achoppement le plus honteux des mendiants à plat
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ventre de popularité, qui tombent toujours sur leur plat ventre à cette même place ! Mais cette scène est évidemment un hors d'œuvre. D'ailleurs, ce n'est pas elle qui fait plus grand Michel Pauper.
Et l'inexpérience du jeune auteur ne se montre pas uniquement par des scènes appliquées violemment sur le scénario, au lieu d'être amenées dans le scénario par la force douce, latente et logique de l'engendrement des faits, comme par exemple encore la scène de Michel ivre et tombant dans la rue, qui n'est, en vérité, qu'un tableau, — une exhibition entre un rideau qui se lève et un rideau qui se baisse. Elle se trahit ailleurs et dans des choses bien autrement graves... Elle est surtout dans tout le rôle, non pas positivement faux, mais faussé, de la jeune fille (Hélène), que Michel Pauper finit par épouser et qui est bien la plus insupportable péronnelle tout le long de son rôle, très bavard et très long, et qui parle, parle, parle, non comme une jeune fille, même comme elle, mais comme M. Becque qui veut la faire odieuse et, par cela seul, ne l'a point faite ressemblant...
Cette jeune fille est si peu une jeune fille, qu'elle parle de sa virginité. Or, dans quel pays et dans quel monde les jeunes filles parlent-elles de leur virginité à la première personne venue et disentelles : « ma virginité »?... Même les conférencières de ce temps qui se permet tout, en auraient-elles
une, ne le diraient pas ! Toul ce personnage de la jeune fille à phrases impitoyables, dans toutes les positions: avant sa chute, pendant sa chute, après sa chute, et qui pourrait bien être impossible avec la perfection de mère que M. Becque lui a donnée, — car les filles sont plus solidaires de la vertu des mères que M. Becque n'a l'air de le penser, — celte jeune fille qui, le jour de son mariage, dit sa faute à l'homme qui l'épouse au lieu de la lui dire la veille, puisqu'elle lient à la lui dire, — ce qui empêcherait alors et la belle scène où la chose est dite, et le dénouement de la pièce et de toute pièce, — oui ! ce personnage de la jeune fille, la plus grosse des fautes de M. Becque, pourrait être recommencé... Mais Michel Pauper lui-même n'est pas sans reproche.
C'est un homme de génie, et c'est le génie aux prises avec la passion qui finit par le déshonorer et le tuer que M. Becque a voulu peindre. Je ne crois point d'abord le point de vue qu'il nous ouvre parfaitement juste. Je ne crois pas que jamais la passion tue le génie, qui est d'assez forte étoffe pour résister à toutes les passions... Ce sont les êtres secondaires, les talents relatifs, en enfance, qui se laissent manger vifs par ces ogresses de passions et qui allument des réchauds et boivent des absinthes... mais des génies en plein développement, et des génies de raison et de raisonnement autant que d'intuition, puisque Michel Pauper est un génie
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scientifique, ne retournen t pas à leur vomissement d'ivrognes parce qu'une petite fille qu'ils ont aimée décampe avec un officier ! J'ai l'Histoire pour moi. Où est le génie qu'une femme ait brûlé dans sa jupe, imbibée d'eau-de-vie ?... M. Henri Becque a obéi à une vieille idée fausse de ce temps, qui ne connaît pas plus la moralité du génie que les autres moralités. Cela m'étonne de lui ; car, à l'haleine de sa pièce, il a peu d'entrailles pour ce temps. Mais avec cette idée commune, M. Becque s'est encore trompé. Il a fait, par amour de la crudité, de son homme de génie, un voyou, et le génie n'est jamais un voyou. II a beau naître dans la fange et vivre dans la fange, il n'y pourrit pas: il est le diamant dans la fange. Et Taillade, malgré son talent de ce soir,a versé aussi de coté... L'acteur intelligent devrait redresser son auteur quand il penche, en pesant de toute sa force sur le côté contraire Taillade l'a oublié. Et comme les ouvriers sont à la mode et deviennent de plus en plus les rois des rois, le génie n'a pas un moment, même dans la scène d'amour, fait oublier l'ouvrier !
Vous le voyez, je plonge au fond. C'est l'essence même des rôles, bien plus importante à mes yeux que des combinaisons de scène, que j'attaque. Les deux principaux rôles manques dans Michel Pauper, des situations navrantes, pathétiques et terribles, enlevées avec un cabestan, peuvent-elles faire oublier ce manquement capital ?... Voilà la question. Toujours est-il que, pour le public, elles l'ont voilé. On a été étreint. La main puissante, mais dure, de M. Becque, nous a serré la gorge comme avec un tourniquet. Le seul rôle de la pièce qui m'ait paru bien fait, — absolument bien fait, — c'est l'officier, le comte de Rivailles, joué par Angelo, je ne dirai pas comme un ange, mais comme un diable, et un diable froid. Il a exprimé avec un laconisme effrayant et des gestes de rasoir, la dureté américaine de ce temps américain jointe à la corruption française actuelle, et cette affreuse combinaison a été de la plus féroce vérité. Que M. Becque nous donne souvent des types aussi cruellement réussis, et je lui promets une fière place parmi les plus dévisageants observateurs de notre jolie société.
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L'observateur, c'est le soubassement du poète dramatique. C'est la moitié de ce que M. Henri Becque veut être et peut-être de ce qu'il sera.
Et comme d'être un instant dans le vrai vous donne de force ! Ce rôle du comte de Rivailles est le seul rôle écrit de la pièce. Il est, du moins, beaucoup plus pur de déclamation que les autres rôles, qui en sont maculés et bouffis. On a comparé M. Becque à M. Touroude, et l'un fait penser à l'autre. Us sont énergiques tous les deux et réalistes, comme on dit maintenant, mais en énergie réaliste, puisque réaliste il y a, M. Becque est à M. Touroude ce que le comparatif est au positif (jugez de ce que sera le superlatif quand nous l'aurons!), et comme écrivain il lui est infiniment supérieur. Au milieu de choses qui rappellent trop M. Touroude, il en est d'autres que M. Touroude n'aurait jamais écrites. Il y a dans Michel Pauper quelques tirades qui jaillissent bien ; mais que M. Becque prenne garde à la déclamation! C'est là son écueil... Je le lui signale. Il n'a pas le génie du monosyllabe : le mot qui mord mieux que la phrase ! Le dialogue ne se brise pas assez dans sa pièce. On y procède trop par discours, et puisque c'est un réaliste que M. Becque, qui aime l'énergie, fût-elle basse, je vais le payer en sa monnaie : « On y tient trop longtemps « le crachoir. »
Parmi les acteurs, on a remarqué Clément Just dans le rôle moraliste de la pièce, mais sa voix ne sort pas et c'est dommage ; Angelo fait équation avec son rôle : c'est le meilleur miroir à mettre sous les yeux de l'utilitarisme corrompu de ce temps maudit, pour qu'il en meure d'horreur, s'il a la force d'en mourir ; Mlle Raucourt, froide jusqu'à faire craindre le contact de ses beaux bras ; Taillade, superbe dans la scène où il piétine sa femme, après l'avoir adorée 1 bien moins beau, quoi qu'on ait dit, dans les scènes d'ivrognerie et de folie où le souvenir éclatant de Frederick (dans le père Gâchette) plane trop sur son front et y envoie de l'ombre.
Les autres n'existent même pas.
Dimanche, 3 Juillet 1870.
lisse sont déjà nommés « l'École Brutale ». Et, réellement, ils sont brutaux, et pour école... je ne sais pas s'ils feront école, mais je sais qu'ils peuvent encore y aller ! Ils sont très jeunes. Ils ne sont pas très nombreux : trois ou quatre, au plus. M. Touroude, le premier dans l'ordre des représentations, a-t-il trente ans? M. Henri Becque, vingt-cinq? Et M. Bergerat?... On m'a dit que M. Bergerat n'en avait que dix-huit. Dix-huit ans ! C'est la beauté du diable pour les filles. C'est le talent du diable pour les garçons. M. Bergerat — le nom même est jeune et pastoral — serait donc le Chérubin de l'Ecole Brutale, et moins un brutal qu'un brutalin ; car il est doux et fleuri dans son langage, s'il est rude en ses situations. Vous rappelez-vous, dans le Médecin malgré lui, l'enfant qui tombe du haut d'un clocher,
et qui, frotté du baume de Sganarelle, se relève et s'en va jouer à la fossette?... M. Bergerat n'est pas tombé du haut de sa pièce : au contraire ! On ne l'a frotté d'aucune façon... Et s'il est allé, après son succès, jouer à la fossette, il en reviendra bientôt, qui sait ? avec une bonne pièce, et pour n'y pas retourner; car il sera devenu un homme tout à fait.
Et que cela soit, j'en serai très heureux et je n'en serai pas très étonné. Il y a peut-être dans M. Bergerat, comme dans M. Touroude, comme dans M. Becque, l'étincelle divine ou diabolique du théâtre, et, certes ! ce n'est pas moi qui voudrais l'étouffer. Qu'elle devienne une flamme de torche, un jour, et qu'elle nous embrase! Seulement, tout à l'heure, ce n'est encore que l'étincelle d'une allumette.
N'importe ! l'allumette a pris.
Je n'étais point à la première représentation de Père et Mari; mais j'^i lu sur ce drame des feuilletons extrêmement favorables, et j'ai voulu juger par moi-même le brutal nouveau qui venait de naître. J'avais, la semaine dernière, été brutalisé suffisamment par M. Becque, qui n'y va pas de main-
morte, comme vous l'avez vu... Je crois bien, sauf erreur, que c'est encore lui le plus brutal de tous, et j'étais curieux de M. Bergerat, de ce petit dernier dans la brutalité, qui mêle au réalisme des autres brutaux un filet de langage alambico-poétique qu'ils ne connaissent pas, et, pour M. Bergerat probablement, la dernière fleur de rhétorique restée dans ses cheveux !
J'ai donc vu ces trois actes de Père et Mari. C'est le sujet de la Mère et la Fille, mais le Théâtre est une Maison d'indigents, où il n'y a jamais que deux ou trois sentiments, deux ou trois situations, deux ou trois caractères, toujours les mêmes, qu'il faut cuisiner comme on peut pour en changer le goût, chose difficile ! M. Bergerat a donc fait ce qu'il a pu de la Mère et la Fille, et il en a fait Père et Mari. Une mascarade ! La mère est bien encore ici la rivale de la fille, mais c'est pour mettre en lumière les mérites et les vertus extraordinaires du mari. Le plus heureux des trois, cette bonne charge, est ici le plus malheureux, mais le plus intéressant des trois, et certainement le plus sublime de la pièce ; car il est sublime... et la tendance en faveur des maris trompés, qui se précise si drôlement depuis quelque temps dans cette époque sans foi et sans moralité, continue. Le cocuage battu, meurtri, par terre et humilié, fait ses relevailles, des relevailles superbes ! et M. Bergerat, avec son allumette de
pièce, a allumé pour ces relevailles un cierge de plus. On a vu, dans le Jacques de Mme Sand, un cocu, amoureux à la philosophe, se tuer pour faire place dans son lit à l'amoureux de sa femme (et ils n'ont pas encore osé, les petits-fils de cette mère Gigogne du roman, mettre à la scène ce cocu-là), mais en voici un aujourd'hui qui, par amour non de sa femme, mais de sa fille, la donne, sa fille, à l'amant de sa femme qui l'a cocufié. Sujet digne de l'École brutale, puisqu'elle se nomme ainsi ! Coup de poing solidement appliqué, et à fyire crier celui qui le reçoit, comme cela, en pleine poitrine, mais qui n'a pas fait trop de dégât sur cette tète de Turc qui est la caboche du public. La tête de Turc a même été très voluptueusement flattée de le recevoir...
C'est que l'École brutale n'est pas l'École morale. C'est quelle n'est pas plus morale que le public. L'École brutale ne se soucie que des faits de la passion et des actes de la sensibilité. Or, la sensibilité n'a point de devoirs; elle n'a que des émotions. Si l'homme n'est que sensible et s'il est plus sensible comme père que comme mari, il a raison de préférer sa fille à sa femme et à son honneur de mari, comme le M. Mauvillain de la pièce de M. Bergerat ; mais si, par hasard, et hasard très possible, il était plus sensible comme ornant que comme père, il préférerait sa maîtresse
à sa progénilure, précisément comme le fait naturellement la très naturelle Mme Mauvillain, qui préfère son amant à sa fille pendant toute la pièce, excepté au dénouement, parce que; misère ! il faut un dénouement. — Tel est le sens profond et vrai qu'il faut dégager de ce drame de Père et Mari ; si tout est dans le sentiment, ils ont tous raison dans cette pièce. Tau; in y vaut Maraud, Maraud y vaut Taupin, et Mauvillaine, qui est fort vilaine, y vaut Mauvillain. On ne sait plus qui condamner et qui absoudre. On est ému, et cela suffit à ce public qui n'a pas plus da moralité dans la tête que les amuseurs qui lui font des pièces, et qui jouent, pour le plaisir de jouer et pour ce que cela leur rapporte, sur !es cordes à violon de sa pitoyable sensibilité !
Donc, premier point : absence de portée morale et sociale, pièce purement ou plutôt impurement physique ; — aussi peu morale et sociale qu'un coup de bonnet chinois ou de grosse caisse ! Cela fait tressaillir, puis cela finit par agacer... Les jeunes gens de dix-huit ans appartenante ce moment du xixe
siècle ne peuvent pas, du reste, savoir qu'il doit y avoir autre chose dans des pièces de théâtre, pour qu'elles soient des chefs-d'œuvre, que de la sensibililé à faire jouir ou à faire saigner. Mais, second point qui touchera peut-être plus M. Bergerat: absence tout aussi complète d'habileté et de vraisemblance pendant toute la pièce, qui se casse à chaque instant et qui continue d'aller comme si elle ne s'était pas cassée ! Ainsi, quand Mauvillain demande au jeune homme qui se trouve être le double amant de sa femme et de sa fille, la raison qui l'empêche de revenir chez sa fiancée, d'où il s'est sauvé comme un pleutre épouvanté qui n'a ni sang-froid ni tenue (est-ce qu'il a aussi dixhuit ans?...), et que le double amant lui répond: C'est l'honneur! Y imbéc'ûie de notaire, — Mauvillain est notaire, — et, selon M. Bergerat, le plus intelligent, le plus sensible, et même, bone Deus ! le plus poétique des notaires, — Mauvillain devrait comprendre et il ne comprend pas ! ! Tout le monde dans la salle, et quand Mme Mauvillain ne serait pas dans le cabinet à côté, comprendrait ce que le double amant veut dire, mais Mauvillain, Mauvillain à la tête aussi dure qu'ornée, ne comprend pas, et la scène, qui pour le public est finie à ce mot, va son train comme si de rien n'était ! Ainsi, encore, lorsque le double amant a reçu vertueusement ce soufflet pour lequel il ne veut pas se battre
Mauvillain finit par s'en retourner seul vers sa fille mourante, seulement, avant de partir, il dit à l'amant : « Je reviens dans une heure et je vous dece fends de sortir », on se demande quel droit et quelle puissance se croit Mauvillain, pour dire à un homme qui n'a pas peur de lui quoiqu'il ne veuille pas se battre : « Je vous défends de sortir » et pour qu'il en soit obéi; et on se répond qu'il faut bien que Mauvillain retrouve sa femme chez son amant et comprenne enfin, en l'y voyant, ce qu'il n'a pas compris déjà, quoique ce fût plus clair que le jour.
Et tout, tout, est de cette force de combinaison et de cohésion dans ce drame de pièces et de morceaux! Je ne multiplierai pas des exemples que je pourrais multiplier. J'ai reproché à M. Becque, l'aîné de M. Bergerat, des solutions de continuité dans Michel Pauper, des gaucheries de main, des inexpériences, et j'en trouve dans Père et Mari d'aussi grandes et d'aussi nombreuses.
Supprimez les brutalités de situation, obtenues en marchant perpétuellement sur la vraisemblance, et vous n'avez plus, en effet, dans cette pièce, que deux ou trois jolis détails, comme la scène d'amour, par exemple, entre la jeune fille et son fiancé, après qu'elle est guérie de l'émotion dont elle a bien failli mourir. Et encore ces jolis détails, à l'exception de cette scène qui file dans une
simplicité charmante, sont le plus souvent gâtés par un langage d'une préciosité à faire pâmer toutes les Bélises de la terre.
On a déjà cité celte larme de Dieu (Dieu pleurant est une idée assez cocasse!) dont ce grand garçon en habit noir et ce gros paquet de femme de quarante ans sont faits, et ce n'est là peut-être qu'une réminiscence malheureuse de la larme d'Éloa, dans le poème d'Alfred de Vigny, mais il est d'autres ridiculités du même genre en cette pièce brutale et mièvre tout à la fois, dont la langue, incorrecte et quintessenciée, relève également de la grammaire de Martine et de la métaphysique de Gathos.
Je ne dis donc pas tout, mais je ne veux pas insister. Je n'éteindrai pas l'allumette... J'ai cru un instant, puisque nous étions de l'Ecole brutale, que nous allions avoir un drame qui eût fait tout hurler autour de nous. J'ai vu l'heure où la Passion foulerait aux pieds la Maternité, ce qui eût été nouveau au théâtre et eût arraché le cœur au public, maniaque de maternité ! J'ai vu l'heure où la femme du drame de M, Bergerat, violente, éperdue, et logique
dans sa passion comme un boulet de canon est logique, sauterait pardessus le lit de sa fille expirante pour s'en aller avec son amant! Mais cette femme s'est brisée aussi. Elle s'est brisée comme les scènes dont j'ai parlé plus haut. Et elle a fini par donner le plus choquant des démentis à ce qu'elle est dans tout le cours de la pièce, en redevenant mère larmoyante et dévouée, d'amante furieuse qu'elle était. Physiologiquement, moralement, de toute façon, la chose est impossible- C'est là une bévue en nature humaine... Mais la nature humaine ne se sait pas à dix-huit ans !
Dix-huit ans, voilà donc l'excuse et le mérite de cette pièce. C'est un début de dix-huit ans. Quel âge avait M. Emile Augier quand il nous donna la Ciguë, cette pièce qui semblait avoir été faite pour une distribution de prix d'un collège de jésuites, par un rhétoricien de seconde année? Eh bien, avec ses ruptures, ses maladresses, son mauvais français, son manque de moralité, j'aime encore mieux que la Ciguë la brutalité que voici ! J'y sens plus dix-huit ans... La pièce, d'ailleurs, est bien jouée. Talien y est excellent. Mais je ne l'aime point quand il se met à genoux devant sa fille. Je sais bien que c'est là une inspiration d'un temps où tout, dans les sentiments et dans les mœurs, est défoncé et coule dans la fosse commune de l'égalité. Mais les vrais pères, selon moi, ne s'agenouillent pas devant leurs enfants.
Ils n'ont point de ces positions idolâtres. Ils ne mettent pas dans leurs tendresses les airs incestueux que ces façons, reçues au théâtre maintenant, semblent y jeter.
Un sifflet, — un seul, — qui ne m'a pas fait l'effet d'un sifflet littéraire, a distillé tenacement son venin de son dans un coin, on ne savait où... Cela a duré longtemps ; puis la bouche d'envieux (probablement) qui sifflait s'est lassée, et le reptile s'est tu...
Il y avait longtemps que je n'avais entendu quelque chose d'une aussi vilaine expression que ce sifflet.