DON FERNANDO, LE COMTE
LB coMTBt à part. Je devais finir ainsi. Le tisserand ferme les portes en dedans. Mon orgueilleuse pensée a lassé le ciel puisqu'il a voulu se servir pour Tabattre d'un si vil iostrumenu
DOif FBRHARDO, se démasquant. Ciomle, me reoonnalirsezvous?
LE COMTE. Oui, et à votre valeur pleine de violence je vous avais reconnu avant que vous ne vous fussiez démasqué.
DON FERNANDO. QUi SUi8*-je?
LE GOHTE. Vous ètcs Ic tisseraud Pedro Alonte, je ne Pai pas oublié I
DON FERNANDO. Vous ue m*avez pas encore bien reconnu, Comte, regardez-moi mieux.
LE COMTE. D'après vos paroles je croirais, si cela pouvait être, en retrouvant en vous le vivant portrait de Fernando llainitez^ que c'est lui-même que je vois.
DOif FERNANDO. Je suis bien lui, comte.
LE COMTE. Dieu m'assiste ! Si le ciel que j'ai offensé a permis que du sépulcre qui recouvrait votre froid cadavre enterré sods mes yeux, vous vous soyez l^vé pour venger votre sœur, fai déjà payé ma dette, et, en recevant ma main, elle a recouvré son honneur. Que me demandez-vous de plus ?
DON FERNANDO. Jo DO vcux pas que vous ro'ôtiez le mérite de mon action en attribuant à un miracle du ciel les exploits de ma main, et quoique j'entende bien être envoyé par le ciel pour vous punir, je ne suis pas mort, comte, je suis vivant, el mon bras sera Tinstrument de voire mort.
LE COMTE. Gomment cela se peut-il? je vous ai vu moimême descendre dans le gouffre d'un tombeau.
DON FERNANDO. Gc fut unc lllusion, Dou la vérité, et pour que vous n'enleviez pas à mon courage la gloire qu'il a mérililc , écoutez-moi: Il y a six ans que la dent venimeuse de Tenvie qui répand sa fureur éternelle et le poison de sa rage sur la valeur, la vertu, la noblesse et la renommée, déclara la guerre à mon père; hélas î il fut le papillon qu'attire vers sa flamme la faveur du roi; cette faveur il devait la perdre et se perdre en même temps. L'inimitié, la rivalité et la jalousie quela faveur des cours crée entre les rivaux (car don BellraDRamirez ne put et je ne pus moi-même manquer à la loyauléel à notre sang), accusèrent mon père d'avoir signé un traité de trahison avec le Maure Céîlan, roi de Tolède ; et la mécbâDce té rompit ainsi le fort bouclier de la vérité. Le loyal Alcaïde tendit son cou innocent à l'ignominie du supplice. Le ciel voulut que^ me voyant près de subir le même sort et pom^ dérober au jugement capital qui m'avait frappé, la crainte me prêtât des ailes et que je trouvasse un asile dans l'église de Saint-Martin, dont le manteau couvre toujours les roalhenreox. Apprenant là vos projets sur ma soeur, afin que sa faiblesse
oa votre violence ne la fit point faillir, je voulus Tempoisonner ; mais la pitié ou Tadresse de celui qui avait préparé le poison sauva dona Ana; de sorte qu'en feignant d*ètre morte elle échappa à la mort. Il ne me restait plus qu*à me soustraire à la menace et au coup que me réservait le dur destin, la nécessité m'en donna le moyen, moyen horrible mais sûr; et tandis que la nuit enveloppait les humains dans le plus profond sommeil, le danger, stimulant mon audace, j'exécutai mon dessein. J'entre dans un caveau où l'église sainte avait enfermé la dépouille des raorls, je rassemble mes forces et je lève une froide dalle, porte de ce profond tombeau ; j'entre , et marchant à tâtons dans le sombre caveau qui semble le royaume de l'épouvante, je tire d'un cercueil un corps qui venait d'y être déposé la même nuit. J'enlève le linceul du cadavre rigide et je revêts ce cadavre de mes propres habits» Pour que ma ruse ne fût pas découverte, je lui • labourai le visage de coups de poignard, et, après avoir transporté en cet état dans la rue le mort ravi à sa paisible sépulture, je m'enfuis dans la campagne n'ayant queson suaire pour vêtement. On trouva plus tard au lever du soleil, le corps glacé vêtu de mes habits qui contenaient mes clefs et mes papiers lesquels furent regardés comme autant de témoins fidèles; la renommée accrédita la nouvelle, ce désastre impie attendrit les cœurs les plus cruels, on descendit ce corps dans la terre, noire patrie commune et le bruit de ma mort se confirma. Moi, fugitif, je pris ma course vers Guadarrama. Feignant d'avoir été dépouillé par des brigands je me recommandai à la piété chrétienne du curé de ce pays qui, touché de mon loalheur et de mon dénûment, fit une quête dans le village et m'acheta un vêtement avec lequel je partis pour Ségovie. Avant d'entrer dans la ville je coupai ma barbe afin de rendre mon visage méconnaissable; la souffrance et le chagrin
avaient du reste depuis longtemps opéré dans mes inils ce ehangeroent que je soubtitus ; je pris le nom de Pedro Âlomo, et contraint parla nécessité j'évitai sa dure loi en servant un tisserand dont j'appris Tétat. Sii fois Thiver gela les eaoi de roronte et la neige couvrit de son écume floconneuse la tète de ce mont allier ; et je jouissais, dans cet horizon, de la quiétude et de la félicité comme un homme qui de la plage comtemplerait le golfe orageux de l'ambition. Le sort se lassa de mon repos et de mon bonheur; il se servit de la beauté de Teodora pour soulever la tempête dans laquelle je me noie aujourd'hui; je conquis son coeur et elle paya mon amour par sa fidélité; elle était noble, elle était belle et dévouée, et moi j'étais heureux et j'avais promis de l'épouser. Telle était ma situation, quand les destinées amenèrent à Ségovie le tumulte de la cour pour que votre persécution vint chasser de mes yeux le sommeil, ajoutant à l'orage de ma jalousie et à l'outrage înfÂme de votre main, celui que vous fîtes à ma sœur. A chacune de ces offenses votre vie suffit à peine. Telle est mon histoire, comte. Assuré que je suis vivant et que la force de mon bras et de mon cœur est bien celle d'un homme, et non un prodige de l'enfer, soutenez les outrages que vous m'avez faits; et, saisissant votre épée, que votre main tyrannique se montre aussi hardie contre ma vie qu'elle le fat contre mon honneur I
Il met l'épée k U main.
LE coMTK. Fernando, étant le frère de doîla Ana, pourquoi cette fureur contre son époux?
DON FERNANDO. Lc dou de votre main a réparé son honneur, votre mort seule peut réparer le mien.
LE COMTE. Vous VOUS croyez à tort offensé, puisque mon injuste folie n'a pas outragé Fernando Ramirez, mais un homme, tisserand de son état, et qu'on appelait Pedro.
LE TISSERAND DE SÉGOVIE 37l
DOS FERNANDO. Cette jouc est la môme qui a gardé l*ei&preiate de votre odieuse main; si c*eit au tisseraod que s'adresse rîDjure» prenez que c'est le tisserand et non Fernando qui vous tue. Ce oœur est celui que votre amour pour ma fliHiine a offensé.
LK coMTi« Si ringrate me résislOi en quoi vous offen* sé-je?
DON FERNANDO. La tentative sufiil pour offenser un mari.
Ils S3 battent et le comte tOml)e.
LE COMTE. Je suis inorl i Ciel I le cMlimeul de mes fautes est juste. Écoute, car déjà je meurs! Je témoignai contre toi et contre ton père; je fus un faux témoin^ Fernando. C'était Tordre de mon père; nous étions envieux de vous. J^rdonnezmoi, puisque vous êtes chrétien et que je meurs!
U meurt.
DOn FERNANDO. Meurs donc Ipardouué I
n sort,
SCÈiNE XVIII
CUlCUON, sortant de sa cachette.
La tourmente est passée si j'en crois ce silence. Doucement. Oui, le tisserand gentilhomme est parti. J'ai appris de belles choses. Que le diable t'emporte, Pedro î Tu étais Fernando Ramirez? Pardieu! je disais bien tout à l'heure qu'un tisserand si vaillant cachait quelque mystère. Pauvre comte ! Le voici étendu par terre comme un^thon I mais le tisserand a mis la clef en dehors. Hélas! que feral-je enfermé avec un mort? Quelle agréable compagnie ! Je tremble. Je confesse que je fus toujours avec les vivants une poule mouillée, mais avec les
morU je suis encore moins qa'une poule. J'ai envie de descendre par celle fenêtre. La troupe de ces féroces brigands chemine déjà vers la montagne. Avec les draps du lit de ce pauvre comte, je pourrai fabriquer uue échelle volante; il j a ici une si mauvaise odeur que j'en suis suffoqué et importuné ; pourtant je ne sais lequel des deux sent mauvais, moi on le mort.
La gorge de la Guadarrama.