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LA VISITE DE NOCE

21 Mars 1881.

Tout cela le même jour. J'avais bien prévu l'encombrement !... Mais les directeurs de théâtre sont comme les chèvres de La Fontaine sur leur planche. C'est à qui passera des deux bêtes qui se heurtent opiniâtrement l'une contre l'autre, ne voulant pas céder... et c'est le feuilletoniste qui tombe à l'eau ! L'eau, pour moi, ce soir-là, a été l'Odéon, où j'ai été noyé d'ennui. Je l'avais, ce soir-là, préféré au Vaudeville, parce qu'il donnait cette chose rare maintenant, dans cette famine de pièces : deux premières représentations, — et que les premières représentations doivent passer avant les reprises.

Au Vaudeville, dans cette agréable maison du Vaudeville, on reprenait la pièce d'un expérimenté au théâtre; la Princesse Georges, de M. Alexandre Dumas, classée très haut par l'opinion publique, — non par moi, — et j'aurais là eu affaire aussi à des acteurs d'expérience, tandis qu'à l'Odéon, ni acteurs, ni pièces !

Et en effet, le Klephte, de M. Abraham Dreyfus, n'en est pas une. Ce n'est qu'une piécette, — un pauvre petit lever de rideau. M. Abraham Dreyfus travaille, comme on le sait, dans Yinfiniment petit, et il y a quelquefois des pincées d'esprit et des chatouillements de gaîté vive, mais ce soir-là je l'ai trouvé inférieur à lui-même. Sa comédie miniaturesque n'est, à propos du Klephte des Orientales de M. Hugo :

On ne s'attendait guère

A voir Hugo dans cette affaire !

qu'une chamaillerie entre deux jeunes mariés qui s'adorent, et une seconde chamaillerie, entée sur la première, entre deux vieux mariés qui s'adorent aussi, et c'est là tout ! M. Dreyfus fera donc toujours un théâtre Séraphin à l'usage des gens du monde ? Ses pièces ressemblent aux épinglettes de leurs cravates. Seulement, celle-ci n'a pas de pointe! Quant aux trois actes intitulés: Mon député, titre balourd,

il faut mettre leur réception — même à l'Odéon, le berceau des enfants qui vagissent! — sur le compte de l'indisposition momentanée de M. de la Hounat, roi fainéant pour l'heure, qui pourrait se faire traîner par des bœufs ; car c'est d'une jambe qu'il souffre. C'est sa jambe malade qui fait clocher son théâtre... Il est excusé. « Quand on boîle de la « jambe, on boîte de l'esprit », a dit Pascal.

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Il y avait pourtant, je crois, dans ces infortunés trois actes, une idée comique, tirée des mœurs ridicules que la politique nous a faites. Ils l'ont vue, ces jeunes gens ! mais il fallait, pour la développer et en faire une comédie, d'autres gaillards que des jouvenceaux débutants qui ont essayé de toucher à un pareil sujet avec toutes les maladresses de leur inexpérience. Mon député, qui n'est pas le mien et qui n'a été celui de personne dans la salle, c'est le pantin de l'électeur. Un type de ce temps d'élection déshonorée! Ce n'est pas le député du mandat impératif, le bas valet de qui le nomme, mais c'est une variété de ce type-là, qui a beaucoup de facettes,

allez ! comme un bouchon de carafe. C'est ce genre de pantin que l'électeur ne méprise plus, mais qu'il adore, comme l'enfant adore sa toupie, et jugez comme il l'aimerait, s'il l'avait faite! Or, c'est le cas ici. C'est ici l'électeur qui a fait, avec le maquignonnage de quatre voix domestiques de majorité, le pantin qui est sa création, son œuvre, sa propriété, sa chose et son jouet, qu'il ne quitte plus et qu'il enveloppe, et qu'il fait tourner et virer à sa guise, sous le coup de fouet du service rendu ! Certes! cela pouvait être gai, cela, dans ce temps sans gaîté, et mordre à pleine bouche et à pleines dents dans nos plates mœurs comtemporaines. Cela pouvait être, dans cette époque sans comédie, de la comédie retrouvée... Mais, hélas ! cela a été gai d'une autre gaîté et mordant d'une autre morsure, que les deux pauvres diables d'auteurs n'avaient ni prévues, ni voulues... C'était l'affreuse gaîté d'une chose qui craque et qui rate !

Et le craquement de la pièce a trouvé pour échos dans la salle des claquements terribles, — de ces claquements de mains impitoyables, qui sont plus cruels que les sifflets les plus perçants ; car le sifflet est un jugement qu'on exécute, tandis que les applaudissements de l'ironie sont une insulte, et on les en a régalés... Pendant un acte et demi on avait écouté avec la patience de l'ennui, qui, pendant quelque temps, narcotise. Mais il arrive toujours un moment

où l'esprit narcoliso s'éveille, et finit par se vcngët" de l'œuvre qui l'ennuie en se moquant atrocement d'elle et en prenant tout à contre-sens de cette œuvre, pour s'en venger mieux. Alors le moindre mot, le moindre geste, le moindre détail dans une situation, tout enfin devient une occasion de rire, et toute la salle s'y met, — à rire, — et, de ses mille bouches ouvertes, elle ne forme plus qu'un seul et épouvantable rictus. Alors on interpelle l'acteur, on le prend à partie, et lui-même rit, comme la salle. Il rit dans son chapeau, comme j'en ai vu un rire, ce soir-là... Alors c'est une anarchie de gaîté, un débordement de gouailleries, une trombe de blagues qui passe sur tout. Et c'était ainsi, l'autre soir. Dans ce solennel et sépulcral Odéon, on se serait cru à Bobino. Illusion charmante!

Telle a été la fin de cette pièce, à retirer du théâtre immédiatement si M. de la Rounat n'avait pas son genre de léthargie, comme le vieux Géronte, dans le Légataire universel. Sur mon honneur, je pense assez de bien du directeur de l'Odéon pour croire que s'il n'avait pas eu mal à la jambe, il l'aurait passée à cette pièce. Mais elle restera debout. Bafouée la veille, n'a-t-elle pas été jouée imperturbablement le lendemain ?... Je trouve, il est vrai, qu'aujourd'hui elle a été remplacée par les Inutiles. Mais elle doit revenir. C'est dans la tradition du théâtre actuel, qui vit du oublie et qui vis-à-vis «lu public a de

singulières impudences. 11 lui ressert très bien le dîner qu'il a trouvé mauvais et sur lequel il a craché. Nous-mêmes n'avons pas la durée de nos dégoûts. Avec nos lâchetés intellectuelles, toute pièce, quelle qu'elle soit, peut rester insolemment et impunémentà la scène. Garibaldi, cette infection de Garibaldi, a été joué pendant des mois. Nana persiste encore malgré le mépris du premier jour, eïlaPrincesse de Bagdad, si furieusement sifflée, continue d'aller son train devant un public qui ne siffle plus. Insensibles têtes de bois que nous sommes! Nous laissons, impassibles, toutes les bêtises frapper sur nous comme sur des têtes de Turc! Les pièces, qui tombaient autrefois dans l'éclat d'une grande chute, n'ont plus même l'énergie de tomber.

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La reprise de la Princesse Georges, à laquelle les deux premières représentations de l'Odéon ont fait concurrence, ne pouvait avoir pour nous d'intérêt nouveau que le début de Mlle Legault dans un rùle tenu autrefois par cette nerveuse et fébrile Desclée, qui, de passion, montait presque jusqu'à Mme Dor-

val... Si des directeurs de théâtre reprennent les vieilles pièces, la Critique, plus fière, ne reprend, pas sur ces vieilles pièces, ses vieux feuilletons. La Princesse Georges, dans laquelle les esprits sympathiques à l'esprit si peu sympathique de M. Dumas voient un chef-d'œuvre, n'est pas pour nous comme pour eux, un chef-d'œuvre dramatique, mais elle en est un peut-être dans le sens relatif qu'elle nous donne exactement et en perfection la personnalité de M. Dumas. Elle nous donne, élevées à leur plus haute puissance, son absence absolue d'idéal, son immoralité de moraliste sceptique et brutal, sa sécheresse, qu'on prend pour de la force parce que l'on confond presque toujours la force avec la dureté, et enfin la méconnaissance, par cet observateur de coulisse et de demi-monde, de la bonne compagnie qu'il veut peindre et dans laquelle il introduit des personnages qui, évidemment, n'en sont pas. C'est dans la preuve faite par la Princesse Georges de tout cela qu'est le chef-d'œuvre de cette pièce, connue et jugée, et sur laquelle, pour nous du moins, il n'y a pas à revenir. Pour nous, Mlle Legault, jouant un rôle passionné, difficile et souvent faux, dont on ne peut sauver la fausseté que si l'on est une grande actrice, est autrement intéressante à elle toute seule, dans sa jeunesse et dans ses instincts d'artiste au début de sa vie théâtrale, que M. Alexandre Dumas.

Disons d'abord qu'elle a été et qu'elle devait être un peu la victime de ce rôle ingrat d'une princesse qui n'est pas une princesse, qui n'est pas non plus une femme chastement éprise, et qui devrait avoir deux pudeurs : la pudeur de lajeune fille nouvellement mariée, vierge d'hier, avec ce reste d'aurore qui la rose encore, et la pudeur fière de la femme du noble monde auquel elle appartient et dans lequel elle a toujours vécu. L'ardemment passionnée qu'a inventée M. Dumas dans sa Princesse Georges, n'a ni l'une ni l'autre de ces deux pudeurs. Mlle Legault, délicieusement jolie partout, mais beaucoup plus jolie à la scène que de plain-pied, car ses traits un peu gros quoique très corrects, et qui font l'effet, vus de près, d'un beau et pur mascaron d'architecture, prennent dans la perspective du théâtre la finesse d'une distinction suprême; Mlle Legault a, dans sa jeune personne, tout ce qu'il faut pour jouer la pudeur troublée de la vierge, transformée par le mariage et malheureuse par l'amour. Mais la pudeur fière de la princesse, il faut bien le dire, elle ne l'a pas à son âge, et dans son monde d'a.-trice il lui aurait fallu du génie pour la deviner. Si elle l'avait eue, elle aurait plus de dignité, plus de retenue dans son jeu, des mouvements plus lents, et à certains moments des attitudes moins caressantes. Elle a trop versé, pour être bien princesse, du côté de la conception enflammée de M. Dumas. Plus

actrice, clic uuraiL pcul-ùlre résisté davantage à ses conseils. Mais si, la pudeur fière de la femme du monde, elle ne l'a pas exprimée comme j'aurais voulu, elle n'a pu heureusement s'empêcher d'être assez jeune fille, de physionomie et de tenue, pour ne pas glisser le charme de la jeune fille, qui touche toujours un peu à la pudeur, dans les détails les plus risqués d'un rùle moins pur qu'elle et qu'elle avait à jouer. C'est par là qu'elle a plu surtout l'autre soir. C'est par là qu'elle s'est insinuée dans les cœurs. L'actrice a été moins goûtée en elle que la jeune fille, et qu'elle ne s'en afflige pas si je le lui dis franchement aujourd'hui ! la jeune fille qui nous a enchantés de sa grâce naïve, dans l'apparition de sa jeunesse, ne restera pas là toujours, tandis que l'actrice doit, elle, y rester, et même y grandir.

Mais n'allez pas croire qu'en cette jeune fille, qui a résisté aux épaisseurs brûlantes d'un rôle selon moi mal conçu et dans beaucoup d'endroits grossier, il n'y ait eu que le charme de la jeunesse ! Il y a eu le talent de l'actrice aussi.

L'actrice a très bien dit la seule belle chose qu'il y ait dans cette pièce de la Princesse Georges. Elle a très bien dit d'une voix basse le mot terrible que, princesse ici, elle se garde bien de dire haut : Vat'en, va-t'en, je te chasse ! à cette incompréhensible Mme de Terremonde qui obéit platement, s'entorlille dans sa pelisse et s'en va.

Est-ce là un commencement de réaction contre la littérature de ce temps d'infection littéraire, où le naturalisme est battu maintenant à plate couture par la pornographie à laquelle il nous a menés et devait logiquement nous mener ? Je n'en sais rien, mais tant mieux si c'en était un ! On n'ose l'espérer, mais ce qu'il y a de certain, c'est que je ne crois pas avoir jamais assisté à un spectacle plus lamentable que celui de celte pièce du Parisien, où tout le monde semblait morne et lassé, et dégoûté d'entendre tout ce qui avait été pourtant calculé pour exciter ce rire... innommable, auquel on avait demandé un succès. Je n'étais point à la première représentation du Parisien, et j'ignore l'attitude qu'a eue la salle de ce jour. Mais je puis afGrmer qu'hier soir le silence Un silence qu'on eût dit attristé — n'a pas été coupé par un seul applaudissement venant des spectateurs, et qu'à une dizaine de reprises des : oh! oh! indignés sont partis des baignoires les plus obscures. Toutes les physionomies avaient l'expression de la nausée qui précède l'indigestion ; il était évident que le public à qui on servait une pareille

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platée en avait trop mangé et qu'il n'en voulait plus. Si les auteurs du Parisien étaient hier soir dans la salle, ils ont pu se convaincre que si la bêtise est infinie, l'appétit des malpropretés ne l'est pas.

Il est vrai que, rigoureusement parlant, il n'y en a qu'une dans cette pièce, mais c'est la pièce ellemême, c'est le sujet même de la pièce qui est un puits artésien d'équivoques et de polissonneries incessantes et perpétuelles, depuis le lever jusqu'au baissé final du rideau... Elles sont incessantes et perpétuelles, mais pour cela elles ne supposent pas grand génie à ceux-là qui les ont inventées ; car c'est toujours la même plaisanterie, incessamment et perpétuellement répétée. Et vous allez le comprendre tout de suite : car c'est la plaisanterie qu'on peut faire, et il n'y en a pas deux, sur un homme qui passe — il faut bien le dire! —pour eunuque et qui ne l'est pas. Telle est cette pièce, que je n'analyserai pas davantage, et où l'indécence et la grossièreté sont surpassées de beaucoup par la vulgarité, leur reine et maîtresse. La platitude de l'esprit des auteurs du Parisien se porte en effet sur le relief de ces choses qu'ils aiment à faire entendre ou à sous-entendre dans leur pièce, et c'est peutêtre là l'innocence de cette souillure, qui du moins n'est pas un danger.

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