L'ACTEUR OUTRAGE
15 Mai 1881.
Aujourd'hui, aucune pièce, à aucun théâtre! Toujours même richesse de l'esprit dramatique français !...
Je me trompe pourtant. Il y en a une qui a été jouée au Théâtre-Français, et même elle a été plus amusante que la plupart des pièces modernes qu'on y joue. Pour mon compte, à moi, je la préfère à la pièce de M. Pailleron. Malheureusement pour le public de la galerie, elle n'a pas trois actes. Elle est trop courte. Ce n'est qu'un lever de rideau, — baissé trop vite sur une pièce qui pouvait avoir plusieurs actes divertissants. L'auteur de cette amusante comédie est un acteur de ce digne et rengorgé Théâtre-Français, qui a si souvent la majesté de l'Ennui et qui s'appelle orgueilleusement la Comédie-Française, comme s'il avait le monopole de la comédie ! Le Théâtre- Français est une serre chaude
où les amours-propres des acleuis fleurissent, comme les orangers en Italie, mais en fleurissant, comme je l'ai entendu dire de cerlains cactus, ils produisent d'élonnantes détonations! M. Prudhon, qui a fleuri dans cette serre, nous a donné, cette semaine, le speclacle d'une de ces explosions d"amour-propre qui font le bonheur de ceux-là qui, comme le Triboulet, aiment encore à rire. C'est à lui, M. Prudhon, que nous devons ce petit chef-d'œuvre naïf de V Acteur outragé.
Et l'acteur outragé, c'est lui! lia fait de la littérature personnelle. L'amour-propre de M. Prudhon (un amour-propie d'acteur, c'est plus fort qu'un amour-propre de femme !) s'est insurgé, terrible, contre M. Sarcey, qui est le roi, pourtant, des théâtres, un bon roi, comme le roi d Yvetol, et qui n'a pas, dans un de ses feuilletons, parlé, dit-on, avec une considération assez respectueuse du visage de M. Prudhon, qu'il a osé trouver niais! Le niais s'est révolté. Il est devenu superbe. Il a voulu jouer le rôle du Cid, contre M. Sarcey, pour le punir de ne pas l'avoir trouvé beau. Il a voulu jouer le rôle du Cid, non pour un soufflet sur la joue de son père, mais sur sa propre joue à lui, cette joue enflée d'importance dans ce rôle de bellâtre amoureux qu'on lui donne parfois à jouer au Théâtre-Français, à ce truculent etbucculent acLeur ! Il a — le croirait-on? et pourquoi pas, dans ce siècle-ci,
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qui ressemble à la fin d'un repas d'ivrogne? — eu l'impertinence d'envoyer à son juge naturel, M. Sarcey, des témoins qui ont dû le sommer d'avoir à faire réparation aune figure que M. Sarcey n'avait pas prise pour un visage... quand il parlait du masque d'un comédien, qui n'est jamais la figure de personne puisqu'elle est celle de tous les personnages qu'il joue, et que son mérite de comédien, quand il en a une, c'est de l'oublier.
A cette prétention impertinente de faire le Cid avec M. Sarcey, qui aurait pu être cruel, M. Sarcey a eu la bonté de répondre avec la miséricordieuse pitié du sens commun, et cette comédie qui promettait tant a fini là, au grand regret de ceux qui, d'après un si joli commencement, avaient espéré davantage !
Mais, quoiqu'elle n'ait pas assez duré, cette petite comédie, très gaie, à l'envers de tant de comédies actuelles qui sont si tristes, a du moins prouvé qu'en France la Comédie n'est pas tout à fait morte et qu'elle a des manières charmantes de mourir et de palpiter en expirant, comme le dauphin, qui n'est
jamais plus beau que quand il meurt. Elle, la Comédie, n'est jamais plus drôle !... Y a-t-il plus comique, en effet, qu'un comédien qui se fâche tout rouge parce qu'on dit qu'il a l'air bête, et qui, Don Quichotte, chevalier de la triste figure qui est la sienne, veut se battre pour lui-même comme l'autre se battait quand on trouvait laide sa Dulcinée du Toboso?... Et si vous ajoutez au comique de cette vanité de paon mâtiné de dindon, et qui en a la colère, que l'acteur fait de ces deux volatiles est un acteur du Théâtre-Français, de ce grand Théâtre du passé, qui a vu des acteurs comme Talma et Mlle Mars invulnérables à tout ce qu'on pouvait dire d'eux et si la Critique les faisait saigner gardant spirituellement en eux le secret de leurs blessures, le comique de la chose ne devient-il pas alors un comique énorme et compliqué à faire rire toute une époque qui saurait rire, — qui se connaîtrait en ridicule, — au lieu d'être une époque qui ne s'y connaît plus et qui peut bien même être capable de méconnaître celui-ci, malgré sa grosseur?
Car le plus ridicule des deux n'est pas celui qu'on pense : ce n'est pas ce pauvre acteur de M. Prudhon, qui n'a pas, pour se consoler de ce qu'on dit de sa figure, le talent qu'avaient Talma et Mlle Mars, et qui n'a pas, lui, plus de raison de s'en consoler que ne l'aurait, si l'on disait du mal de la sienne, le coiffeur du Théâtre-Français; — non! le plus ridicule
l'acteur outragé •'•"<:!
des deux, c'est noire temps, c'est l'époque même qui, avec ses idées d'égalité, a tourné plus de têtes parmi nous que n'en tourne, proportion gardée, le Théâtre-Français parmi ses acteurs ! C'est l'époque, l'époque folle d'un orgueil de domestiques en révolte, qui a brouillé les rangs et nié insolemment les hiérarchies! C'est l'époque, l'époque révolutionnaire qui a rosé en principe que, toujours et partout, un homme était l'égal d'un autre homme, et qui, du coup, —si ce coup-là pouvait porter, — tuerait certainement la Comédie ! Car la Comédie (si vous voulez bien y penser une seconde), c'est l'envahissement des amourspropres qui s'efforcent de grimper les uns sur les autres, c'est les prétentions universelles des sots, c'est le ridicule éternel de l'homme, qui n'a pas été emporté avec l'ancien régime, et qui, sous tous les régimes, est le même ridicule éternel !
Au xvne siècle, sous Louis XIV, la comédie nous donnait le Bourgeois-Gentilhomme. Sous la République d'aujourd'hui, nous avons l'acteur qui veut être gentilhomme à son tour, et qui est aussi comique que M. Jourdain, s'il ne l'est davantage! Ah! Stendhal, ce penseur trop pressé, dont l'esprit était une montre qui allait trop vite, disait déjà, en 1836, que la Comédie était impossible. Mais Stendhal, s'il revivait une heure, que dirait-il en voyant cet acteur qui, malgré l'air bête que lui trouve M. Sarcey, n'est ni plus boe, ni plus ridicule, que beaucoup
d'autres qui se font, dans une société égalitaire et philanthropique, les spadassins de leur propre personnalité?...
Il pourrait le trouver logique, ce pauvre acteur, à qui son époque a appris que l'égalité était maintenant le principe qui devait régir le monde, et qui, comme tant d'autres, a avalé cette bourde-là; il pourrait le trouver logique, mais il en rirait, Stendhal, comme Triboulet lui-même! Malgré le principe de l'égalité auquel il croyait aussi, Stendhal trouverait aussi comique quu Triboulet, qui n'y croit pas, le cartel de M. Prudhon à M. Sarcey, ce prodigieux cartel d'un acteur jugé au critique dramatique qui le juge !
Logique ou non, car la logique n'empêche pas de rire de ce qui est gai, Stendhal et Triboulet ne pourraient s'empêcher de trouver d'un ridicule achevé et d'un impayable comique cette petite comédie de l'Acteur outragé, — la seule de la semaine dont nous ayons à vous parler, — et dont le principal personnage est un homme qui prend parti pour sa figure, comme il prendrait parti pour celle de sa maîtresse, contre un critique qui ne l'a pas regardé comme un Antinous, e'- qui lui a trouvé (à ses dépens, s'il se trompe,) la figure bête quand il faudrait qu'elle eût de l'esprit.
Ici, ce n'est pas seulement la figure qui en a manqué.
IIISTRÏONJSME ET FÉTICHISME
23 Mai 1881.
Pendant que les feuilletonistes du lundi, tout à fait déconfits par le néant dramatique de ce temps spirituel, attendent, chaque semaine, une pauvre pièce qui ne vient pas pour en rendre compte et faire honnêtement leur métier, la "Comédie, qui n'est plus sur le théâtre, descend et s'étale dans nos mœurs... La semaine dernière, c'est un comédien qui nous l'a donnée à ses dépens ; — celte semaine, c'est une comédienne encore, mais qui n'a pas été seule à la jouer! La Comédie de celte semaine n'a été ni au Théâtre-Français, ni au Vaudeville, ni au Gymnase, ni à aucun autre théâtre de Paris; elle a été au Havre, non pas sur le théâtre du Havre, où c'eût été sa place, mais en plein Havre, en plein port du Havre, en pleines rues du Havre, où la rentrée de Mlle Sarah Bernhardt revenant d'Amérique a été saluée et fêtée comme celle d'une sou-
veraiue rentrant dans son royaume... Farce triomphale, de proportion immense, qui, malheureusement, n'est pas une farce, mais une naïve et colossale badauderie, dont le spectacle incomparablement ridicule, parmi les ridicules contemporains, a été donné à la France tout entière, assez bêle peut-être aussi pour en donner un semblable dans chacune de ses villes s'il prenait fantaisie à Mlle Sarah Bernhardt de s'y montrer !
Certes ! en comique sérieux et en ridicule profond, ceci est d'une force nouvelle et jusqu'à ce beau jour inconnue ! Mais ce n'est pas à la comédienne, objet de celte idolâtrie folle de tout un peuple, que je reprocherai le ridicule démesuré de son triomphe. Je veux êire très doux pour elle, au contraire. Ce n'est pas sa faute! Elle ne peut pas plus prendre un bâton avec ceux qui l'adorent que Célimène... Elle s'est laissé faire, comme toute bonne fille... Elle s'est laissé rouler — délicieusement, j'imagine, — dans toute cette gloire préparée, arrangée pour elle, et dont elle n'a vu que l'éclat. Et que vouliez-vous donc qu'elle fil ?.. Que vouliez-vous qu'elle fit contre tous ceux — une ville en masse — qui l'ont acclamée et trailée, dans une grande ville de cette France si drôlement républicaine, comme, dans le même moment, on traitait à Vienne l'archiduchesse Stéphanie, la fiancée de l'héritier de la couronne impériale d'Autriche ! Quelle tête de
IIISTRIONISMK ET FÉTICHISME 377
femme y aurait résisté? Et elle est deux lois femme, puisqu'elle est actrice. Les femmes, d'ailleurs, — actrices ou non, — ont été créées et mises au monde pour croire les hommes, et elle en a cru, ce jour-là, des milliers! Pourquoi donc n'aurait-elle pas partagé l'illusion qu'elle donnait?... Gomment n'en aurait-elle pas été fière, enivrée, heureuse, affolée?... Unimbécille à qui l'on dit quatre-vingts fois par jour qu'il a du génie, finit par le croire, et ils étaient plus de quatre-vingts, au Havre, l'autre jour, pour lui dire qu'elle est le génie même delà scène en personne, ce qui, par parenthèse, ne serait ni très grand, ni très gros !... Comment ne le croirait-elle pas?
Il faut une tête à la Cromwell pour ne pas être dupe et enivré des applaudissements de la foule et pour dire le mot dégrisant et dégrisé : « Ils applaudiraient « bien davantage encore, si on me conduisait à « l'échafaud. » L'éehafaud,pour une actrice, c'est la chute et c'est le sifflet. Mais Mlle Sarah Bernhardt, qui n'a que la tête de son sexe, ne peut croire désormais ni au sifflet, ni à la chute. Seulement, je veux être juste, elle est innocente de tout cela ; elle est innocente de sa gloire d'aujourd'hui. Elle n'est montée dans aucun ballon. Klle n'a fait ici aucune sculpture. Elle ne s'est couchée dans aucun cercueil. Elle ne s'est permis aucun charlatanisme. Elle a été pure pour la première fois. Pure de toute coquetterie avec
le public, ce public amoureux d'elle, qui a été aussi pour la première fois l'auteur, et l'acteur,et le spectateur de la pièce jouée à son bénéfice si magnifiquement au Havre, l'autre jour, en ce temps d'histrionisme et de fétichisme qui n'est pas rare chez les vieux peuples, et dont elle, Sarah Bernhardt, faute d'autres, est présentement le Manitou.
Car nous en sommes arrivés là, et c'est de là qu'il faut regarder ce qui vient de se passer, au Havre, par dessus la tête de Mlle Sarah Bernhardt que ceci ne regarde plus, et ce qui est diablement plus haut que l'actrice... Les peuples finissent toujours comme ils ont commencé. Us ont commencé par des fétiches et des histrions (l'éternel tombereau de Thespis), et ils finissent par des histrions et par des fétiches, et quelquefois leurs derniers fétiches sont leurs derniers histrions. Ces vieillards de peuple, qu'il faut amuser comme des enfants parce qu'ils retournent à l'enfance, finissent par n'avoir plus de passion que pour leurs amuseurs ! Décadents à force d'être civilisés, saignés à blanc, et d'émotion épuisés par le fait de toutes les révolutions qui ont passé sur eux, ils ont
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la reconnaissance de leurs vieux nerfs pour ceux-là qui leur ont donné leurs dernières sensations nerveuses...
Et, jusque-là, tout est très bien et très naturellement se conçoit ; mais ce qui se conçoit moins et ce qui, pourtant, n'en prouve que plus la vieillesse des peuples, c'est la médiocrité des fétiches de leur dernière heure, c'est le peu qu'il faut pour être adoré d'eux, quand ils sont imbécillisés par la vieillesse... Ce n'est pas l'admiration de Cicéron pour Roscius qui étonne. Non ! Pas plus que celle de Napoléon pour Talma. Mais c'est, le jour où lout s'en vient bas dans Rome dégradée, c'est l'amour des histrions quelconques. Ce n'est plus l'amour de l'artiste qui joue les chefs-d'œuvre de Plaute et de Térence, ce n'est plus même l'amour du joueur de flûte et du mime et du danseur, contre lesquels le hargneux puritain de Juvénal a tant déclamé; car ils pouvaient, après tout, être de grands artistes. Mais ce qui affolait la vieille tête de Rome, ce n'était plus l'Art, ni le talent, mais la fonction, mais ie métier! Et quand Rome devint Constanlinople, ce furent des cochers -les verts et les bleus- qui lui firent tourner sa vieille tête, comme la roue de leurs chars ! Elle devint la proie et la prostituée de ses cochers. Ils régnèrent sur elle !
De même, aujourd'hui, de cela seul qu'elle est une actrice, qu'une actrice devienne l'idole d'une épo-
que vieillie, rien d'étonnant ; mais que cette idole devienne monstrueuse, et que, sans être par la beauté ou par le génie ni Mlle Contât, ni Mlle Mars, ni Mlle Georges, ni Mlle Rachel, ni une de celles-là qui dans leur temps enchantèrent les hommes, elle ait eu un de ces triomphes que ces femmes nettement supérieures, les reines de leur art, n'auraient pas osé seulement rêver ; qu'elle ait fait pavoiser des vaisseaux dans un port de mer et hisser des pavillons, comme s'il s'agissait d'une victoire de la France, parce qu'elle rapporte dans son sac huit cent mille francs d'argent américain qu'elle ne versera pas dans les mains de l'État, ceci est tellement prodigieux dans les prostitutions de la vieillesse d'un peuple, que cela restera dans l'Histoire dramatique et littéraire du xixe siècle comme un événement historique ineffaçable, pour l'instruction du monde et pour son mépris !
C'est un événement, en effet, l'événement qui donne la juste notion de l'état intellectuel de la France. C'est une mesure de l'anarchie d'un temps où tout se trouve abominablement désorganisé et démanli-
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bulé, et où personnes ni choses ne sont à leur place. Vous vous rappelez Mme Louise Collet, ce grotesque et insolent Bas-bleu qui a fait son bruit plus que si elle eût été quelque chose, et qui maintenant est ensevelie à cent mille pieds sous terre et dans l'oubli. Eh bien, Mme Collet avait fait chauffer au gouvernement italien un vapeur de l'État pour la porter dans les bras deGaribaldi, et voici, pour pendant, Mlle Sarah Bernhardt, que j'aime mieux que Mme Collet ! qui fait pavoiser les vaisseaux français, nous ont appris les journaux, ces sonneurs de trompe à son service. Et, de fait, ce sont les journaux, aussi badauds que le public, et même plus badauds, puisque ce sont eux qui ont allumé le public, ce sont eux qui ont préparé et fait au Havre le triomphe de Mlle Trajan Bernhardt ! Ce sont eux qui ont chanté cet opéra, renouvelé de l'autre! Ce sont eux qui, en se répétant, ces trompettes du rabâchage, ont poussé, par tout ce qu'ils ont dit d'elle depuis dix ans, à la démonstration insensée du Havre, à ce délire, à cette absurdité !
Que n'ont-ils pas dit de la Grande Actrice, de la Voix d'or, de la légendaire Voix d'or, de ce merle blanc des grandes actrices ?... Ah ! ce sont eux qui se sont montrés les Hâvrais avant les Hâvrais. Ce sont eux qui se sont montrés des Hâvrais avant d'aller au Havre ; car ils y sont allés, au Havre, pour assister au triomphe de la fille de leurs articles,
croyant, ces dévoués, partager la gloire avec elle ! On les a vus partir en troupe, tous fiers, à l'avance, de lui composer, de toutes leurs importantes personnes, un Élat-Major! Ils se sont dit qu'on écrirait leur nom à la lumière de son nom, et que ce serait toujours là une petite réverbération de ce nom sur le leur ! Et ceux-là mêmes qui n'ont pas pu partir et quitter Paris, et qui ne pouvaient par conséquent bénéficier des éclaboussures de cette gloire montrées orgueilleusement sur les habits des valets de pied qui marchaient derrière la voiture, ceux-là ont poussé aux roues, à distance, dans les descriptions qu'ils ont faites de la marche triomphale à laquelle ils auraient voulu assister ! Quelques-uns, il est vrai, plus spirituels peut-être que les autres, et qui sait ? peut-être jaloux, ont trouvé la chose si étonnamment forte que, pour ne pas paraître tout à fait les jocrisses à queue rouge du cortège, ils l'ont blaguée en la racontant.
La blague sauve tout en France. C'est la moquerie sans griffes d'un temps qui n'a pas celles du lion. C'est le fleuret boutonné de la lâcheté moderne qui peut toujours dire à l'amour-propre qu'elle a blessé : « Pourquoi vous fâchez-vous?... je blaguais. » Les blagueurs de Mlle Sarah Bernhardt sont capables de se vanter à elle de lui avoir été utiles, et elle, qui se connaît en ces utilités de publicité, capable à son tour de les inviter aux dîners et aux fêtes qu'elle ne
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manquera pas de donner en arrivant à Paris. Ils auront eu l'air de se moquer d'elle; mais ce n'aura été qu'un air, un air de plus dans la tempête d'une renommée que tout le monde a soufflée, et dont nous sommes tous plus coupables que la femme heureuse qui en jouit.
30 Mai 188 i.
C'est un début, et c'est un succès très brillant, que cette pièce du Prêtre, jouée hier soir au théâtre de la Porte-Saint-Martin et applaudie comme on applaudissait autrefois, aux plus beaux jours de ce théâtre. L'auteur, M. Charles Buet, a fait souligner par l'acteur qui l'a nommé que c'était là son premier ouvrage dramatique, et j'aime cette coquetterie modeste et orgueilleuse à la fois. C'est une affirmation et c'est une promesse. L'auteur, qui croit en lui avec juste raison, vous fait partager l'espérance de le voir prendre au théâtre une place que depuis longtemps personne n'y prend plus. Après ce que je viens de voir et d'entendre, je ne serais nullement étonné que le jeune homme qui a écrit le Prêtre fût une tête dramatique d'un ordre fécond et élevé, et que la pièce qui le tire aujourd'hui avec éclat de
l'obscurité fût la première d'une série glorieuse. M. Charles Buet, s'il est nouveau au théâtre, n'est pas nouveau dans les lettres. C'est un journaliste de beaucoup de verve et d'ardeur, et c'est aussi un romancier. Mais ni sa verve de journaliste, ni son talent de romancier, ne lui ont valu ce que vient de lui donner, en quelques heures, son drame du Prêtre, c'est-à-dire une place désormais visible au soleil de !a publicité !
Et l'on peut dire qu'il l'a conquise ! car il avait contre lui l'inexpérience d'un genre de littérature qu'il abordait pour la première fois, et de toutes les difficultés à vaincre la plus grande, — celle même du sujet qu'il avait choisi... En effet, le prêtre, — le prêtre catholique, s'il reste prêtre avec son caractère sacerdotal, est le personnage dramatique le moins sympathique à la foule... Le courant magnétique des sentiments communs manque entre eux... Le prêtre catholique a une moitié de lui-même dans le surnaturel, et le public, le public de ces derniers temps qui devient de plus en plus impie, ne sait plus entrer dans cette lumière. Pour faire accepter le prêtre, pour le rendre intéressant et pathétique sans fausser la grande notion qu'il exprime, il fallait une force et une dextérité exceptionnelles, et M. Charles Buet lésa eues. Il a même eu l'audace de sa force. Il a bravement intitulé son drame : Le Prêtre. Dans l'état actuel de l'opinion, c'était
presque provocateur ; mais il a su imposer à un public peu respectueux d'ordinaire pour les prêtres le respect du sien, et c'est avec ce prêtre, resté prêtre dans la pureté de son personnage, qu'il l'a passionné !...
Disons-le tout de suite, parce que c'est son mérite et sa gloire, l'auteur de ce drame, qui révèle une puissance d'autant plus grande qu'elle s'exerce à une immense hauteur dans l'ordre moral, a dédaigné de se servir du diabolisme humain des passions mauvaises insurgées dans le cœur de l'homme contre le sentiment du devoir. 11 n'a point donné, lui, le cœur de son prêtre à dévorer aux passions qui dévorent celui du prêtre de Notre- Dame de Paris, dont le sang vierge bout pour une vile bohémienne, et qui font de la vie de ce prêtre impur une anticipation de l'Enfer... Dans le Prêtre, de M. Buel, le Diable n'est point. 11 n'y a que Dieu ! Il n'y a ici qu'un fils, animé du plus beau sentiment qui soit parmi les hommes, luttant contre un autre fils encore, le fils de Dieu, qui est le Prêtre, et c'est le combat de ces deux fils, — le
fils de la chair et le fils de la grâce, — IuLlant de sublimité dans un cœur qui les contient tous les deux, que l'auteur nous a montrés avec une vigueur qui l'a sauvé, d'une originalité si profonde et si belle ; car c'était si haut, cela, qu'on pouvait croire que le public, l'épais et vulgaire public, ne s'élèverait pas jusque-là, et cependant M. Buet l'a pris dans ses bras et l'y a porté. Il fallait qu'il eût les bras bons ! Chose rare au théâtre, et surtout à cette heure de Naturalisme, d'avoir pu élever son public jusqu'à la hauteur des sentiments héroïques et surnaturels !
La donnée de ce drame était si simple, mais si pleine, et l'auteur si fort, qu'il eût pu, selon moi, ne pas jeter l'Inde et ses tableaux à travers, et négliger tous ces détails de mise en scène asiatique qu'il a cru peut-être nécessaires au succès d'une pièce qui n'avait pas besoin de cela. Il aurait été plus digne de l'auteur du Prêtre de rejeter des tableaux faits pour prendre la foule et de serrer dans un autre cadre plus austère l'idée, les passions et les événements de son drame, indiqués d'ailleurs avec tant de netteté et de pathétique dès le prologue. J'aurais voulu le voir rester sur le terrain de ce prologue et ne pas s'en aller si loin ! Je n'ai pas, il est vrai, à signaler les combinaisons qu'il fallait pour que le drame restât plus longtemps et plus approfondi sous nos yeux. L'au-
tcur, ce me semble, avait assez de talent pour les trouver ; mais si nous n'eussions assisté qu'aux développements continus du drame seul, sans tous ces spectacles de la guerre des Anglais et des Indiens qui l'alanguissent et l'assoupissent, mais ne le font pas oublier, l'œuvre aurait pris alors le caractère du chef-d'œuvre. Or, ces détails, qui paraissaient peut-être indispensables dans l'anxiété du succès, l'étaient si peu qu'ils ont souvent impatienté le public, qui désirait l'étreinte du drame et qui a supporté sans murmurer, en l'attendant, tous ces détails, tant il se sentait empoigné.
Maintenant, le drame, qu'il ne fallait pas, selon moi, lâcher une minute, même pour courir, aux Indes, après le succès, le voici dans ce que j'appelle sa plénitude et sa simplicité.
Le marquis de Champlaurent a été assassiné par son ami Olivier Robert, un scélérat, qui a su faire guillotiner à sa place un vieux mendiant breton dont il avait pris les habits pour commettre son assassinat. Parti avec l'argent de l'ami qu'il a tué, Olivier Robert a fait aux Indes une fortune de
commerçant et d'aventurier, comme on en fait dans ce pays où tout semble colossal et démesuré. C'est l'étalage de celte fortune, c'est la description des mœurs anglaises mêlées aux mœurs indiennes qui comblent, dans la pièce, l'intervalle des années qui ont suffi pour faire des hommes des enfants de l'assassiné, et pour les rejeter, grâce à ces circonstances mystérieuses qui sont la vie, dans la voie fastueuse et sombre de l'assassin... L'un est un officier de marine au service de la France, lequel devient amoureux de la fille du meurtrier de son père, et l'autre, prêtre, aussi aux Indes, et, toujours par le fait des circonstances dont l'homme ne sait jamais le premier mot, le confesseur de l'assassin, condamné à mort et qui va mourir. Le drame, qui n'est qu'entre ces trois personnes, se concentre plus profondément entre le prêtre et l'assassin. Jusqu'à ce moment, le prêtre avait prouvé, dans beaucoup d'actions épisodiques, qu'il avait toutes les vertus et tous les dévouements du prêtre ; mais le voici arrivé à la grande épreuve, et, au sixième tableau, le drame éclate, avec une beauté qui nous dédommage d'avoir si longtemps attendu. Rien de plus pathétique et de plus tragique, en effet, que cette nuit entre deux hommes dont l'un vient confesser l'autre, qui est l'assassin de son père et qu'on va passer par les armes au premier rayon de l'aurore. Le prêtre ne sait pas que c'est
l'assassin de son père; mais à l'obstination, à l'impénitence, à la fureur de cet homme qu'il voudrait consoler et absoudre, le prêtre pénétrant a vu, de cet œil de prêtre qui est la sonde de nos cœurs, qu'il doit y avoir dans la conscience de cet homme de bronze, que rien ne peut briser, quelque chose d'énorme, qui bouche tout à l'aveu et qui le pousse à la colère, à la haine, à l'ironie, à l'insolence, à tous les crachats du mépris ; et c'est alors qu'il déploie, lui, toutes les éloquences du prêtre et tous les charmes d'une charité divine, pour lui faire dire ce mot qui apaise tout dans nos âmes, même avant que Dieu ait pardonné. La scène est longue. Le prêtre et l'athée assassin sontin fatigables.
Je ne crois pas qu'il y ait une scène plus longue au théâtre, et elle a semblé courte tout le temps qu'elle a duré, quoique dans la salle on ne respirât plus... Mais que n'est-elle pas devenue, ceLte scène terrible, quand l'assassin, pour mieux insulter et blesser ce confesseur qu'il ne peut fuir, puisque ceux qui l'ont condamné à mort l'ont enfermé avec lui, lui jette enfin le mot de la rage arrivée à son plus affreux paroxysme : « Tu parles de parce don, prêtre menteur ; me pardonneras-tu, à moi, à « moi qui ai assassiné ton père!... » Il ne fallait rien moins que cet horrible aveu, que cette pointe du couteau qui a tué le père enfoncée clans le cœur du fils, pour réveiller « la bête endormie », comme il
dit, cet admirable prêtre, dans son langage sacerdotal, du plus beau sentiment de la vie comme nous disons, nous qui n'avons pas l'honneur d'être prêtre ; car pour les prêtres, il y en a un plus beau !
A ce coup-là, à ce mot-là, il faut voir Taillade prendre sur la table le poignard de l'assassin de son père, le lever sur lui, et, tout à coup, le jeter... Ce qu'on en dirait ne le montrerait pas.
Et il n'a pas été grand acteur que là. Le drame continue après la mort de l'assassin, que le prêtre n'a pas converti. Ceux qui l'ont fusillé ont empêché le prêtre de l'accompagner au supplice, et, au moment où il va se jeter par une fenêtre pour rejoindre le condamné sous les balles, on entend les suprêmes détonations. Maintenant, lui qui sait touti parlera-t-il ? Dans le drame, c'est une phase nouvelle. Parlera-t-il?... Empêchera-t-il son frère d'épouser la fille du meurtrier de son père?... Et cette partie de la pièce de M. Charles Buet, Taillade la joue mieux, selon moi, que la première. Elle convient peut-être encore mieux au talent gouverné,
LE l'KKTRK
réfléchi, concentré de cet acteur qu'on pourrait citer parmi les profonds. Il n'est pas possible d'être mieux prêtre dans cette pièce qui s'appelle le Prêtre. Il l'est de ton, de geste, de simplicité, de douceur, d'émotion, de tenue ; il fait peau avec sa soutane. On dirait qu'il est né avec... Puissance de la métamorphose chez les grands artistes! Croirait-on que c'est ce visage qui nous épouvantait en nous froidissant, quand il jouait Saint-Just?... Dans la dernière partie du drame de M. Charles Buet, où il y a, à plusieurs places, des choses shakespeariennes, mais où j'aurais voulu des mots shakespeariens qui malheureusement n'y sont pas, Taillade a joué véritablement comme il aurait joué dans Shakespeare. Quand, écrasé par le secret, — l'affreux secret qu'il sait seul et qui l'étouffé, et qui, s'il le dit, va étouffer le bonheur de son frère et de la femme qu'il aime, — il m'a rappelé Hamlet par l'incertitude, le déchirement, le remords anticipé, la vision du père qu'il voit dans sa pensée, — dans Vœil de sa pensée... Dans la chambre du crime, où il est revenu, où il est plus beau qu'il ne l'est pendant toute la pièce, dans cette chambre de souvenirs sanglants dans laquelle il erre, cherchant le spectre adoré qui n'y est pas, quand il frotte son front contre les colonnes de ce lit sombre et mue et qu'il en caresse les lourds rideaux baissés de ses mains tremblantes, il a eu plusieurs fois une façon
de renverser sa tête devant la vision de son père qui me la faisait voir, à moi, et qui l'auréolisait d'amour interrogateur et d'épouvante...
Pour moi, c'était Hamlet devenu prêtre. C'était l'abbé Hamlet ! Grand honneur pour lui, Taillade, de rappeler dans un rôle de M. Buet un rôle de Shakespeare, et grand honneur pour M. Buet aussi, — honneur pour tous deux !