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THEATRE-FRANÇAIS

10 Juillet, 1870.

Excepté l'Ombre, pas ombre de première représentation cette semaine! Or, l'Ombre n'est pas de mon département, à moi... Les Opéras-comiques — ou non comiques — ne me regardent pas, et de spectacle simplement littéraire, aucun ne s'est produit en ces derniers huit jours. Tout ce qu'on joue, pour l'heure, dans les quelques théâtres restés ouverts — rari nantes — au fait, en ce moment de chaleur, on y nage ! — a été jugé suffisamment ici, et il n'y a pas à y revenir. C'est bien assez d'y être allé... Sans le Théâtre-Français, on n'aurait point de feuilleton aujourd'hui.

Mais le Théâtre-Français n'a pas besoin de première représentation pour être intéressant. Le Théâtre-Français a cela de bon et de supérieur que son répertoire est plus varié que celui des autres

théâtres, et que, même dans les vieilles pièces qu'on a vues déjà, il a, par ses acteurs et leur manière de jouer, l'art de faire revenir, — cet art difficile de faire revenir, aussi difficile pour les théâtres que pour les femmes 1

Hier soir, justement, j'y suis revenu. On y jouait trois pièces qui ne sont pas des nouveautés, mais qui ont fait l'effet d'être neuves par le talent des interprètes. C'étaient : Faute de s'entendre, — Il ne faut jurer de rien, — et le Dernier quartier. Trois petites choses, dont une perle, une vraie perle, cellelà: Il ne faut jurer de rien! (si, pardieu ! j'en jurerais!), et les deux autres, deux perles de verre, mais qu'ils ont, ces acteurs, ces bijoutiers de la diction, enchâssées dans l'or fin d'un jeu si léger que les femmes qui étaient là, ce soir, les ont prises pour vraies et les ont mises, avec plaisir, à leurs oreilles.

La perle vraie, ils l'avaient, du reste, campée adroitement entre les deux autres pour les faire passer. Si c'avait été un diamant, elle aurait tout brûlé, tout ébloui, tout consumé de sa flamme. Les deux

verroteries n'auraient été, à côté, que deux morceaux de verre, bons seulement pour tromper des sauvages... Mais la perle n'a pas Yabsolu sans pitié de l'éclat du diamant, ce cruel despote de feu! La perle n'est pas si méchante. C'est, au contraire, une bonne fille, qui se laisse regarder et n'écrase personne... Elle est douce, et plus elle est fine et plus elle est douce, et probablement elle rend doux; car après II ne faut jurer de rien, j'aurais presque juré que ce n'était ni faux, ni commun, ni bourgeois, ni Marivaux manqué, le Dernier quartier de M. Pailleron, et c'eût été un faux serment! !

Cette pièce, ils l'ont jouée la dernière des trois, comme s'ils avaient voulu qu'une dernière lueur d'Alfred de Musset, qu'on venait de voir, restât sur elle. Ils l'ont jouée avec toutes leurs rubriques de bijoutiers. Ils l'ont tournée et retournée sur toutes ses facettes de bouchon de carafe mal taillé, avec leurs habiles mains de gens qui sauraient faire jouer toutes les girandoles de la lumière dans de simples cailloux. Rien de plus prestigieux et de plus magique que cela !...Got, qui faisait le mari dégoûté du miel de sa lune, en son dernier quartier, et qui a assez de son pot de miel ; Got, que nous venions de voir en cuistre d'abbé accompli dans 11 ne faut jurer de rien, avait revêtu, pour mieux jouer le mari de Vaudeville, mauvais ton et mauvais sujet, l'air des vers de M. Pailleron eux-mêmes. On les connaît, ces

vers ! Got s'adaptait à eux par la tenue vulgaire, par les indignes favoris du bourgeois, le pantalon béant sur la botte, toute la Revue des Deux Mondes sur le dos, coupée en redingote (ce qui vous donne une idée de ce commun réussi !), mais il en différait par le mordant, le brio, la gaîté, l'emportement de cette gaîté qui emportait jusqu'à la lourdeur de ces vers sans ailes, de ces vers patauds et pingouins, qui n'ont qu'une membrane et qui font les légers.

Got a jonglé, comme avec des oranges, avec ces melons creux qui devraient éternellement rester sur la borne. Il les a jetés en l'air avec une sûreté de main et aussi à la tête de Mlle Royer, qui les lui a renvoyés, ma foi ! avec la même sûreté, le même entrain, et une vivacité inspirée par la verve de Got : les acteurs, quand ils sont bons, s'allumant les uns par les autres, étant, les uns pour les autres, des piles de Volta, des électricités! Got a été le feu; Mlle Marie Royer, la poudre... Je ne l'avais jamais vue, Mlle Marie Royer, que la Correction, l'irréprochable Correction. Je n'avais jamais eu à lui faire que ce seul reproche, — mais il est très grand, — d'être irréprochable. Eh bien, ce soir, la Correction est devenue la Grâce, et la Grâce vive qui sait jouer au volant avec des raquettes brillantes comme des miroirs ardents, et qui l'enlèvent, ce volant, cette grosse boule de liège et de plomb de M. Pailleron, et finissent par la mettre à feu comme si

c'était une grenade ! Mlle Marie Royer — je peux le lui dire maintenant, puisque c'est passé, — ne me plaisait pas ; mais elle me plaît, à dater de ce soir... Et même elle m'a semblé jolie par la grâce de la Grâce 1 Les rayons de ses yeux, qu'elle a toujours très beaux, ont eu plusieurs éclairs charmants. Ah! qu'elle reste toujours ainsi, je l'en supplie! Qu'elle ne rentre pas dans l'étui de cette perfection, d'où elle ne se tirait pas assez... Qu'elle fasse toujours, comme ce soir, craquer ce corset trop juste de la Correction, dans lequel je la trouvais trop droite, et, que diable ! qu'elle le déchire un peu ! Gela n'en vaudrait que mieux.

Got, lui, n'a pas besoin de conseils. Il va tout seul. Et comme il va ! comme il va ! Depuis quelque temps, je le suis, et Dieu sait quel plaisir il me donne, cet écureuil, qui monte toujours ! Quo non ascendet?... Le rôle du mari, englué dans son pot de miel et qui y barbotte, et qui cherche à s'en débarbouiller, est un rôle très en dehors, et il le joue avec un relief incroyable ; mais le rôle de l'abbé, dans II ne faut jurer de rien, est un rôle qui porte en dedans, un rôle tout en physionomie, en attitudes, en gestes, en monosyllabes, et il le joue avec la même supériorité. Je l'ai dit plus haut : c'est le cuistre le plus superbe et le plus travaillé (travaillé pour arriver au naturel) qu'on ait jamais vu au théâtre. C'est la rose bleue de la cuistrerie, obtenue

par un genre de culture et d'écussonnage entièrement inconnu avant Got. Tout y est : le visage, le port de tête, la voix, la manière de mettre son chapeau,— et quel chapeau! le berceau de Moïse! — de se moucher comme après vespres sous la lampe du chœur ou dans la sacristie, de donner ses cartes au piquet, de porter sa lanterne. C'est tonitruant de vérité dans un vent coulis ; car c'est un humble vent coulis que ce plat soutanier qui n'est qu'un domestique qu'on fait asseoir dans le salon, par respect pour l'Église, et qui s'y assied, dans ses ingénues culottes noires, sur des tapisseries avec leurs aiguilles, par respect pour la noblesse.

En voyant Got, hier, en ce tout petit rôle, grand comme la main, dans lequel il a pu tasser et faire tenir un cuistre cubique, je me demandais, moi qui, en l'ait de théâtre, reviens toujours un peu de Pontoise, si Got a joué quelquefois le Tartuffe, et je me répondais que s'il ne l'a pas joué, il est arrivé à cetle minute de sa maturité où il peut aborder ce maître rôle, raté jusqu'ici presque par tous ceux qui l'osèrent, avec la plus désespérante unanimité... Tartuffe, en effet, a cet air, cette pleutrerie, ce nez, cette oreille rouge, cetle gaucherie ineffable. Le cuistre, ici, est à la peau, comme chez Tartuffe. Mais, dans Tartuffe, l'hypocrite est dans le sang, et l'obscène, à chaque instant, crève le mystique. Got, j'en suis sûr, est capable d'exprimer cette

affreuse et grotesque combinaison. Il n'est que drôle dans l'innocente caricature d'Alfred de Musset, mais il pourrait devenir d'un comique sinistre et profond dans la coupable de Molière...

Quel talent d'expression physique ! Hier soir, il n'avait presque rien à dire avec la bouche, mais comme il a dit, avec son corps tout entier! Pendant que la vieille baronne parlait à Van Buck, lorsque la partie de piquet a été interrompue, il a eu une manière d'essuyer ses lunettes, dans son piètre abandon à la table de jeu, qui faisait éclater de rire toute la salle. Et pourtant la baronne est un rôle adorable, caressé par de Musset dans le temps qu'il pouvait l'étudier chez Mme de Castries, et joué par Mlle Nathalie aussi adorablement qu'il est adorable... Après Got, Mlle Nathalie est la plus grande actrice de cette miniaturesque comédie. Elle a joué tout son second acte avec un air, un ton, et une si jolie imperlinence, que c'était presque à tomber à ses pieds, pour les amateurs, s'il en est encore, de ces enchanteresses de vieilles femmes-là !

A-t-elle été assez spirituelle et tout à la fois assez absurde? Assez méprisante et assez aimable et assez frivole, assez délicieusement vaine et assez incorrigiblement romanesque, et, par dessus tout cela, assez femme comme il faut qui ne se gêne avec personne, parce qu'elle se sent la conscience qu'elle est parfaitement au-dessus de tous ?... A-t-elle eu

assez de hauteurs, de questions, de distractions, d'interrogations, d'interruptions?... A-t-elle assez traité la conversation comme une grosse moutte traite le fil qu'elle casse du peloton qu'elle roule?... A-telle assez divinement jaboté?... Mlle Nathalie a fait à l'incomparable cuistrerie de Got le repoussoir le plus gai et le plus élégant, dans sa beauté étoffée qui s'étale en ses vastes jupes de douairière... et, comme lui, a-t-elle fait assez comprendre à nous tous qui étions là cette vérité que nient les charpentiers dramatiques du temps : c'est que rien ne vaut ce bout de dentelle d'une conversation dans une pièce, que l'action la plus intéressante est encore l'action de la Répartie, et que le Dialogue soufflette, haut la main, toutes les Situations !

Chose qui semble étonnante, tout d'abord, mais qui n'est pas inexplicable ! ce sont ceux-là qui faisaient les vieux, dans cette pièce d'une gaîté si jeune qu'elle n'a pas vieilli avec les années qui sont venues, qui m'ont paru, de beaucoup, les meilleurs... Thiron, dans l'oncle Van Buck, a été non pas rondement, mais carrément comique. Or, les oncles carrés valent bien les oncles ronds. C'est une

variété de comique. Thiron, avec sa figure écrasée mais expressive, a été une espèce de Hollandais enrichi qui admoneste son neveu avec des solennités dans le ton, que le neveu fait fondre dans une plaisanterie et un verre de vin, quand il le faut. Ils se taquinent tous deux, et ils s'aiment. La taquinerie, quand on s'aime, n'est-elle pas la plus charmante expression de la tendresse?... Thiron a été excellent et neuf avec ses phrases suspendues comme celles d'un orateur embarrassé. Quand, dans le bois où son neveu attend la jeune fille qui a accepté le rendez-vous, il se grise, il passe admirablement par toutes les nuances de l'ivresse, en les marquant avec beaucoup de tact...

Seuls donc, les jeunes, les amoureux, ont semblé en disproportion avec les autres interprètes de la pièce. C'était Mme Lafontaine, que je trouve un peu madame et un peu brune, et qui ne le fait pas oublier, pour jouer cette souvenance de Marguerite allemande, cette jeune fille ingénue qui vient au rendez- vous dès qu'on fait pstt ! et dont les mains roses offrent à son amant une tasse de bouillon comme, s'il était sylphe, elle lui offrirait une tasse de rosée dans le calice d'un lys ! Delaunay faisait l'amant, l'amant présomptueux, qui jure de n'être pas pris à la souricière de l'amour et qui s'y trouve pris comme un souriceau. Delaunay a joué cet amoureux-là comme un amoureux ordinaire avec son ta-

lent ordinaire, mais il fallait bien plus. L'amoureux, dans de Musset, est toujours idéal. Que Delaunay joue les amoureux de M. Augier, très bien, mais ceux de de Musset !... Dans tous les autres rôles du Spectacle dans un fauteuil, l'auteur d'il ne faut jurer de rien avait, certes ! assez d'invention et d'impersonnalité pour créer des natures différentes de la sienne ; mais pour les amoureux, il ne pouvait se dédoubler de lui... Le poète tenait bon dans l'amour et chantait toujours un peu, même en cette prose de comédie, mélodieuse encore comme une mandore dont les cordes ont été coupées...

Partout, dans tous ses amoureux, et c'est pour cela qu'ils sont si difficiles à joue1*, Alfred de Musset reparaît, et non pas le de Musset des derniers temps, mais l'Alfred de Musset des premières heures fortunées, l'Alfred de Musset, Brummell et Byron tout ensemble, qui portait l'habit vert aux boutons d'argent de ce temps-là avec une désinvolture si nonchalante, et à la boutonnière l'œillet blanc, pâle de volupté. Jamais Delaunay, avec sa veste de photographe en velours et son air de chef de rayon à la Belle Jardinière, tel qu'il était hier aux Français, jamais Delaunay, avec cette voix qui nasille aux premiers mots de la phrase et qui détonne à la fin, ne pourra être cet amoureux idéal (17/ ne faut jurer de rien, qui commence par Lovelace et qui finit par Roméo.

A la scène, c'est une chose triste à dire, mais on dépend de son physique plus qu'on ne croit. Les acteurs, ces amours-propres de femme, ne veulent pas le comprendre ; et hier soir j'en ai eu une autre preuve encore. Coquelin, qui certainement est une intelligence d'artiste, Coquelin ne s'était-il pas permis de jouer le rôle d'un amant jaloux et discret dans Faute de s'entendre?... Au point de vue du solfège, il a bien joué : il a bien dit ce qu'il avait à dire, avec l'inflexion qui convenait ; mais cette tête pétrie pour le comique, cette tête de marmouset énergique, aux narines ouvertes, faites pour le rire large et la grimace mouvementée des Scapins, a manqué presque tous ses effets, ce soir-là, par le souvenir de tous ceux qu'il ne manqua jamais. Là où il était touchant, la salle riait.

Je ne suis guères arrivé que vers la fin de cette première pièce : Faute de s'entendre, mais je suis encore arrivé à temps pour voir cela !

MADEMOISELLE BOZZACHI

23 Juillet 1870.

C'est un canonicat, pour l'heure, qu'un feuilleton dramatique. Le théâtre nous fait trop de loisirs. Les ardentes préoccupations de guerre qui mettent à feu tous les cerveaux encore plus que le soleil, vont prolonger et faire plus morte encore cette morte saison des théâtres. Le spectacle, le vrai spectacle, sera à la frontière. Dans quelques jours, on ne verra plus, on ne regardera plus que de ce côté... On y regardait déjà hier, en voyant danser la petite Bozzachi, pour laquelle le public se montre infiniment bon et aimable, comme le bon Dieu dans les prières du soir.

J'y étais donc, — à la voir, hier, cette petite fille qui deviendra peut-être une grande danseuse, cette espérance en fleur, cette étoile qui sort à mi-rayon

de l'eau... J'y étais en ma qualité de chanoine du moment, en feuilletoniste de loisir qui n'a plus rien à faire en littérature, en besogne intellectuelle, que de juger des jambes, des bras et des airs de danseuse, et vous dire ce qu'il pense de cela.

Mais cela, c'est de l'esprit encore ! Je ne suis pas de ceux qui font peu d'état de la danse. Je ne suis pas de ceux qui disent : bête comme un danseur ou comme une danseuse ; car le mot est t'ait pour tous les deux, puisqu'ils pratiquent le même art et font les mêmes choses avec des organes différents. Si on ne l'applique pas aussi cruellement à la danseuse qu'au danseur, c'est que les hommes ont un sexe ; mais un sexe n'est pas une opinion. Bête comme un danseur!... Oui! comme un danseur bête. Mais s'il ne l'est pas? S'il a de l'expression, de la physionomie, du geste, de la passion, il peut avoir de l'esprit, de l'âme, et même du génie ! Un grand danseur n'est pas nécessairement plus bête qu'un grand chanteur ou qu'un grand comédien. Ils ont tous les trois des talents d'expression, dans des ordres différents, mais qui peuvent être d'une force égale. Le proverbe est donc injuste et bête lui-même ; car l'Injustice n'est pas qu'une vilaine, c'est une sotte aussi ! Le mot de bête comme un danseur est un mot de culde-jatte. C'est évidemment quelque malheureux cul-de-jatte vexé, crevant de dépit dans sa jatte, qui a fait ce mot absurde et insolent, lequel,

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par exemple, il faut en convenir, pour un mot de cul-de-jatte, a fait du chemin.

Il est vrai qu'on l'a parfois arrêté net au passage ! Partout où s'est élevée une supériorité dans cet art difficile de la danse, — le plus dilficile certainement des aris d'expression, — le mot impertinent n'a plus passé. On lui a barré le chemin... Et cette petite fille qui débute et qui poind en danseuse de l'avenir va probablement le lui barrer encore, et de son oharmant pied tendu, — comme elle sait le tendre, — lui casser le nez !

Car, elle, plus qu'une autre, est le contraire de bête, et d'elle plus que de personne on peut dire que sa danse a de l'esprit... Quand la vie l'aura prise, cette enfant de seize ans, comme l'air la prend quand elle s'élance, elle mettra dans son jeu bien des choses qui n'y sont pas ; elle mettra dans son art l'âme et la flamme par lesquelles tous les grands talents se couronnent. Mais il n'en est pas moins certain que, présentement, le caractère le plus en saillie de son talent c'est l'esprit, la finesse, la grâce vive, la moquerie légère; quelque chose de

svelte, et de précis, et de clair, et de piquant, et de rapide comme l'esprit français. Quelle que soit sa naissance et malgré son nom italien, c'est bien une française, que cette petite Bozzachi !... que j'appelle pelite, non pour la diminuer, — elle a le temps de se faire appeler la grande Bozzachi, si elle peut ! — mais parce qu'elle est vraiment, pour l'heure, la petite Bozzachi, non pas seulement par l'âge, non pas seulement par l'extérieur de sa personne, peu formée encore, mais par les grâces tour à tour ingénues et futées, gentilles et enfant (mais enfant comme les petites filles le sont en France), de sa physionomie, de ses mouvements et de son jeu !

Je voudrais vous en donner l'idée. Je voudrais ébaucher la statuette de celte ébauche de danseuse qui nous fait rêver au chef-d'œuvre ! Et d'abord, disons-le bien vite pour que ce soit fini, elle n'est pas ce qu'on appelle jolie. Mais qu'a-t-elle besoin d'être jolie, elle qui va tout à l'heure vibrer comme la corde de harpe qu'on ne voit plus quand elle nous enchante, elle qui va scintiller comme une étoile mobile, dansant de loin à l'horizon !... Taglioni

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n'élait pas jolie ; Essler non plus. Mlle Bozzachi reste dans la tradition des plus grandes danseuses en ne l'étant pas... Elle troublera moins comme femme. On la jugera mieux comme danseuse !...

C'est une figure un peu longuette, au nez busqué d'oiseau, mais pas de proie ! aux yeux doux et gais. Allez! l'oiselet n'est pas méchant, malgré la courbure de son bec. Figurez -vous une mésange qui va s'envoler d'un roseau qui plie! Ses bras (j'ai failli dire ses ailes), ses bras mignons, souples, inachevés, de vrais bras de fillette, attendent encore, comme le corsage, comme les épaules, le contour qui va venir... Aurore de bras délicieux, qui commencent comme ceux de Rachel ont fini ; car les matins ressemblent aux soirs ! Seules, les jambes sont femmes, dans cette petite fille pour le reste, dans cette adolescente indécise... Seules, elles sont entièrement sculptées, les jambes : l'instrument, le signe de vocation, la beauté indispensable de la danseuse ! Ici, l'art et l'exercice de l'art ont avancé la nature. Les jambes de Mlle Bozzachi ont cette pureté qui, pour les jambes, comme pour la vertu, est la force.

Elles ont cependant, vers la cheville, une imperceptible arcure que verront bien ceux qui savent voir, et à laquelle se prendront les imaginations voluptueuses. En statuaire, c'est là peut-être un défaut. Mais c'est un défaut qui vaut une beauté; car

il éveille le caprice, — ce que ne fait pas toujours la beauté, la souveraine beauté, cette Écrasante ! Pour opposer à ces jambes-là et les mettre mieux en lumière, l'Opéra a choisi celles de Mlle Fiocre, ces jambes d'amazone qui tournent aux jambes de héros, tant elles deviennent mâles. Et c'est ainsi qu'en faisant contraste, on a fait honneur !

Mlle Fiocre jouait, en effet, le jeune garçon amoureux de la poupée dans le ballet de Coppélia, et la Bozzachi, la jeune fille qui se substitue à la poupée. Mlle Fiocre ne danse pas... ou plutôt personne ne danse dans ce ballet que la Bozzachi, quoique beaucoup de danseuses y fassent le geste de danser. Les danseuses de métier, les forts sujets, comme ils disent, y tourbillonnent, y pointent, y battent des jetés, y font compas ouvert avec leurs jambes et girouette tournante avec leurs bras. Mais tout cela n'est pas plus la danse que la grammaire de Lhomond n'est le style de Racine, que les paraphes de Brard-Saint-Omer ne sont les arabesques de Raphaël.

Les danseurs techniques peuvent avoir leur mérite et leur nombre à l'Opéra. Mais rares y sont, comme partout, les danseuses inspirées... et c'est là justement ce qu'est cette petite Bozzachi, que je suis presque tenté d'appeler parfois la Bozzachinette ! Rien qu'à la voir faire, on sent tout de suite la différence de l'inspiration au métier. Elle aussi,

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elle sait sa grammaire. Elle aussi, elle fait ses paraphes. Mais elle met dans ce qu'elle sait ce qu'elle n'a pas appris et peut-être ce qu'elle ne se doute pas d'avoir, du moins autant qu'elle l'a... Malheureusement, le succès le lui apprendra. Et déjà peutêtre les ait-elle mieux que la première fois qu'elle a dansé devant ce public encharmé si soudainement par elle parce qu'elle ne dansait pas pour lui, mais pour elle-même, parce qu'elle dansait devant lui comme elle eût dansé seule, dans sa chambre et devant sa glace, — pour la volupté de danser !

Oui ! elle danse pour se faire heureuse, et voilà pourquoi elle nous fait heureux, en la voyant danser 1 Taglioni, cette nuée blanche qui s'est évaporée, Taglioni semblait aussi en dansant obéir à sa destinée, comme le lys qui parfume l'air dans lequel il se balance obéit à la sienne. C'est la seule ressemblance, du reste, que puisse avoir cette petite Bozzachi, qui vient de naître et que nous n'avons vue encore que dans son berceau de Coppélia, avec cette Sylphide, cette Naïade, cet Albâtre idéal, cette Immatérielle de la Danse qui fut Taglioni, la Ta-

glioni moelleuse et fluide, comme son nom, l'incomparable et irremplaçable Taglioni, comme Mlle Mars et Mme Malibran sont aussi des irremplaçables ! la Taglioni qui nous a laissé dans la mémoire une lueur à laquelle nous jugeons les autres, un rayon charmant, mais un redoutable flambeau ! Les coquetteries au public, à la rampe enflammée pour l'enflammer plus encore, aux vieillards qui lorgnent Hélène sans se lever, étaient inconnues à Mlle Taglioni. Elles le sont à Mlle Bozzachi, — le serontelles toujours ? — à cette mince enfant qui va s'arrondir et grandir pour peut-être, comme disait Lord Byron d'une petite fille de son temps, devenir un fléau !

Tout lutin d'esprit français qu'elle soit, la Bozzachinelte (qu'elle me passe ce mot caressant qui lui va I) danse avec innocence. C'est l'innocence d'un enfant terrible; mais si ce n'était pas cela, si l'innocence n'était pas hardie, si elle n'avait pas ses yeux purs bien ouverts, elle ne serait plus l'innocence. Mlle Taglioni, elle, dansait avec pudeur. La pudeur, avant cette danseuse divine, n'avait jamais dansé. Elle n'est pas pour cela sur la terre. Mais Mlle Taglioni la mit au théâtre, Mlle Taglioni fit le miracle de mettre au théâtre, ce qu'on n'y avait jamais vu : — une danseuse chaste, aux yeux baissés, à la rose, pâle d'émotion, au Iront ; car il était des moments où, littéralement, la danse de Mlle Taglioni

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rougissait... Jusqu'à Mlle Taglioni, on avait dansé pour le Public, pour les Connaisseurs, pour le triomphe, pour les bouquets qui grisent, pour les battements de mains qui achèvent l'ivresse, pour les soupers qui la continuent, et pour le dessert des soupers qui la doublent et où les danseuses campent leurs ailes à côté de leurs verres et ne s'en servent plus pour s'en aller... Mais avec Mlle Ta°rlioni on vit danser pour la danse elle-même, — pour la Rêverie, — pour la Poésie, — pour la Pensée, — et pour le Souvenir. On vit positivement, avec le moins de corps possible, sous la forme la plus transparente qu'ait jamais revêtue la Matière, danser... je ne dirai pas avec âme, — mais danser une Ame î

Et ceci, jamais, ne se reverra plus !

Que Mlle Bozzachi en fasse son deuil et les autres danseuses de l'avenir! Le Génie, en tout, n'a point de dynastie... Ce diadème ne se laisse sur la tête de personne, et on l'emporte, cloué à la sienne, dans son cercueil ! Mlle Taglioni, qui, dit-on, fait des élèves quelque part ; Mlle Taglioni — comme Mlle Mars, qui eut aussi cette rage des Ames qui ne veulent pas mourir tout entières, — sait à présent à quoi s'en tenir sur la force des Enseignements. Elle sait si on peut mettre son talent dans une élève, comme en rentrant chez soi, après une soirée, on jette ses bijoux dans une coupe, l'Élève fût-elle une coupe humaine taillée pour y boire toutes les sen-

sations de la vie et digne des bijoux qu'on voudrait y jeter! Seulement, si Mlle Bozzachi s'afflige de cela, qu'elle s'en console ! Si elle prouve plus tard qu'elle aussi, elle a du génie, elle ne laissera non plus son empreinte sur personne, et ceux qui l'auront vue ne pourront que s'en souvenir et en rêver. . .

Mais, voilà la question, aura-t-elle un jour le génie delà danseuse? Le promet-elle? Le bouton fait-il croire à la fleur?... Nous avons l'enfant, aurons-nous la femme? L'enfant est délicieuse de spontanéité. Dans ce ballet de Coppélia, dont la musique, que je n'ai point à juger, m'a paru une poésie, Mlle Bozzachi a été aussi poétique que la musique. Lorsqu'elle a pris la place de la poupée, elle s'est faite poupée à ravir toutes les femmes qui étaient là et qui pensaient à la leur; car, mari, amant ou enfant, il n:y a jamais pour les femmes qu'une poupée ou une succession de poupées !

Elle a donc eu des gestes de poupée, des gestes en bois, que des mécaniciens quelconques ne seraient pas assez spirituels pour trouver... Oui! elle a eu la

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grâce de la petite fille, infusée miraculeusement dans du bois... Ce n'est là, il est vrai, que de la pantomime; mais la pantomime est de la danse terre à terre et à pied, comme la danse est de la pantomime qui s'envole! Or, elle s'est envolée, Mlle Bozzachi, et sur quelles ailes! Au deuxième acte (l'acte qui est tout le ballet et toute la pièce), de poupée elle est devenue peu à peu femme.

Galathée nouvelle, mais pas engourdie et pesante et bête comme l'autre Galathée, la femme marbre, qui reste marbre et bloc et qui dit : Moi! moi encore! pour toute tendresse, à l'homme qui l'anime, Mlle Bozzachi s'est révélée tout à coup danseuse dans le sens complet de ce mot. Danseuse et femme, comme ses jambes! Elle a pris une misère de voile noir, un chiffon de dentelle grand comme un mouchoir de poche, et avec ce bout de voile noir elle s'est faite Espagnole, mais une Espagnole grandiose, digne de danser dans la cour du Cid Campéador, et elle a improvisé une cachucha qui l'a fait monter jusqu'aux frises, cette petite !... C'a été soudain comme un coup de soleil ou un coup de tonnerre, ou un coup au cœur ! J'ai vu danser à Fanny Essler la même danse, avec son robuste et beau corps d'Allemande qui se moulait à nous rendre fous dans sa jupe plissée, mais Fanny Essler, qui dansait comme la Force provoquant le Plaisir, et qui tenait à la terre, — heureuse qu'elle tint à elle !

— Essler, qui n'était jamais mieux et plus ellemême que quand, fille de sa race, elle dansait (comme dans la Gypsie) quelque hongroise ou quelque cracovienne avec ses bottines écarlates, aux talons d'or qu'elle faisait si résolument retentir, eh bien, non ! Fanny Essler n'avait pas cet élancement, ce grandissement, cette poussée de géante d'une fillette qui joue à l'Espagnole comme il n'y a qu'un instant elle jouait à la poupée, et qui n'a pas même de castagnettes. Non ! ni Essler, la cariatide germaine, ni personne, ni Dolorès Serrai, la Sensualité du Midi, avec ses yeux à moitié fermés et flamboyants à travers ses cils épais, Dolorès Serrai, l'incendiaire des Toréadors ! ni la sorcière Camara, tragique et sauvage, ni aucune des danseuses que j'ai vues et qui dansent encore en moi, n'auraient eu plus de fougue et d'élan que cette enfant inachevée, qui n'a pas encore le corps avec lequel on parle au corps, comme disait Buffon. Après sa cachucha, elle a continué ses métamorphoses. Elle a pris un plaid et dansé une gigue écossaise avec un brio et des mouvements d'épaules... à faire danser un monde dessus ! Moins étonnante pourtant que dans sa cachucha, mais délicieuse ; car la gigue est naturellement plus près que la danse passionnée de son genre de talent à elle, pour qui la passion est la seule passion de son art.

Certes! on ne l'aime pas avec ce désintéressement

MADEMOISELLE BOZZACHI 4.")

de tout ce qui n'est pas lui, on ne le pratique pas si jeune avec cette aisance, cette précision, cet aplomb déjà, sans avoir en soi quelque chose avec quoi l'avenir devra compter. Je ne dirai pas quoi. Je ne veux pas une fois de plus compromettre l'Espérance, cette fille si souvent compromise! La cachucha et la gigue écossaise que Mlle Bozzachi danse dans Coppélia, sont des échappées de danseuse passionnée et devinée. Mais, je l'ai dit et j'y veux revenir pour bien la faire comprendre, le caractère de son talent n'est pas la passion, la passion violente ou languissante... Non ! c'est l'esprit, c'est l'esprit français, avec sa distinction et son piquant et ses nuances moqueuses. Ce n'est encore, Mlle Bozzachi, que la petite fille qui fait la poupée; mais laissezla devenir femme tout à fait et préférer aux poupées en bois les autres poupées, et vous verrez une danseuse inconnue ! Nous aurons le triangle complet. Taglioni dansait comme une âme. Essler comme un corps, et quel corps pour les Gassendistes et les Sensualistes de la danse ! Mlle Bozzachi sera la danseuse de l'esprit, dans le pays de La Fontaine, de Voltaire et de Rivarol.

Quand la coquetterie lui viendra, et qu'elle n'a même pas dans la joie, dans le bonheur montré de ses révérences lorsqu'elle a dansé et qu'on l'applaudit ; quand la coquetterie, ce parachèvement de la femme, lui poussera comme une dernière aigrette

sur le front et l'oreille, elle continuera de danser, et ce sera la danse de Célimène !

Alors, que les gens qui aiment l'esprit tiennent bien leurs cœurs !...

7 Août 1870.

Ce n'en a pas été une pour nous.

Vieux baldaquin de pièce, faite de trente-six morceaux et jouée par ordre, dit-on, ce qui doit innocenter la Comédie-Française. La seule utilité de ce déterrement et de cette exhibition de tragédies défuntes, c'est de nous faire aimer de plus belle les tragédies de Racine. Quand cet amour, comme bien d'autres, hélas ! commence à s'engourdir et à s'endormir dans nos âmes, on peut reprendre quelque chose comme cette Fête sous Néron, et voilà que l'amour de la tragédie racinienne revient et reflambe! Jamais je ne l'ai trouvé, ce Jean Racine tant insulté, plus pur, plus harmonieux, plus équilibré, plus distingué surtout (distingué, la grande qualité de Racine!), qu'en voyant, mercredi soir, les

gros effets cl en entendant les gros vers de MM. Soumet et Belmontet, qui sont comme l'écho décomposé de la voix de Racine résonnant dans une cruche, si ce n'est pas dans deux ! M. Alexandre Soumet, surmonté ou sous monté de M. Belmontet, car on n'est pas bien sûr de la place qu'occupaient ces messieurs dans le travail en commun de leur tragédie, M. Soumet donc et M. Belmontet ont, en effet, très évidemment cru, en écrivant leur Fête sous Néron, faire du Racine, cachet Britannicus, et même du Racine panaché.

Voyez ! Sénèque et Thraséas y font deux Burrhus, au lieu d'un ! Agrippine n'y est plus cette médaille romaine se profilant, comme un bec d'aigle, au-dessus de la tête adolescente du jeune monstre qui tremble encore devant ce terrible bec aquilin. Non 1 c'est Agrippine tout entière, vue de face et en pied, toute l' Agrippine de Tacite, transportée, à dos de mulet, comme l'armée d'Annibal, dans la pièce de MM. Soumet et Belmontet !... C'est Locuste, que Racine, ce beau Timide, n'avait pas voulu montrer à la scène, et que ces messieurs y font venir dans la plus affreuse des casaques, pour n'y pas même placer son poison ! C'est enfin, et c'est ici qu'est le panache! l'imitation des scènes d'Hamlet dans lesquelles Hamlet joue la tragédie pour pénétrer sa mère empoisonneuse, et à ce panache, arraché à la royale queue de paon de Shakespeare, ils ont ajouté,

ne le Irouvanl pas assez long comme cela, les plumes de serin de M. de Jouy, dans Sylla !

Du fameux songe de Sylla, ils ont fait le songe d'Agrippine. Seulement, après cette belle rallonge, le panache s'est arrêté court, et n'a plus monté dans les airs.

Panacher Racine ! C'était bien, du reste, une idée du temps. Soumet n'est pas de la grande légion romantique, — de celle-là qui se battit à Hernani et qui fit de Racine le célèbre « polisson » qu'on sait. Lui, Soumet, le couronné des Jeux Floraux, qui, dès 1820, avait risqué une Clytemnestre, tenait à l'ancienne tragédie par trop de tragédies (Cléopâlre, Jeanne d'Arc, Elisabeth de France,) pour renier insolemment Racine en 1830, l'époque de la Fête sous Néron; mais il se dit que pour le préserver, ce Racine, alors menacé dans sa gloire, il fallait le shakespeariser avec adresse, et il fit alors pour le sauver quand on voulait l'abattre, ce qu'on fit,en 1830, pour la statue de Henri IV, qu'on voulait renverser aussi, et à laquelle on lia un drapeau tricolore. Shakespeare fut le drapeau tricolore de Soumet. Mais il n'y eut pas là qu'une précaution dans un temps de guerre; Soumet trouvait réellement que le drapeau allait très bien à la statue, et il ne l'eût jamais ôté !

Et, de fait, il a toute sa vie chevillé et hissé le romantique sur le classique, croyant bonnement que pareille chose pourrait tenir et que c'était même là toute la question pour les hommes de génie du temps, et, maugrebleu ! il s'en croyait un. Il ne faut pas voir Soumet maintenant à travers M. Belmontet, qui nous le boucherait comme un écran. Alexandre Soumet fut, en son temps, presque un personnage. Il eut un salon littéraire bien avant M. Hugo, et comme M. Hugo. Il a eu ses fanatiques comme M. Hugo II a écrit un poème épique (la Divine Epopée), ce que n'a jamais osé M. Hugo. Il s'opposa longtemps au romantisme de M. Hugo. Le romantisme de M. Hugo était le romantisme qui se croyait « échevelé ». Le romantisme de M. Soumet fut le romantisme à papillotes.

Les deux hommes qu'ils étaient donnent bien l'idée de leurs poétiques. M Hugo, qui n'avait pas de figure et qui n'avait qu'un front, se le faisait raser aux tempes pour l'avoir plus grand. Soumet, très beau pour les femmes... entretenues, beau de la beauté d'un Grévedon, mettait en tire-bouchon ses

cheveux el ressemblait à un Robert Southey amolli , et ramolli peut-être... Gomme Casimir Delavigne, Soumet avait deviné et pratiqué poétiquement l'éclectisme bien avant que M. Cousin en exposât philosophiquement la théorie. Ils ont cru, l'un et l'autre, qu'on pouvait unir des genres divers, — ce qui ne fait plus que des genres neutres Ils ont cru aux mariages de raison en littérature, et ils ne se doutaient pas que ceux qu'ils ont faits resteraient sans postérité.

Mais dans ce temps-là, ils pouvaient rêver... Dans ce temps-là, Alexandre Soumet, comme Casimir Delavigne, réussit, par la raison qu'il plaisait également aux poétiques et aux raisonnables. Or, quand on plaît à tout le monde, on est perdu. La postérité se moque bien, elle, de celte bourde de suffrage universel ! Qui, je vous le demande, à celte heure du siècle, se souvient de Soumet, excepté les archéologues littéraires, les ramasseurs de chiffons au coin des bornes du passé?... M. Belmontet, qui a survécu, englobe le Soumet, parce que, lui, n'est pas mort, et qu'il était mercredi à sa pièce, en radieuse cravate blanche. Quelle chose terrible pour Soumet, lequel n'avait pas prévu cela, que de n'avoir plus que M. Belmontet pour se rappeler au souvenir des hommes ! Mais, encore une raison du succès de l'un et de l'autre qui ne recommencera jamais plus, c'est que MM. Soumet et Belmontet

euient, dans le temps où les idées étaient pour eux, le bonheur d'avoir des interprètes comme Ligier et Mlle Georges, — ce qu'ils n'avaient pas, mercredi soir, au Théâtre-Français !

Ligier, nous l'avons tous connu... C'était un acteur qui était à Talma ce que Larive était à Lekain. Lekain, disait-on quand il mourut, car le calembour était de ce temps-là comme de ce temps-ci, a laissé, en partant, son talent sur la rive, et c'était deux fois une bêtise que cette misérable calembredaine. Je le disais l'autre jour à propos deMlleBozzacchi : On ne laisse son talent nulle part et. sur personne. Quand on en a, on l'emporte avec soi. Ligier, petit comme un Aztèque, n'avait que de grands yeux, mais ils étaient immenses et noirs comme l'Erèbe. En scène, on ne voyait plus que ses yeux. Ceux qui ne l'ont vu que vieilli, ridé, voûté, mais tragédien toujours, dans le Louis XI de Casimir Delavigne, ce Soumet II, ne se doutent guères de ce qu'il était, par exemple, sous le casque d'or d'Égisthe, dans Agamemnon, ou sous le laurier césarien

dans Une Fête sous Néron. Certes! Talma ne lui avait pas donné de son incommunicable génie ; mais il avait vu Talma, et les hommes de génie font l'étincelle qui met le feu à la poudre des hommes de talent. Quant à Mlle Georges, qui, dans la même pièce, faisait Agrippine, Agrippine ne l'eût pas désavouée. Que dis-je? Elle l'eût autorisée à la représenter devant toutes les générations des races futures. Il est même douteux qu'Agrippine eût la majestueuse beauté que l'imagination lui suppose autant que cette Normande de Georges, née dans un grenier, plus Agrippine plastiquement qu'Agrippine elle-même. Jamais, en effet, beauté plus impériale, jamais pied plus porphyrogenète ne marcha sur la terre du Seigneur... et souvent en elle le talent égala la beauté.

Eh bien, voilà ce qui nous a manqué absolurent, mercredi soir, dans cette Fête sous Néron! Au lieu du Néron-Ligier, nous avons eu Néron-Gibeau, Gibeau qui a la voix robuste, mais un corps... à jouer Richard III... Rendons justice à ses intentions ! il s'est donné beaucoup de peine pour être mauvais. Mis en face de Mlle Agar, qui n'est qu'une Agrippine en pâte molle, mais qui a pourtant l'espèce d'élégance qui fait croire à de la jeunesse, Gibeau, le jeune Néron, semblait le père Néron, et sa mère Agrippine, sa fillette. C'est inexplicable qu'à la répétition on n'ait pas été frappé de ce renversement.

Gibeau ventru, aux jambes de Vitellius ''Néron avait les jambes très fine?, coiffé en poiDte d'un

r d'or qui produit l'effet d'un bonnet d'âne impérial, est aussi ridicule que son rôle, et ce n'est

eu dire.

Jamais Sganareile, jamais Dandin, jamais Cassandre, n'a été, malgré toutes les scélératesses, aussi niais, aussi imbécille, aussi grotesque que ce Néron- Soumet et Belmontet, que ce gros potiron avec lequel Poppée et Agrippine jouent à la paume tout le

b de la pièce... Mlle Agar, qui n'a pas la grande beauté tragique, régulière et sombre, mais une beauté presque jolie, Mlle Agar, faible de voix, monotone de ton et en proie toujours au même ges-

: bras allongé tout droit au-dessus de la tête, — un point d'exclamation. — n'a aucune des puissances physiologiques et dramatiques que déployait, dans le rôle qu'elle joue, la magnifique Mlle Georges. Dans la fameuse scène où Agrippine, embarquée pour mourir dans le vaisseau qui s'ouvre, se sauve à la nage et reparaît tout à coup aux yeux épouvantés du parricide Néron, Mlle Georges produisait un effet immense. Lille apparaissait ses cheveux dénoués, et réellement ruissela île des flots de la mer qu'elle venait de traverser! Rien n'était plus étonnamment grandiose. Elle semblait traîner l'Océan autour d'elle, avec les mugissements de tous ses flots accusateurs. Mlle Agar a bien les cheveux

dénoués; mais ses vêtements sont secs. Elle sort de la coulisse. Elle ne sort pas du fond de la mer. Le hardi ruissellement des cheveux et des vêtements de Georges, elle ne l'a pas osé. Elle n'a été, en somme, qu'une actrice ordinaire dans une scène exceptionnelle, sur laquelle plane un des plus grands souvenirs tragiques que le théâtre ait peutêtre jamais vus.

Ah ! la tragédie ! Il ne s'agit pas de lever un bras assez rond au-dessus de sa tête et de scander correctement des alexandrins, pour savoir la jouer ! Mlle Agar, dont la fortune dramatique est faite, si la fortune dramatique consiste dans une position prise au Théâtre-Français, manque pour moi précisément de l'instinct et de l'effet tragique. Elle n'est qu'élégiaque. Son jeu s'arrête à l'élégie, à la passion mélancolique, comme sa molle et sympathique beauté 's'arrête dans la douceur des lignes et des contours. Elle n'a pas un muscle dans ses bras blancs et ronds. Elle n'en a pas un dans la voix, pas un dans le talent, dans ce talent qui s'efforce pour ne pas éclater! Et ce soir-là de l'autre jour, elle ne l'a pas prouvé qu'en jouant Agrippine, elle l'a prouvé encore en chan tant la Marseillaise, où l'effet tyrtéen, tragique et robuste, était de rigueur. Elle y a étéplus faible encore s'il est possible que dans son rôle d' Agrippine, et pour moi elle est restée, comme tragédienne, sous ces deux accablements.

Je n'ai point entendu Rachel dans la Marseillaise, mais je n'ai pas besoin de l'avoir entendue pour être sûr que ceux qui, l'autre soir, parlaient d'elle autour de moi, ne mentaient pas. Tout, jusqu'aux défauts de Rachel, car elle avait des défauts aussi, cette fameuse Rachel, tout, jusqu'à la raucité de sa voix, allait bien à la Marseillaise/ Mlle Agar n'a point cette cruelle raucité, qui devait déchirer le vers et les entrailles comme un âpre éclat de trompette. Non ! sa voix, à elle, est douce et même voilée. Trop douce, hélas ! On dirait de la pâte de guimauve qui chante... C'est bien là l'élégie dont je parlais il n'y a qu'un moment. Ce n'est pas là l'impélueuse poésie lyrique de la bataille et de l'amour de la patrie ! Mlle Agar n'entend rien à ces strophes haletantes. Elle les scande et elle les détaille avec une lenteur qui ne nous fait pas bouillir contre l'ennemi, mais contre elle ! Elle aurait l'air de chanter les prières des agonisants, si ces prières-là se chantaient... Et quand elle prend le drapeau, on sent bien que ce n'est pas un drapeau que cette main-là est faite pour

prendre! Et quand elle se met à genoux, elle s'y met... au lieu d'y tomber!

Je sais bien qu'elle a été applau Aie, mais ces applaudissements sont le malheur de la Marseillaise pour les actrices qui la chantent... Elles s'enivrent d'un vin qui n'est pas versé pour elles. Rappelezvous la fable :

Un baudet chargé de reliques S'imagina qu'on l'adorait...

Pour revenir à cette Fête sous Néron dont les interprètes m'ont paru, en général, de la plus triste médiocrité, je me permettrai de faire une exception en faveur de l'actrice qui faisait Poppée. C'était Mlle Tordeus. L'âme de la Tragédie est-elle en cette jeune fille?... Y dort-elle repliée sur ses ailes fermées, qu'un jour elle doit — toutes grandes — ouvrir ? En attendant l'éveil de cette âme de la Tragédie, Mlle Tordeus en a l'attitude. Elle a la noblesse, la stature, le profil, la poésie des poses success ives de la tragédienne future. A côté de Mlle Agar, à la beauté fatiguée et déjà macérée, quelle pureté virgi-

nale et forte ! En cette pièce dite Fête sous Néron, il y a un moment où Mlle Tordeus est assise sur les degrés du trône d'Agrippine, et, par sa pose, elle s'en fait un trône à elle-même. Elle est aux pieds de Mlle Agar, mais avec quelle noblesse elle se lève de ces pieds-là ! Et que ceci soit un symbole et un augure. Quand on se lève ainsi des marches d'un trône, on est faite pour y monter !

Samedi, 22 Juin 1872,.

Le Gymnase, hier soir, a retrouvé son genre d'esprit, de ton et de pièces, que lui avaient fait perdre un instant ces messieurs des Cloches du soir, — ces grands comiques étonnants, là, qui l'avaient transformé, le Gymnase, et qui avaient emporté M. Montigny au quatrième ciel de l'enthousiasme et du bonheur ! !... Le voici, M. Montigny, redescendu sur les planchettes de son théâtre. Le Gymnase est redevenu le Gymnase, et M. Amédée Achard avec son Invalide, et M. Louis Leroy avec son Cousin Jacques, nous ont redonné, l'un avec sa petite comédie et l'autre avec son petit drame, le genre de joujoux dramatiques qu'on est accoutumé de voir sortir de cette jolie boîte de jouets dramatiques qui

fut dans un temps tout couleur de rose, et qui est quadrillée maintenant de rose et de noir.

L'Invalide, de M. Amédée Achard, en effet, est bien de la maison... C'est gentil, c'est propret, c'est petiot, monté sur un ressort assez usé pour sembler doux et pour ne pas crier dans les jointures ; et cela vases vingt-cinq minutes.

M. Amédée Achard est à cet âge climatérique du romancier où, du roman (n'en pouvant plus!), il passe au vaudeville. Age symptomatique et alarmant! M. Achard nous a troussé sa petite... gymnasiette comme un homme qui entend cette petite trousserie, et qui, sans doute, nous en troussera bien d'autres, dans le même genre, au besoin...

En deux mots, — car il n'en faut pas quatre pour rendre compte de ces deux mots de pièce, — un homme qui est allé faire la guerre en Cochinchine s'est mis à douter de l'amour de la femme qu'il aime, — il n'est pas besoin d'aller en Cochinchine pour cela! — et pour l'éprouver (les hommes sontils bêtes de vouloir toujours éprouver les femmes!) il a l'idée de se grimer en invalide et d'arriver chez cette femme (presque sa promise) avec un œil de moins et un bras de moins.

L'épreuve réussit,., comme toujours... Le bras et l'œil de moins engendrent... Tamourde moins, et c'était là un thème d'un comique amer pour une plume ferme qui aurait su appuyer. Mais il est

dcfendu d'appuyer au Gymnase, et l'amertume n'est pas une sensation qu'on y puisse supporter.

M. Achard, a tué, d'un seul coup, l'idée de sa pièce, en faisant aimer tout à coup les débris de son Invalide par une autre femme que celle qui s'est prise d'horreur pour cet homme en morceaux. Il ne prouve donc rien de ce qu'il veut prouver, mais qu'importe ! au Gymnase. Le Comique, toujours cruel sous sa gaîté terrible, n'a plus été, ici, que la figure de l'acteur, qui s'est fait des effets de blessures grotesques.

Sans le bonnet noir, le bandeau sur l'œil qui pouvait ne point tomber si bas, la manière maladroite et ridicule dont le bras, paralysé par ses blessures, est suspendu, personne dans la salle n'aurait ri... et M. Achard aurait eu beau tourner autour de ce pivot dramatique (le physique d'un acteur), le fil se serait rompu de l'intriguette qui amène le duel entre le faux Invalide et un monsieur tout entier, que le faux Invalide blesse, par dévouement pour une femme charmante, mais pas si légère qu'on pourrait le croire puisqu'elle a le courage d'aimer cet. homme en miettes, qui, du reste, se porte bien, et le rire ne serait pas venu, — le rire, d'ailleurs, très peu connu au Gymnase, où l'on rit à bouche fermée, — il ne serait pas venu, — pas plus que, dans la pièce, l'originalité!

Pujol a fait l'Invalide. Mes compliments à son

bonnet, à son bandeau et à la manière dont il a suspendu son bras. Voilà les vrais acteurs de la pièce ! Mme Fromentin (maigrie, hélas !)est devenue affectée, — ce qui m'affecte, dans un autre sens, — et Mlle Angelo, qui fut pour moi (du temps du Nain jaune) un Archange et une Domination, n'est plus à présent qu'une femme — jolie pour tout le monde, moins moi, — et une actrice qui n'est plus la princesse russe de Comme elles sont toutes, — la pièce de Narey, que connaît, je crois, M. Amédée Achard... Quelle belle vibration d'impertinence et de voix et d'air de tête, elle avait alors! Dans le rôle de M. Achard, elle n'avait besoin ni d'impertinence, ni d'air de tête; — mais pourquoi la vibration de la voix, qui me faisait tressaillir, n'y est-elle plus?

M. Louis Leroy est un rédacteur du Charivari, et en bien des endroits de sa pièce {le Cousin Jacques) il charivarise. L'homme de la plaisanterie y est, et cela ne me déplaît pas; au contraire. Il y a quatre à cinq mots dans le Cousin Jacques, coups de fouet bien cinglés au nez de l'humanité telle que l'a

faite la société moderne, qui me plaisent plus que la pièce entière. C'est observé, mordant et drôle. Ça tombe juste. Toutes les qualités 1 Et j'ai cru, pardessus tout cela, que la pièce l'emporterait sur ces quatre à cinq mots ; mais c'était une fausse espérance. La pièce, j'ai cru un moment que ce serait — malgré le théâtre rapetissant où elle avait été reçue

— ce qu'on appelait autrefois, quand on parlait mieux qu'à présent, une comédie de caractère; mais M. Leroy n'a pas creusé dans le bloc : il l'a effleuré. Le Cousin Jacques, ce mauvais sujet qui vaut mieux que les bons sujets, ce tempérament primesautier et généreux, qui l'emporte sur les sagesses tranquilles et vulgaires, — et qui les sauve toujours quand elles sont en péril, ces bêtes et ces lâches de sagesses ! ■ — le Cousin Jacques était un beau sujet de comédie virile, à la Molière.

Au lieu d'en faire une comédie, M. Louis Leroy a mieux aimé en faire un drame. Gela m'étonne de lui. Mais le monde est plus fort que les hommes, et l'exemple de M. Dumas fils est dangereux. Le monde, qui ne sait plus s'écla/fer du rire sonore de nos pères, veut du drame, et M. Alexandre Dumas fils en fait, ce grand corrupteur par le succès ! Voilà certainement ce qui a déterminé M. Leroy à faire aussi un drame d'un sujet grandiosemenl comique,

— frôlé quelquefois au théâtre, mais vierge encore,

— et il a travaillé toutes les situations de sa pièce

dans le sens pathétique, au lieu du sens divertissant, mais profond; car, ne vous y trompez pas ! le rire a peut-être plus de profondeur que les larmes.

Voilà aussi certainement toute la critique de la pièce pour les artistes et pour les penseurs. Pour les parterres, pour les esprits terre-à-terre et les admirateurs ventre-à-lerre, il y en a une autre, et c'est la critique de la pièce telle qu'elle est, conçue et réalisée par l'auteur qui s'est mis les pièces et les succès de M. Alexandre Dumas fils, comme on dit, dans Vœil; ce qui l'a empêché de voir.

Eh bien, regardé par ce côté-là, je trouve qu'il y a beaucoup à dire et à regretter dans le drame de M. Leroy! Il y a des parties très faibles, et, dans le tout, il est mal ajusté et mal cloué. Je me moque, Dieu sait avec quel mépris ! de l'échiquier théâtral dans lequel les directions et les publics, ces maîtres imbécilles que ces catins de directions flattent pour leur argent, exigent que les pions d'une pièce soient posés et marchent de la même façon, pour gagner la partie; je n'examine donc point les règles d'une routine qui, pour moi, n'a jamais été de l'Art : mais enfin, dans tout organisme, il faut que les choses se tiennent et aient leur développement naturel, et ici elles ne se tiennent point et elles ne l'ont pas.

Ainsi, pour n'en donner qu'un seul exemple, le cousin Jacques, revenu chez ses bons parents, qui le croient mort avec délices, ce mauvais sujet

embarrassant, finit par être aimé d'une jeune fille de la famille ; et cet amour, imprévu pour le spectateur tout le temps de la pièce où il n'en a pas été dit un mot, lui saute positivement entre les jambes au dernier acte, quand ce cousin Jacques — ce faiseur de toutes les besognes de la pièce — se bat en duel pour le compte de son cousin.

D'autre part aussi, le premier acte de ce drame, qui est l'exposition, et qui devrait saisir l'imagination avec force, est très faible, pour ne pas dire mauvais. L'auteur y a plaqué une émeute, — et je dis plaqué, parce que cette émeute n'est nullement dans les nécessités de la pièce, et qu'une fois dissipée dans le drame, on n'en parle plus. Or, cette émeute d'idiots, qui ne sont que des idiots et qui, comme dans les émeutes vraies, doivent être des brutes ; cette émeute d'idiots, qui étonne dans un rédacteur du Charivari, lequel ne doit pas être si ennemi que ça des émeutes et doit en avoir dans la tête un autre idéal, n'est qu'un sacrifice aux cravates blanches et aux camélias de la salle, et rien de plus. Le cousin Jacques, qui la dissipe avec des souvenirs d'enfance et des poignées de main à la Louis-Philippe, a perdu à m3s yeux, de ce moment-là, la considération que sa réputation de robuste mauvais sujet m'avait inspirée ; et ces hauts faits d'initiative et de sauveteur pendant toute la pièce no m'ont pas ramené !

Les poignées de main aux mains sales ou aux mains sanglantes me gâlent tous les pouvoirs, et je dis au cousin Jacques, qui est un pouvoir dans la pièce, comme à d'autres, qui ne sont pas mes cousins, par exemple ! « Puisque tu donnes de pareilles poignées de main, quand tu devrais la lever et la faire retomber, ta main, tu n'es pas si fort qu'on te croit!... »

La pièce a deux acteurs et pas plus : Francès et Landrol. Francès y fait le rôle d'un notaire, pendu en Amérique et dépendu par le cousin Jacques, ce factotum universel, et il joue avec un cynisme du plus grand effet. C'est affreux, sinistre et beau, comme un type d'Hogarth. Landrol est excellent de franchise, de bonne humeur, de malice charmante, et même, par moments, de dignité intrépide, par exemple sous le pistolet de son cousin, dont il vient de sauver la femme. D'actrice, il n'y en a qu'une seule, Mme Lesueur, jolie encore, ma foi ! malgré l'âge, et éternellement naturelle, qui fait une vieille fille insupportable et dont, à force de talent, elle fait adorer l'insupportabilité. Elle hait le cousin Jacques avec tant de grâce, qu'on voudrait être haï comme cela pour avoir, à la fin, comme le cousin Jacques, la bonne sensation de l'embrasser !

. Maintenant, pour mémoire, deux catastrophes !

Le Grand-Hôtel n'est pas un théâtre, mais il s'en donne parfois les airs. Il nous a exhibé, l'autre jour, pompeusement et chèrement, deux raretés : — Mme Ristori, retour on ne sait d'où, et Mlle Delaporte, retour de Russie. Je ne connaissais pas Mme Ristori. J'avais vu ses statuettes et j'avais entendu parler d'elle à ceux qui avaient coulé ou taillé ces menteries. J'ai voulu voir et entendre ce bronze et ce marbre tragiques, sur lequel le Temps va tout à l'heure allonger sa main. Ah ! que Rachel, que notre Rachel, à qui on a osé comparer cette Italienne, tressaille de joie dans sa tombe! Je n'ai I rien vu de celle qu'on se permit d'appeler « la grande «Ristori». Non ! rien, rien, rien! pas même la pommette tragique qu'elle a dans ses bronzes ou ses marbres menteurs! La malheureuse, sans doute trop heureuse, s'est prosaïquement capitonnée du plus commun des embonpoints. Seulement, ne croyez pas que ce soient de simples et navrants changements que je constate en elle. Non! Écoutez-moi! C'est pire ou mieux que cela : C'est ï impossibilité absolue qu'elle ait été jamais ce qu'on a dit.

Épouvantable mystiBcation ! Qui en furent les grands coupables? Est-ce Alexandre Dumas père? Est-ce Jules Janin? Croyez donc aux illusions de ceux-là qui devraient n'en avoir aucune ! Mme Ristori (j'ai cherché) n'a ni voix, ni geste, m chaleur vraie. Elle a déclamaillé l'autre jour, en italien et en français, et je vous donne ma parole . d honneur et sur ma responsabilité personnelle, qu il n y a pas de confidente de tragédie au Théâtre-Français qui n'eût mieux joué qu'elle ce qu'elle a joué. Je sais bien que je ne serai pas cru, tant je me fais a moimême l'effet d'être incroyable ! Mais, n importe! je le dirai ; car les fausses grandes réputations loin de faire baisser les yeux à personne, doivent les taire lever à tout le monde, pour les voir et pour es juger. Mme Ristori n'est pas plus une grande tragédienne que Garibaldi n'est un héros.

Quant à Mlle Delaporte, qui a joue dans une bluette, c'est donc ainsi que la Russie nous es renvoie et nous les rend, nos plus charmantes ! J ai dit un jour que Mlle Delaporte avait ramassé 1 éventai de Mlle Mars. Elle l'a donc laisse a Saint-Peters bourg? Partie Mars (un instant! entendons-nous, la Mars du Gymnase), elle n'est pas même revenue

MmeAllan. . n

P S - La Part du Roi vient d être jouée. Doux succès littéraire du Théâtre-Français. Nous vous en parlerons demain.

Dimanche, 23 Juin 1872.

Ce n'est pas tout à fait « une part de Roi » que M. Catulle Mendès a prise hier soir dans la littérature dramatique du Théâtre-Français ; mais, ma foi! cela semblait presque celle d'un petit Dauphin... qui grandira et qui sera peut-être aussi un jour, qui sait? aimé comme un Roi ! Toujours est-il qu'hier soir il y avait comme des Hildegarde dans la salle du Théâtre-Français. Dans la pièce, Hildegarde est la jeune femme à qui le Roi et son titre de Roi font perdre la tête. Dans la salle (de mon côté), il y avait plusieurs jeunes femmes qui, d'honneur ! la perdaient un peu...

Et si je le dis, ce n'est ni pour m'en plaindre, ni pour m'en moquer. Non ! la pièce de M. Mendès est jolie, si pourtant cela peut s'appeler une pièce

que ce gracieux fabliau, découpé dans un vélin du Moyen Age et collé entre deux paravents pour les jours où le Théâtre-Français veut se délasser de ses grandes coulisses. On n'analyse guères une babiole dramatique de cette légèreté, et cependant j'essaierai d'en donner l'idée...

Une jeune veuve est éprise du Roi de France. Dans ce temps-là, il y avait de quoi être éprise des Rois de France, et toutes les femmes l'étaient, eussent-elles eu quatre-vingt dix ans! Il y a plus: elle s'en croyait aimée, et sa rêverie d'amour pour le Roi était si forte... qu'elle prend pour le Roi le premier venu qui tombe, à la brune, dans son château, et le premier venu c'est un grand diable de reîlrequi arrive crotté, mouillé, démantelé, un pied chaussé et Vautre nu, comme dans la chanson ; car on lui a volé sa botte :

Le bon, c'est qu'en courant j'avais perdu ma botte !

Et ce grand diable de vaurien, grâce à la douce préoccupation d'Hildegarde, pris pour le Roi, est traité comme le Roi, emmitouflé et pantoufle de velours comme le Roi, et soupe comme le Roi! et fait l'amour, sans se gêner, au débotté, comme le faisait le Roi! Seulement, à un détail dans la tenue du Roi, — un bracelet qu'il devait avoir et qu'il n'a point :

Avez-vous lu l'Arbate?

Surtout l'anneau royal me semble bien trouvé,

le Roi disparaît aux yeux d'Hildegarde, — et aux siens, à lui, et aux nôtres, le souper, la robe de velours et les pantoufles ! On le dépouille prestement de tout cela, et le voici reître comme devant, reître séché, c'est vrai, mais reître entièrement déchaussé; car à présent ils ne lui rendent pas sa pauvre unique botte ! Or, le gaillard (très souple, ce gaillard), n'a pas pris goût qu'à son métier de Roi, meilleur qu'à présent, dans ce temps-là, comme vous voyez, et ce n'est ni le souper, ni la robe de velours, ni même sa botte qu'il regrette : il regrette Hildegarde, la jolie veuve énamourée! quand il faut partir comme il est venu.

Et lui, lui qui ne craint ni la nuit, ni le carrefour, ni les mauvais chemins, ni Dieu, ni diable, voilà que le cœur lui crève, à ce diable à quatre, à ce vert galant, devenu tendre ! qui ne croyait qu'à une bonne aventure et qui va s'en aller en laissant là son cœur crevé, — avec sa botte !

Ici, tenez ! la Comédie essuie une petite larme, qui coulait sur son masque rose... et le tour est fait ! — et le Roi aussi ! car lorsqu'on annonce le Roi vrai à Hildegarde, éprise enfin de son Roi apocryphe,

elle dit : Qu'il sonne tant qu'il voudra de la trompe à la porte de mon château ! Cette trompe se trompe :

Notre maître ! Je crois qu'il est déjà venu !

Eb bien, le succès l'a été, lui, et bien venu 1 appuyé sur des vers charmants, qui, vrai Dieu ! ne sont pas des béquilles. Seulement, trop d'espagnolades à la Victor Hugo, trop de reflets de la Légende des Siècles/ Ah ! que M. Catulle Mendès, qui doit être de bonne humeur ce matin, me permette un conseil. Qu'il se défie de l'influence d'un poète qu'il aime trop et qu'il a trop lu, et qui, aujourd'hui, trouve « sa Part du Roi » dans sa pièce... Les poètes que nous aimons sont comme les femmes que nous aimons... Ils nous tuent parfois. N'est-ce pas nous tuer que de nous prendre notre originalité littéraire?

Sans M. Hugo, M. Catulle Mendès serait peutêtre original. Son succès d'hier a été plus délicat que bruyant, — un velours de succès, comme la robe du Roi ; des battements d'éventail qui saluaient. J'avais même, derrière moi, de belles mains qui laissaient tomber l'éventail pour applaudir des paumes nues. Deux surtout, appartenant à une ravissante blonde qui ressemble aux plus blonds vers de M. Catulle Mendès et m'ont fait penser au mot de

Shakespeare, dans Hamlet : « Fleurs sur fleurs... ». Seulement, ici, c'était plus gai que l'enterrement d'Ophélie.

Bressant était très bien dans sa barbe mal pei gnée. Mlle Croisette... Ah! croix pour moi! Elle avait un costume... à la battre pour n'être pas divine là-dedans ! Elle n'était qu'humaine, avec assez de grâce pourtant dans les avant-bras. Mais la Part du Roi ! Je suis si royaliste, moi, que je l'aurais voulue plus belle !

Dimanche, 30 Juin 1872.

On dit que c'est une traduction de l'anglais. Si elle est fidèle, je plains l'Angleterre. Si elle ne l'est pas, je plains la France, qui produit des mulets dramatiques se vautrant et pâturant ainsi et faisant de telles choses dans un pré anglais.

Dans tous les cas, et en toute langue, ça doit être une bien pauvre pièce que ce Tremblement de terre qui ne fait rien trembler; mais dans le patois mélodramatique d'hier soir, c'est quelque chose de particulièrement slupide, même au théâtre de M. Billion, le Billion des chutes et le Roi des Écoles, en fait de stupidités !

Cependant, je vais essayer de vous dire un mot de tout cela, puisque c'est une besogne qu'avec sa prison Theureux Vitu a su éviter î

Des blancs qui donnent le fouet à des nègres, des nègres à qui on donne le fouet, qui maudissent le fouet, et qui se vengent du fouet, voilà tout le fond de cette pièce, bonne elle-même à fouelter ! Si, au moins, on y avait un peu fouetté, en scène, comme j'avais la faiblesse de l'espérer en regardant les bras en apparence très fermes de Mlle Laurianne, qui n'est pas" trop négresse avec sa peau de casserole de cuivre rouge aux tomates, c'aurait été une émotion, et qui sait? peut-être un agrément. Mais, hélas! non! On n'a pas fouetté sur le vif. On ne parle que de fouets dans cette pièce, et on n'entend ni on ne voit de fouets sur la peau de ces gens fouettés, qui en parlent toujours, la main sur la place :

Je suis porteur, monsieur, d'une large écorchure...

et qui ne la montrent jamais ! Tous ces coups de fouet en récit, ont laissé, en récit, leurs sillons

brûlants dans ces... cœurs de nègres, qui se vengent à la nègre, en se révoltant contre le blanc qui les a fouaillés et en brûlant son hab'tation à la nègre, et on dirait: « à la blanche », maintenant, depuis la Commune de Paris ! Car les Nègres, avant les Communards et au-dessus d'eux dans l'espace et dans le temps, ont eu l'esprit de l'incendie. Si tout cela est anglais, c'est très nègre du moins ; ce n'est pas émancipation, Wilberforce, Beecher-Stowe et autres pleurailleries. C'est raidement nègre et voilà tout ! et cela seul ferait croire que la pièce n'est pas des petits crocodiles anglais.

Une autre raison pour la croire française, c'est le rôle d'une femme française qui est un compliment pour la France : la femme du terrible fouelteur, qui protège les nègres de toute couleur, depuis le noir pur jusqu'aux différents noirs impurs ; car nous en avons de toute nuance dans la pièce ; l'Esther. enfin, de cet Assuérus du bambou, qu'elle finit par faire devenir une canne à sucre !

Elle le retourne, en effet, comme un gant. Cette femme philanthropique est toute la providence de la pièce. Elle est aimée d'un de ses esclaves, — aimée à la nègre, — brutal sur l'article, comme dit Figaro du comte Almaviva ; de même que lui, le fouailleur terrible, est aimé nègrement de la Thisbé, au teint de cuivre rouge tomatisé.

Délicieux contraste parmi ces nègres révoltés, que

ces deux domestiques qui adorent l'un son maître et l'autre sa maîtresse, et qui tous deux ont une passion malheureuse ! Pour la femme d'Assuérus, l'Esther de la case, cela ne m'étonne pas ; mais j'avoue que cela m'a un peu étonné de la part du jaguar fouetteur, lequel oppose, Joseph blanc, aux déclarations à brûle-pourpoint de laThisbé, la question des races. Franchement, j'ai été aussi surpris de cela que le serait une femme de chambre de Paris. Quant à la comtesse (j'avais oublié qu'elle est comtesse de par le chef de son mari, la femme du fouetteur), elle reste inébranlablement vertueuse aussi avec l'esclave qui l'adore et qui, ma foi ! lui aurait fait passer le mauvais quart d'heure qu'on appelle V heure du berger quand il est agréable, sans ce bienheureux tremblement de terre qui sauve sa vertu et l'engloutit, elle, juste au moment...

Je crois qu'une sottise est au bout de ma plume!

Bienheureux tremblement de terre! Moyen grandiose de sauver les femmes menacées ! Comme cela vient à point dans la pièce! Mais, je me permets de le leur dire, aux femmes : il ne faut pas trop compter là-dessus!

Ce tremblement de terre — moral — a été pour moi encore une surprise dans une pièce qui a su concilier pour la première fois la surprise et l'ennui, que l'on disait inconciliables. Ce tremblement de terre ne m'a pas seulement surpris parce qu'il est moral, ce tremblement, mais encore parce qu'il n'est presque pas un tremblement. Il avait été annoncé sur l'affiche, et j'y croyais. Il avait été annoncé, pompeusement annoncé, dans la pièce, par une vieille matrone négresse, une espèce de prophétesse qui, durant tout le drame, enrégimente les nègres pour la vengeance parce qu'elle a eu son amant fouetté jusqu'à la mort, autrefois, par le père du comte, le fouetteur actuel ; car il paraît que ces gens-là sont des fouetteurs de père en fils !

Dès le quatrième acte, cette vieille diseuse de mauvaise aventure dit qu'elle sent les frissons du tremblement de terre sous ses larges pieds. — « Ah ! « bon! ce sera terrible !» me disais-je. Et je m'y attendais surtout parce qu'à l'Ambigu-Comique (très comique maintenant), où rien n'est une question d'esprit et de talent, mais où tout est une question

de spectacle ou de truc, c'était une belle occasion de donner un magnifique et attrayant spectacle aux gros yeux bêtes qui se régalent de ces cuisines...

Eh bien, non ! L'Ambigu a dédaigné cela. Étaitce trop cher, monsieur Billion ?... L'Ambigu a fait comme s'il avait de l'esprit... et il s'est privé de spectacle. Pour tout tremblement de terre, il a ouvert modestement une petite trappe... et nous avons été attrapés !

On aurait joué identiquement de la même manière le Tremblement de Mendoce entre quatre chandelles, au théâtre de Quimper-Gorentin.

Vous comprenez que je mets mon honneur et le vôtre à ne pas vous faire l'analyse de cette pièce où les nègres deviennent blancs, les blancs nègres, les féroces doux, les doux féroces, sans transition et à vue d'œil. J'ai dit le mot : c'est trop stupide...même pour l'endroit. On a ri aux scènes et aux situations qui voulaient le plus être pathétiques, avec la plus louchante unanimité. On a ri aux nez de l'Amour et de la Vengeance, deux nez très respectés à l'Ambigu, où l'on ne badine pas avec les passions !

On a ri surtout d'un fou rire quand l'engloutie par le tremblement, qui n'était que moral et qui est devenu bienfaisant, a reparu tout à coup en scène, sans qu'on ait su jamais comment ni pourquoi elle reparaissait, fraîche comme si elle fût sortie d'une boîte et dans laquelle même elle eût été soigneusement emballée ! On a ri enfin aux couacs de l'orchestre, qui, mis en veine de couacs, s'est plu à imiter les couacs de l'auteur... Si bien que celui-ci, quand il a fallu se nommer, a gardé l'incognito comme un prince et a fait dire le nom d'une femme : Madame Louise Bernard.

Cela m'aurait bien plu que c'eût été d'une femme!... D'aucuns disaient que Mme Figuier était là-dedans, — comme l'Angleterre, — comme M. Frantz Beauvallet. Mais quels qu'ils fussent, l'auteur ou les auteurs, qui, à ce moment-là, devaient avoir un fier tremblement, se sont mis, pour se garer de la grêle des sifflets qui menaçaient, sous la cloche des jupons d'une femme...

Heureuse idée ! Je sais bien ce qu'on met sous les cloches... Et vous?. ..

4 Novembre 1879.

Il y a quelques années, un bâtard de Mirabeau qui ne portait pas son nom, mais qui portait sur sa figure l'empreinte du cyclope qui l'avait forgé dans une de ses nuits, publia tout à coup sur son célèbre générateur quatre gros volumes qu'il n'avait pas écrits et qui n'étaient rien moins qu'un livre du renseignement le plus inattendu et de la plus piquante beauté... Mirabeau était, dans ce livre, raconté par des historiens comme il n'en aura jamais plus, et c'était par son père le marquis, dit moqueusement Y Ami des Hommes dans un siècle moqueur, qui avait raté piteusement la gloire dans la philanthropie et l'économie politique, deux ridicules du temps, et par le frère cadet du marquis, le bailli,

jusqu'alors inconnu, si ce n'esJL peut-être sur les galères de Malte. Le livre en question avait la forme d'une correspondance, et cette correspondance était le chef-d'œuvre le plus étonnant et le plus éclatant par la passion, l'élévation, la verve mordante, le style vivant et pittoresque, et, disons-le, — car c'était là son trait principal, — un comique grandiose, un comique comme en aurait fait le grand Corneille, s'il eût déridé son génie. Et, en effet, le père et l'oncle de Mirabeau étaient véritablement Cornéliens en parlant intimement de leur fils et de leur neveu, et lui, malgré l'emphase de sa gloire, qui ressemble à celle de son génie, diminuait au lieu de grandir sous leurs terribles plumes, et tout colosse qu'il fût, il devenait moins statue et plus homme entre ces deux cariatides de son sang au milieu desquelles on le verra toujours désormais, et qui donnent de la race dont il était sorti une idée plus haute et meilleure que sa gloire.

Certes ! ses ancêtres — et surtout ces deux-là — valaient mieux que lui, et ils l'eussent méritée davantage. Intellectuellement, moralement, à le prendre par le cerveau ou par le caractère, il était assurément très au-dessous de ces deux hommes qui le jugeaient, et ce n'est pas lui, s'il avait été à leur place, qui les aurait jugés comme il a été jugé par eux. A travers les colères despotiques de son père et la généreuse bonté de son oncle, Mirabeau aétéjugé

et mesuré de pied en cap bien avant d'être entré dans la vie politique, cette prostituée qui ne fut pas la dernière à laquelle il se donna ; et lorsque la Révolution, avec ses affreux engoûments, aura reculé dans le passé, l'Histoire dira comme le père et l'oncle de Mirabeau ont dit dans les dialogues immortels de leur correspondance. Mais l'Impassible ne dira pas avec la même passion, le même relief, la même âme; elle sera moins artiste qu'eux! Mirabeau, Mirabeau l'orateur, le claque-dent, Y ouragan, comme disait son père, la pléthore qui avait besoin d'une Impératrice comme Catherine II pour se dégonfler seulement les veines, n'était que de cette façon-là une forte réalité... Turgescent d'esprit comme de corps, il restera, en définitive, plus gros que grand dans l'Histoire. Son espèce de grandeur n'y sera qu'une attitude. Il y fait entendre un creux magnifique, mais c'est un creux! C'est la basse-taille de la Révolution. Mais ce n'est pas lui qui l'a déchaînée. Ce n'est pas lui qui l'a enchaînée non plus, quand on a eu assez de ceite furieuse ! Un jour, on l'acheta pour cette besogne, mais la mort le sauva de la honte de son impuissance. Ses idées de salut pour la monarchie, on les cherche en vain dans Lamarck. Il n'en faut qu'une pourtant à un homme politique ! Pitt n'en eut qu'une ; Mirabeau, lui, n'en avait pas. Son père et son oncle, ces esprits fiers et sensés, avaient vu cela dans l'aurore de sa vie. Ils

l'avaient pesé et soupesé, quand ils se le renvoyaient de l'un à l'autre comme une balle qui va devenir un ballon, cet enflé monstrueux dont, tour à tour, ils s'étonnent, rient et s'épouvantent, dans une Correspondance de génie.

Et c'est de cette comédie sublime que M. Claretie a osé faire un drame qui ne l'est pas et qui s'appelle : Les Mirabeau !

Qu'il eût fait Mirabeau tout court, c'était bien ! Je n'avais pas grand'chose à dire. Mirabeau est fait pour le drame comme on le conçoit à cette heure, pour le drame équarri, dégrossi et trompe-l'œil, l'œil qu'on ne caresse tant que pour mieux le tromper. Mirabeau, le poncif du tribun révolutionnaire, à cette époque où la République n'est elle-même qu'un poncif &q république et où le public est l'amoureux niais et né de tous les poncifs! Mirabeau à la scène, avec la redondance de son nom écrit 8ur l'enseigne du marchand de drap de Marseille avec les mots textuels, pour ne pas en inventer d'autres : « Nous sommes ici par la volonté du peuple et nous

« n'en sortirons que par la puissance des baïonnet- « les ! » n'est plus une afl'aire d'art, une combinaison dramatique. C'est la visée au succès facile, pour ne pas dire un autre nom que je veux épargner à l'auteur ; c'est la quête à l'applaudisse nent dans le bonnet rouge de la Liberté, tendu au public comme les pauvres tendent leur chapeau, pour que tout le monde y mette quelque chose ! Mais les Mirabeau au lieu de Mirabeau ; mais ramasser au demi-cercle, autour de Mirabeau, toute sa famille, pour la sacrifiera lui, l'apostat de sa race; n'avoir pas craint de faire parler les dialogueurs de la Correspondance, ces admirables Pères nobles d'une comédie aussi passionnée que profonde, plus difficiles à faire parler que le déclamateur Mirabeau, car toute déclamation se ressemble, qu'elle vienne d'un homme d'esprit ou d'un sot; mais vouloir peindre et faire agir ces deux grands esprits originaux : le marquis de Mirabeau, ce Montaigne féodd, et le bailli de Mirabeau, ce vieux Romain bonhomme qui a de la grâce et de la bonté, les vouloir faire parler en termes vulgaires quand ils ont une langue à eux qu'on ne peut oublier, quand on entend vibrer leur voix dans leur correspondance, quand on peut lire, en ces pages inouïes, des paroles qui vont faire rentrer et noyer dans leur insignifiante salive celles qu'on leur prête; c'est là une audace qui n'étonne pas infiniment dans M. Jules Claretie, lequel ne doute de

rien et aboi de tout avec une égale placidité. M. Claretie est un des plus braves esprits que je connaisse, mais la bravoure «i'esprit n'est pas servie par des organes équivalents. Polygraphe toujours prêt à écrire sur tous les sujets les plus divers avec une facilité d'eau qui coule, il s'épanche, il n 'écume pas... mais aujourd'hui il a été moins pur et moins innocent qu'à l'ordinaire. Pour faire repoussoir à son Mirabeau révolutionnaire, il a calomnié les Mirabeau, qui ne le sont pas, et il les a calomniés en leur prêtant des sottises qu'ils n'ont jamais faites ou qu'ils n'ont jamais dites, en les déguisant en imbécilles et en caricatures, et comme s'il avait donné le mot à ses acteurs, ils en ont fait autant que lui.

Et ce n'est pas seulement les Mirabeau père, oncle et même fils, le Mirabeau-Tonneau, qui était un tonneau d'esprit, qu'il a déshonorés, en les abêtissant, au profit de Mirabeau, le Génie révolutionnaire, lavé, pour la première fois, de toute corruption d'argent dans les plus belles larmes et nettoyé comme un petit sou! Beaumarchais n'est pourtant pas un Mirabeau, et il le traite comme un Mirabeau. Il en fait le plus maladroit,le plus stupide, le plus impudent et le plus grossier des corrupteurs, quand il vient proposer à Mirabeau Y incorruptible cent mille francs pour changer de thèse sur la banque de Saint-Charles et défendre ce qu'il a attaqué. Lui,

Beaumarchais, cet homme d'esprit.! qui ne devrait offrir de l'argent qu'avec une patte d'hermine qu'une tache fait mourir! Pourquoi aussi cet abêtissement de Beaumarchais? Ce n'est pas un vieux féodal comme les Mirabeau. Il a même donné son petit coup d'épaule à celte monarchie de porcelaine fêlée qui va tout à l'heure s'écrouler. II n'est pas noble. C'est le fils d'un horloger, comme Rousseau, et, toujours pour ne rien inventer, l'auteur lui fait casser la montre du grand seigneur qui lui demande l'heure, selon l'anecdote si connue. Mais s'il n'est pas noble, il l'est devenu. Il a acheté sa noblesse, et cela a suffi pour que Beaumarchais, devenu pataud en offrant de l'argent à un homme qui en prenait toujours et de toute main, soit mis à la porte par cet homme qui foulait sous ses pieds la sienne !

Ainsi, vous le voyez, ce drame des Mirabeau n'est, au fond, qu'une machine révolutionnaire plus ou moins péniblement montée, avec de grands noms historiques égarés sur ceux qui les portent. Le marquis de Mirabeau n'y est qu'un Trissotin, sans style et sans caractère, quand on lui fait croire, à certain moment décisif de la pièce, que ses livres se vendent, et qui en perd la tête de bonheur! et c'est le bailli, le noble et austère bailli de la Correspondance, qui tire le fil de Polichinelle d'entre les jambes de son aîné!!! Cette famille, que la haine de l'esprit de parti a comparée à la famille des Atrides, quoi-

qu'on n'y voie ni Alrée, ni Thyeste,'ni Clytemneslre, ni Oreste, ni Electre, cette pudeur farouche dans un deuil farouche; cette famille qui fut parfois orageuse, mais dont le Mirabeau admiré de M. Claretie fut toujours le principal orage, n'est plus ici qu'une famille de grotesques comme les écrivains révolutionnaires ont l'habitude d'en créer quand ils veulent peindre des gentilshommes ! Si le marquis y est un Trissotin d'un ridicule impossible, le vicomte n'y est plus qu'un de ces fats qui sont des rengaines à la scène quand il s'agit d'y montrer les grâces et le ton de l'ancien régime, et c'est à travers des choses de cette puissante nouveauté que l'auteur des Mirabeau a jeté une intrigue qui n'est pas plus nouvelle que tout cela, et que voici.

Nous sommes, au lever du rideau, en plein café de la Comédie-Française, le jour, qui fut un événement, de la première représentation du Mariage de Figaro. Il passe là tous les personnages de la pièce, mais que rien ne distingue encore, quand tout à coup voici Mirabeau qui apparaît et qui entre, avec la re-

dingote noire à large collet du temps et les bottes à revers d'un jaune d'ocre, très reconnaissable, lui, à la manière dont il est grimé, mais ne faisant pas cependant l'effet de laideur poétique qu'après tout il avait, ce monstre de Mirabeau! AI. Paul Deshayes,qui l'a joué, l'a passée la prose. Au lieu de ces traces de petite vérole, devenues historiques, et que Chateaubriand, qui les avait vues, compare dans ses Mémoires h des sillons de foudre, M. Paul Deshayes les a remplacées par des verrues. Il a fait à Mirabeau un visage infiltré et bulbeux, mais il a oublié les deux choses qui rendaient Mirabeau d'un aspect saisissant et inoubliable. Il a oublié son immense chevelure de ëamson, qui faisait croire à sa force, et son altier port de tête, volé à Beaumarchais un jour que Beaumarchais plaidait contre lui, et qui faisait croire à sa fierté ! Mirabeau est sorti de Vincennes. Mais il garde encore l'incognito sous le nom de Pierre Buffière, qui lui allait si bien et que son père lui avait si spirituellement donné. Il traîne après lui une femme qui l'aime avec cette passion qu'ont les femmes quand elles commencent de voir qu'on va cesser de les aimer. C'est Julie de Rieux, qui n'est que la femme du libraire hollandais Valras, l'ami fanatisé d'admiration pour Mirabeau, et qui a abandonné son mari pour suivre un amant. La vieille et l'éternelle histoire ! Or, pendant que Mirabeau traîne Julie à sa suite, traînerie vicieuse! Valras traîne à la sienne

la jeune ingénue Henriette de Nehra, traînerie vertueuse ! qui est la fille d'un officier, compagnon de guerre du bailli de Mirabeau, sous la protection duquel Valras veut la placer. Tout le drame est entre ces deux femmes. Cette Henriette de Nehra se prend d'amour vertueux pour Mirabeau, et c'est elle qui, plus tard, le tire des agonies de cette misère dans laquelle ce grand travailleur pataugea longtemps, comme le Diable de Milton dans le chaos. C'est elle, maîtresse de sa fortune, qui secrètement envoie à Mirabeau, chassé par son père et révolté contre lui, comme il va dans un instant se révolter contre sa caste, une cassette pleine d'or, au moment où il lui en faut pour se présenter à Aix devant la noblesse de son Ordre ; — à ce moment terrible qu'on peut appeler l'heure du berger des circonstances, et où l'or est nécessaire à l'ambition comme le fer à la vaillance !

Grâce à elle, Mirabeau, qui croit la cassette envoyée par son frère, se présente, somptueux, devant son Ordre, et j'ai cru ici à une belle scène... Elle était indiquée par les fameuses paroles qui retentissent dans toutes les mémoires, depuis qu'elles ont été dites : « Ainsi périt le dernier des Gracches, de « la main des patriciens; mais, atteint du coup « mortel, il lança de la poussière vers le ciel en « attestant les dieux vengeurs, et de cette poussière « naquit Marius, Marius moins grand pour avoir

« exterminé les Gimbres que pour avoir abattu « dans Rome l'aristocratie de la noblesse... » Il n'y a eu ici ni Gracche, ni Dieux vengeurs, ni poussière jetée contre le ciel, ni Marius, mais le misérable spectacle d'une âme faible dans un corps robuste ! Mirabeau, interpellé par la noblesse sur les immondes publications de sa jeunesse, sur ses dettes, sur l'origine du luxe inattendu qu'il étale, ne veut pas répondre; il se fâche, commo un homme qui a tort, il se monte, il s'indigne, il rugit, comme le lion auquel on l'a comparé tant de fois ; car le lion ici n'est qu'une bête. Il frappe du pied , il finit même par pleurer comme un enfant, et puis il reprend sa colère stupide. On n'a jamais plus abaissé l'Histoire dans un homme qui, du reste, ne l'a jamais grandie, et qui emporte absurdemenl la tare sur son nom quand d'un mot — puisqu'il croit l'argent envoyé par son frère — il pouvait si facilemen t l'effacer !

Mais il faut qu'elle y reste pour qu'il y ait drame. Sans cela, nous passerions trop vite aux Expositions révolutionnaires: l'élection de Marseille et les habits du marchand de drap jetés par la fenêtre, et au serment du Jeu de Paume, la mascarade du tableau de David, qui ont dû donner un si grand mal de tête à M. Glaretie pour les inventer ! Je l'ai dit : dans ce drame, ce sont les femmes qui font le drame. Mirabeau, qui sait par Valras, le plaintif et philosophique... trompé de la pièce, que Julie de

Rieux n'est autre que la ci-devant Mme Valras la libraire, rompt avec elle, ou plutôt veut rompre ; car elle ne rompt pas, elle (c'est le seul être énergique et vivant de la pièce). La voilà, comme vous pensez, très jalouse, et, sous l'empire de cette jalousie, elle fait des choses très intelligibles en passion, mais très incompréhensibles dans la vie comme la vie est faite! Elle fait arrêter son mari (comment?) pour lui voler la lettre dont il est porteur (comment le sait-elle ?) et qui, selon elle, va déshonorer du même coup Mirabeau et la femme nouvelle qu'il aime et qui est entrée à la Visitation, après lui avoir légué sa fortune. La pauvre fille, qui ne se doute pas à quelle mégère d'amour elle va avoir affaire, sort du couvent (comment encore ?) pour redemander sa lettre à sa rivale ; mais refusée, insultée, méprisée, voilà qu'elle la lui subtilise, quand l'autre agite cette lettre devant elle, elle la lui subtilise avec l'adresse d'une femme de chambre adroite, cette petite ! Quand l'autre, furieuse, la poursuit jusque sur le balcon, et ratlrappe la lettre après l'avoir poussée dans la Seine, qui est de ce côté probablement sans quai : crâne comme Richard Darlington ! Cette scène, qui n'est plus de la Révolution politique, mais de cette révolution de cœur que nous portons tous dans nos poitrines, a sauvé, je crois, le drame révolutionnaire qui n'en pouvait mais... Dans la salle, des fatigues avaient pris le public,

qui n'en est plus à la lune de miel de la République, et qui mollissait dans l'applaudissement quémandé. Mais cette scène, jouée par Mlle Rousseil avec l'obstination diabolique d'une femelle de dogue amoureuse qui, au lieu d'en démordre, laissera plutôt ses dents dans la morsure, a tordu dans les cœurs la fibre humaine que la politique n'y tord plus. Mirabeau et Valras, qui ont appris que Mlle de Nehra est chez Mme de Rieux, arrivent, mais trop tard, comme les gendarmes. Et ils la trouvent morte. Alors Mirabeau, toujours l'enfant robuste, veut tuer Julie, qui ne demande pas mieux, l'insensée ! que d'être tuée de la main qu'elle adore, et qui dit: « Enfonce! » au poignard, ne pouvant plus le dire qu'au poignard... lorsque Valras la réclame pour lui, Valras, le mari, le... trompé, plaintif et vengeur, qui trouve plus majestueux, plus auguste, plus justicier, de la marquer au front du fer rouge, comme Montriveau, dans la Duchesse de Langeais, et il la marque, — et c'est fini. Les plus élégantes des loges, qui s'ennuyaient probablement de la Révolution, s'en étaient allées avant cette scène. Elles ont eu tort.

Elles n'auront pas vu Mlle Rousseil, et il n'y a qu'elle à voir dans cette pièce. M. Clarelie doit la lui dédier. Elle en sera la fortune. C'est la première fois de ma vie que j'ai vu jouer Mlle Rousseil, qui était en Egypte quand je faisais le théâtre au Nain Jaune. Eh bien, je ne la renverrai pas en Egypte! Dans le cours de ce drame, quand elle y paraissait, elle ne m'avait fait d'abord que l'impression d'une actrice correcte, et voilà tout. Mais quand la situation est devenue passionnée, elle est sortie de son fourreau d'actrice correcte, comme du sien un glaive... un glaive qui brille en éclairs et qui coupe, et qui va jusqu'au cœur! Elle a joué... comme on voudrait être aimé d'elle.

Elle a été de l'obstination aveugle d'une passion qui accepte tout de l'homme aimé, uniquement parce qu'elle aime. Elle a exprimé la fatalité dans l'amour; elle l'a exprimée divinement, non! mais infernalement, et c'est peut-être la même chose. Elle a été atroce, cruelle, impitoyable, avec, pour toute excuse, l'amour absolu, à qui l'on pardonne tout parce qu'il est absolu : atrocités, cruautés, impi-

toyabililés, et auquel on pardonnerait jusqu'à la perfidie et la bassesse... Je n'ai rien à reprocher au jeu de Mlle Rousseil de ce soir, sinon peut-être l'emploi d'un geste qui revient trop souvent : c'est l'emploi du bras et du doigt levés derrière la tête de l'homme qu'elle menace. Geste de statue très idéal, mais si beau qu'il faut le faire rare ; car l'homme se blase si vite de ce qui est beau, qu'avec lui il faut économiser la beauté !

Dans ce dernier acte, où la passion la transfigure, elle a un voile blanc et une robe blanche qui lui vont à merveille, mais qui sont étranges et que son rôle ne justifie pas. Le costume de vestale est-il là pour rappeler qu'elle n'en est pas une?... On le savait bien... Mais j'écris ceci à la réflexion. Dans la scène qu'elle a enlevée, — et nous au bout! — je n'ai pas pensé à sa robe. La passion la brûlait sur son corps... et je n'ai vu que la femme seule. Avis aux petites actrices qui n'ont pas d'âme et qui se font faire des costumes ! Lorsque Mirabeau a apporté le corps de Mlle de Nehra, et qu'il est tombé, accablé, sur cette fleur coupée, Mlle Rousseil a eu un mouvement sublime : c'est la manière fauve dont elle a saisi Mirabeau, l'infidèle ! et dont elle l'a retourné sur le cadavre pour qu'il ne le vît plus, jalouse jusque dans la mort ! Et lorsque son mari l'a marquée au front du fer rouge, elle a effacé d'un geste le jeu de Mlle Croisette dans le Sphinx. Elle

a poussé des cris si profonds que je ne sais d'où elle les tirait. Était-ce de la plante de ses pieds ? Toujours est-il que je les entends encore, — et je crois bien que M. Garolus Duran, qui était au balcon, et qui est, comme tout le monde le sait, le beau-frère de Mlle Croisette, ne les oubliera pas non plus.

Voilà donc le seul talent dramatique de la pièce. On avait, pour l'intérêt de ce drame, compté beaucoup sur Mirabeau, eh bien, c'est Mlle Rousseil qui est Mirabeau ! Les autres acteurs, auprès d'elle, jouent comme M. Glaretie a pensé. Je ne les nommerai pas; je ne veux pas leur faire de peine. Qu'ils restent ici ce qu'ils sont pour moi : — anonymes ! Il y a cependant un Mirabeau-Tonneau, qui n'est qu'un Mirabeau-Z?an7, car il a eu peur de se faire trop gros, et qui mériterait bien d'être nommé pour la façon de maître à danser avec laquelle il a compris son rôle de gentilhomme élégant. Mais les autres? Laissons! Ils ont, je crois, beaucoup travaillé leur rôle, comme M. Glaretie, qui est un travailleur convaincu, a travaillé sa pièce ; mais il vaudrait mieux peut-être ne pas travailler du tout. Les Lazzaroni sont si heureux... el si intelligents!

SI Novembre 1879.

Cette reprise ne nous reprendra pas ! Nous sommes maintenant si grossiers que nous nous étions comme détachés du Mariage de Figaro. Il y avait près de six ans qu'on ne l'avait joué. Six ans, pour une pièce, c'est comme les six pieds de terre d'une tombe. Aussi, la reprise de celte chose enterrée devait avoir la beauté inattendue d'une résurrection. M. Perrin, l'homme égaré de l'Opéra au Théâtre- Français, qui ne peut pas faire des acteurs, le pauvre homme ! devait, disait-on, avoir des inventions sublimes en fait de décorations et de costumes, et il n'a rien inventé du tout. Décorations vulgaires, costumes connus, — excepté l'habit Louis XV du comte Almaviva, qui viole la tradition dramatique

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