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LA PETITE SŒUR

9 Mai 1881.

Que je suis donc fâché pour le Vaudeville, mon théâtre favori, d'y avoir vu ce que j'y ai vu mercredi dernier ! Que j'en suis fâché pour M. Raymond Deslandes, le plus charmant des directeurs, qui a fait un tel accueil de mise en scène à une pareille pièce, et auquel je ne puis reprocher pourtant de l'avoir montée avec tant de soin, cette pièce bête... car il ne peut pas, malheureusement pour lui et pour nous, faire sortir des gens d'esprit des planches de son théâtre, en le frappant du pied, comme ce menteur et ce rhétoricien de Pompée disait qu'il faisait sortir de terre des soldais! On est injuste bien souvent pour ces pauvres diables de directeurs de théâtre, qui sont les quêteurs de chaque soir pour les besoins de leur Église, s'il vous plaît! et qui de-

mandent à tout l'univers qu'on mette un homme d'esprit dans leur chapeau... Il n'en tombe plus maintenant, dans ce chapeau-là!... Que j'en suis fâché pour les acteurs eux-mêmes, obligés de nous débiter des platitudes à tuer le talent qui les dit, et encore plus pour tant de jolies bouches d'actrices, évidemment faites pour mieux que cela !

Ce Drame de la Gare de l'Ouest, qui devait s'appeler dans l'origine : l'Avocat des Belles-Petites, — un titre de la Vie parisienne, lequel, du moins, n'eût pas trompé le public sur le sens de la pièce ; — ce Drame de la Gare de l'Ouest, qui semblait faire présager une pièce sombre, terrible peut-être, quelque vitriolade par ce benoît temps, quelque brave coup de pistolet dans le dos, puisque c'est là la manière de faire l'amour aujourd'hui ; ce drame, au fond, n'est pas un drame du tout. C'eût bien voulu être une comédie, et même c'était parti pour cela, mais l'auteur a manqué le train, et cela n'a été qu'une assez inepte et basse pantalonnade de M. Durantin, qui faisait mieux autrefois quand M. Dumas, le sauveteur des mauvaises pièces, lui tenait le menton et lui apprenait à nager. Il a fait là, M. Dumas, un mauvais élève. Dès qu'on ne le soutient plus, il s'enfonce... J'avais même peur que, de mercredi à lundi (quatre jours !), on ne fît renlrer en gare cette honteuse locomotive et qu'on ne l'y remisât définitivement, eu qui m'eût désarmé de mon feuilleton;

car on ne bat pus un ennemi à terre, quand on a pour deux sous de générosité, et toute pièce ennuyeuse est pour moi une ennemie ! Seulement, celle-ci n'avait pas eu besoin qu'on la jetât par terre pour s'y étaler tout à plat et tout de son long ; elle y avait coulé d'elle-même facilement, et par le propre poids de sa sottise...

Elle est tombée, en effet, sans grand bruit, sur ce tapis mou de l'humeur facile d'un public hébété par tout ce qu'on lui joue depuis si longtemps, et qui, dans son affaissement stupide, prend, sans se révolter, toutes les drogues qu'on lui présente. Deux coups de sifflet seuls, vers la fin de la pièce, ont fait une légère arabesque sur ce tapis engourdissant; mais ils avaient comme peur d'eux-mêmes, ces timides sifflets, et ils se sont tus, et le tout a versé doucement, comme un ivrogne dans un bourbier, et sans se faire le moindre mal, puisque, cette pauvreté de pièce, la voilà encore jouée aujourd'hui !

Ce tohu-bohu d'une gare au moment où les trains vont partir, qui commence la pièce, continue pendant toute la pièce, quoiqu'on ne soit plus en cette

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ingénieuse gare, et les critiques du lendemain, tout fraîchement sortis des embrouillaminis de ce tohubohu, ont eu beaucoup de peine à se démêler de ces insupportables confusions. Un d'eux, plus spirituel que les autres, se l'est même épargnée dans une pirouette de cinq lignes, — et je lui volerai cet esprit-là. Plus à distance que lui des confusions de ce soi-disant drame, je n'essaierai pas de l'écheniller, de le clarifier des petits événements qui le troublent, et tournent et tourbillonnent autour de l'enfant très peu dramatique, au maillot, qui devrait être Vaffixe de la pièce, et qui, à un certain moment, disparaît sans que personne le réclame, pas même sa maman!... Et, en effet, c'est cette poupée d'un poupard en carton qui est le personnage important de la pièce, et qui m'a rappelé, dans les bras de Delannoy, qui lui fait risette, l'autre poupée en carton de M. Dumas dans les bras de Dupuis (dans la Visite de noces), souvenir de reconnaissance que M. Durantin devait bien à son maître nageur !

Delannoy a joué avec une conscience incompréhensible s'il s'entendait dire ce que M. Durantin mettait dans sa bouche, le rôle affreusement imbécille de ce gardeur d'enfant que la mère a llanqué dans ses bras, avant de faire ses petites affaires dans les gares, au moment de partir, et qui, tout à coup, s'y attache, et qui le rapporte à la mère à

travers les polices qui s'en mêlent, laquelle excellente mère n'y fait pas la moindre attention quand il le lui rapporte et qui bientôt n'en parle plus ! Delannoy a porté — et même sans fléchir — le poids accablant des niaiseries de ce rôle, immense de niaiserie. J'avoue que je l'ai admiré ! Je l'ai admiré pour son courage et pour sa force de mulet à porter le fardeau d'un rôle bon à jeter par terre vingt-cinq fois ! Dans ce rôle de vieux roquentin, de vieux danseur, de vieux professeur de maintien et de grâces, de vieux amoureux de cocottes qu'il prend pour des baronnes maternellement infortunées, il a été aussi vieux crétin que M. Durantin avait pu le rêver. Seulement, il a eu cette supériorité sur M. Durantin qu'il a voulu être et qu'il se savait être le crétin de son rôle, en le jouant, tandis qu'en l'écrivant, ce rôle, M. Durantin ne savait pas, lui, à quel point il l'était 1

Car il ne faut pas barguigner, comme dit Molière. Il faut en finir avec ces pièces déshonorantes pour l'esprit français qu'on met présentement à la scène, et qui pourraient s'intituler, comme dans les correspondances épistolaires : « de la même au même, « de gâteuse à gâteux ! » Ah ! quand on est au bout de tout, il faut bien sauter le fossé des mots. Dans la littérature dramatique, nous en sommes actuellement au gâtisme. La langue, les plaisanteries, les situations, l'abjection des types, tout mérite ce

nom immonde dans la pièce de M. Durantin, pour laquelle le sifflet même est de trop ; il suffît des pouah! du dégoût... Sans les acteurs (tout le théâtre maintenant, pour moi!), sans les acteurs, — les acteurs seuls, — on n'écouterait plus les pièces et on les interromprait à moitié, en sortant avec éruption et en se bouchant le nez de la putréfaction de pareilles œuvres !

Avant ce Drame de la Gare de l'Ouest, dont je n'ai voulu dire qu'un mot pour éviter d'être aussi ennuyeux dans mon analyse que l'auteur lui-même dans sa pièce, ils ont joué, mercredi aussi, au Vaudeville, dans l'indigence de pièces qui est le mal dont meurent présentement tous les théâtres, sans exception, une pièce de moindre longueur, de moindre complication et de moindre tapage, et qu'ils n'y auraient peut-être pas donnée dans un autre temps. C'est un acte intitulé : la Petite Sœur.

C'est aussi une petite pièce. C'est delà littérature dramatique minuscule, comme les femmes en font et peuvent en faire sans inconvénient et sans encouragement non plus ; car elles sont, en grand nombre,

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1res proprettes à faire de ces petits ouvrages lilliputiens de sentiment et de moralité mêlés, qui, dans l'atmosphère où ils devraient rester, pourraient avoir un certain charme pour les âmes facilement attendries,— par exemple dans un pensionnat de jeunes personnes, le jour d'une distribution de prix, devant un public de mères de famille! Mais, transportées dans le cadre d'un théâtre comme le Vaudeville, ces petits parfilages de sentiments azurés, pour lesquels les femmes ont l'aptitude qu'elles ont pour tous les genres de parfilages, trahissent l'ambition d'un basbleu moins modeste que les choses modestes dont il est capable. Cette ambition, l'auteur de la Petite Sœur, Mme Marie Barbier, en aurait peut-être été punie sans Mlle Réjane, à laquelle elle doit certainement son succès.

Les femmes, même celles qui font des comédies, aiment tant le petit en toutes choses, qu'en voici une qui fait une pièce intitulée : la Petite Sœur, quand il y en a deux qui se valent dans cette pièce, qu'on pourrait appeler: les Deux Sœurs. Elles sont, en effet, ces deux sœurs, aussi bonnes l'une que l'autre ; elles luttent de tendresse et de dévouement réciproques. Elles veulent également se marier : l'une se cache d'être belle et spirituelle pour mieux marier sa sœur cadette; et sa sœur cadette a l'indiscrétion généreuse de tous les mérites et de tous les dévouements de son aînée, et c'est elle qui l'em-

porte : c'est elle qui marie sa sœur à l'homme qu'elle aime! Voilà cette facette de bague, dans laquelle Mlle Réjane a miré, ce soir-là, une jeune et charmante comédienne, et je l'y ai vue de plain-pied ! C'est elle qui joue la sœur cadette, « la petite sœur », et qui a donné à cette babiole enfantine et vulgaire au fond, malgré les honnêtes et naturels sentiments qu'elle exprime, la grâce d'un talent qui fait immédiatement distinguées les choses vulgaires. Une baguette de fée !

Mlle Réjane, qu'on ne fait pas jouer assez souvent au Vaudeville, et à qui je voudrais voir des rôles en proportion du talent que je lui soupçonne, s'est montrée très fine comédienne dans la chosette de Mme Barbier. Elle y a été légère dans Vattendrissement sans diminuer V attendrissement, celte nuance difficile, et elle a touché avec cette nuance autant les esprits que les cœurs. C'est le chef-d'œuvre de la comédienne au théâtre ! Faire verser des larmes n'est pas, au théâtre, de cette extrême difficulté. 11 y a dans un public tant de cœurs badauds et patauds qui pleurent même quand l'acteur est faux, s'il dit des phrases sentimentales et communes. Il y a des Prudhommes de larmes, comme il y a des Prudhommes de solennité ! Mais toucher et rester spirituellement légère, en touchant, — mais ne pas trop appuyer de son ongle rose sur le cœur à qui l'on a affaire, et pourtant lui faire sentir l'on-

glerose dont il faut qu'il ait la délicieuse chiquenaude, voilà l'art qui ne s'apprend pas, qu'a ou que n'a pas la comédienne, mais qui, quand elle l'a, est une chose divine ! Mlle Réjane l'a eu ce soir-là.

Elle a mis de l'esprit dans le sentiment, de la taquinerie dans la tendresse. Elle a désentortillé, au physique et au moral, de ses voiles noblement hypocrites, la beauté du corps et de l'âme de sa sœur, avec des mouvements et des inflexions qui m'ont fait passer devant les yeux la femme de l'avenir qui pourra jouer Marivaux peut-être! — ce que je regardais comme impossible en pensant à Mlle Mars et en regardant Mlle Tholer l'autre jour.

Eh bien, nous verrons ! Mais j'ai vu, mercredi ! Seulement, j'aurais voulu la voir en dernier lieu. J'aurais voulu que la Petite Sœur eût été jouée après le Drame de la Gare de l'Ouest, qui a passé si grossièrement sur la suavité de mon souvenir.

A ce prix, j'aurais oublié avec délices la pièce de M. Durantin.

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