‹ Théâtre d'AlarcónChapitre 188 sur 192 · LES SEINS PRIVILÉGIÉS · texte numérisé non relu

LES SEINS PRIVILÉGIÉS

LOS PECHOS PRIVILBGIADOS

Il faut avant tout expliquer ce titre biiarre. Il rappelle le privilège qn'aecorda le roi de Léoa Alphonse V à k famille de Villagomez, privilège qui conférait la noblesse à toute femme qui allaiterait un fils de cette illustre maisoo.

Rodrigo de Villagomez, infançon de Léon, aime Léonor, l'une des filles de don Melendo, comte de Galice, et il a obtenu du comte la promesse d'une prochaine union. Comme il se dispose à porter à Léonor l'heureuse nouvelle du consentement de son père, le roi vient en grande hâte trouver Rodrigo, à qui i! veut parler sur-le-champ ei dans le plus grand secret

— Je suis amoureux, lui dit le roi; il faut que vous soyez mon confident et mon interprèle auprès de celle que j'aime; elle est fille de don Melendo, comte de Galice.

— Hélas l soupire tout bas Villagomez, le roi est mon rival* ^— Vous êtes tellement l'ami du comte, reprend le roi de

Léon, que nul mieux que vous ne saurait me servir, et vous le pouvez puisque c'est sa seconde fille qui m'a inspiré celle passion.

Ce mol a rendu toute sa tranquillilé à Rodrigo, puisque ce n'est pas Léonor qu'aime le roi.

» Peusez-vous, seigneur, répond-il eo souriant, que don filelendo soit homme à vous refuser la main de sa fille ? Déclare^vous à lui, je ne crains pas de prédire que vous le oomblerez de joie^

— Si je voulais épouser doiia Elvira, croyez-vous done que je vous demanderais la faveur que je sollicite de vous ?

— > [/estime que j'ai de votre personne, sire, m'empochait de vous supposer un tel dessein. M'esiimez-vous donc si peu de votre côté, que vous comptiez sur moi pour une action si déloyale 1 Et enfin, croyez-vous que j'estime assez peu le eomte pour supposer qu'il vous acœpte autrement ((ue comme son gendre ?

— Vous, le comte et moi, Rodrigo, nous avons tous droit à l'estime; mais aucune loi ne dirige le caprice, et la raison ne peut rien contre l'amour. Et quand don Sancho Garcia, comte de Gastille, veut pour assurer la pafx entre nos royaumes, me donner la main de dona Mayor, sa fille, et que je repousse ses offres, puis-je épouser la fille d'un de mes vassaux?

— Mais si votre coeur obéit à la raison, pourquoi ne vous dissuade-t-il pas de faire au comte de Galice celte offense ?

— L'amour m'avengle. Ne me donnez pas de conseils, Rodrigo, faites ce que je vous demande, si vous êtes mon ami.

— C'est parce que je le suis que je place devant vos yeux le miroir de la vérité; la véritable amitié se montre dans un bon conseil.

— J'accorde que vous m'avez averti et que je vous suis obligé de votre conseil, mais puisque je persévère dans mon dessein, vous devez me prêter votre secours.

— L'erreur de l'amitié n'affranchit pas du devoir.

— La volonté du roi vous disculpe sufiBsamment.

— Je paraîtrai d'autant plus coupable, car c'est toujours au favori qu'on attribue les fautes des rois.

— Si vous vous sentez plus obligé par Tamitié du comte que par la mienne, cette discussion aura servi à me détromper; mais si vous me préférez à don Melendo, de deux choses Tune, ou vous me servirez ou vous ne serez plus mon ami.

— Sire, si mon sang et mon courage ne m'ont pas aqais ce litre, vous me vendez cette faveur bien cher, puisque c'est au prix de mon honneur. C'est là quelquefois le moyen d'arriver à l'amitié royale, quand on n'a pas d'autres ailes pour vous y porter ; mais ce moyen ne convient pas à celui qui peut s'élever par son mérite.

— Pensez, Rodrigo, que je trouverai mille vassaux qui me serviront dans cette affaire, et que vous ne trouverez pas fatcilement un autre roi pour ami.

— On dira donc, sire, que j'ai été le seul capable de sacrifier l'amitié du roi à l'honneur ; les méchants mettent les bons en lumière, comme la nuit fait par le contraste mieux briller le jour.

— Il suffit, c'est trop argumenter avec moi. Songez seulement que j'étais votre ami quand je vous ai dévoilé mon secret. Vous devez donc vous taire et ne plus me revoir.

Yiliagomez demeure seul et menacé des vengeances du roi; l'étiquette de la cour s'oppose à ce qu'il épouse Léonor sans le consentement du souverain ; nul doute qu'il lui sera refusé. Mais son ambition et son amour dussent-ils en souffrir, il aura la suprême jouissance d'avoir accompli son devoir. Jamais beaucoup ne coûta peu.

Rodrigo de Yiliagomez se trouve dans une difficile position; le secret (ju'il doit aq roi l'empêche de dénoncer up projet

-qui peut atteindre l^hoiiDeur du comte, et tout en se sacrifiant au devoir, il .peut perdre à la fois ses deux amis. Il se décide à s^absenter de la ville et il vient, prétextant un voyage, prendre congé de sa fiancée et de son futur beau-père, bien étonnés d*un aussi prompt départ. Dans une scène très-fine jet très-bien conduite, il s'efforce, sans trahir le roi, d'insinuer au comte de Galice qu'un danger le menace du côté de Tune de ses filles, et il le contraint ainsi à se tenir sur ses gardes.

— t Rodrigo, votre longue absence m'a donné du souci, lui dit don Melendo, et c'est vainement que je vous ai cherché au palais du roi.

— Comte, tout est bien changé, et vous m'auriez trouvé partout plutôt que là.

— Qu'y a-t-ii donc de nouveau dans vos affaires ?

— Melendo, ce ne sont plus les services mais les complaisances qui donnent la faveur. Pour de certains motils^ comte, j*ai perdu les bonnes grâces du roi ; Dieu sait que ce n'a pas été ma faute. A cause décela je dois m'absenter de la cour, j'y suis contraint, il me faut un motif puissant pour partir ainsi la veille de mon mariage avec Léonor. Je ne puis demander le consentement du roi qui est fâché contre moi, et dans fétat des cho'ses vous ne me donneriez pas Léonor sans l'agrément du souverain.

— Pourquoi non ?

— J'ai confiance dans votre amitié, mais la mienne est assez forte pour vouloir vous épargner des chagrins.

— Ou le roi vous rendra sa faveur, ou vive Dieu î cher ami, je la perdrai comme vous.

— N'intervenez pas pour moi ; ce ne serait pas le moyen de calmer la colère du roi, et je ne le veux pas. Je pars pour Yahnadrigal, où au milieu de mes vassaux, je ne craindrai

plat le roi AlpboDie» ^«oiquB j'y doive éprouver le déplaiiir

de Votre absence. Smbrâssèz-moi e( adieu.

Je ne puis dono^ ftgdrigo, savoir le motif de cette fuite f •*- Puisque Vous êtes mou meilleur ami et que je me tais,

mon silenoe doit être bien nécessaire ; mais si vous savei cem.

prendret je vous en dis asses ftn m'exilant, en me taisant et

en ne me mariant pas.

Le eomte de Galice reste confondu. 11 oherohe à eemmeatér

Tair mystérienx et affligé de son futur gendre.

— Ciel 1 que puis-je augurer de ses dernières péirolei? Qh ! sans doute le roi aime Léoner. Un homme tel que Villagomez ne change pas sa fortune, sa richesse et ses projets sans de graves motifii, et tout cela ne peut venir que de Tamour et de la jalousie. Ah 1 Alphonse ! un roi paye-t-il ainsi les ser^ vices rendus? Puisque Ton traite de voire mariage en Castiile, il est clair que vous voulez déshonorer ma Léonor! Mais avant d'éclater je dois vérifier mes soupçons»

Le comte s'ouvre à son fils, et tous deux questionnent un serviteur de la maison que Ton a vu le matin parler en grand secret avec Ramiroi le nouveau favori du roi»

— Nuîio» lui dit le eomte de Galice» choisis entre la récompense et le châtiment; que la crainte^ sinon le dévoûment te délie la langue I

~ Seigneur, le dévoûment suffît ; la menace est inutile.

— Dis-moi donc ce que te voulait Ramiro^

— HamirO) seigneur^ adore votre fille Elvirat Aujourd'hui, en votre absence, il lui a parlé et il m'a demandé de lui ouvrir cette nuit la porte de la maisoUé Oonmie je redoute sa puissance, je lui ai répondu que je le servirais, mais je n'en eus jamais l'intention. Si je l'avais refusé, un autre de vos serviteura aurait été peut-être moins sorupuleux.

— Pour te récompenser de la franchise, Nutto, je te donn*

la garde de Bétanzoa» Mais dis^moi» que sa passe-MI au sujet de Léonor? Quel est celui qui raime ?

— Si je le savais, seigneur, je vous Taurais dit tout d*abord.

— Pardonne, mon roi, murmure tout bas le oomte, je t'ai accusé à iorU Puis s'adressant à son fils :

-* Que ferons-nous^ Bermudo ? j'ai besoin de tes conseils.

— Mon père« il faut d'abord vérifier si ma sœur Elvira est coupable. Nuîlo laissera entrer Ramiro, et tous deux cachés ici, nous donnerons la mort à ceux qui nous bravent.

— Tu dis bien. C'est toi, NuRo, qui aujourd'hui restaureras mon honneur.

Les choses se passent comme elles ont étéoonvenuel. Nu&o ouvre la porte de la maison du ^ffitë à Hauiro, que le roi l«i-fiiéme accompagne incognito» et ils entrent dans la chambre d'Elvira.

»i^ Qui est ici? s'écrie la jeune fille épottvahlée de eelle visite nocturne.

— Ne vous effrayes pas, c'est le rol«

— Malheur à moi i Quelle tmdaee !

— Écoutez.

^ Puisque vous coufiaissêz le Oœur de tûm père, comment aveÉ-vouB osé tous deux commettre une action aussi insensée?

— Perdre la vie pôuf vous, filvira, est le pliis gratid bonheur qui me puisse arriveri

•i^ Oommetlt ètes«vouè entrés? Qui vous a ouveH ? ^ Ne craignes rien, je vous adore.

--» Partez, seigneur, partez, si voUd avez pour mot quelque estitne I

— Je tiens l'occasion, je ne Veux point la perdre.

— Je vais appelfer tûoh père.

— Appelez, et ce sefonl deux dommages aU lieUd*un ; Je le ai et vous perdrez voti*e honneur.

&6â ANALYSES

La porte s*ouvre avec fracas el le comle de Galice, accompagné de son fils et de ses serviteurs, se précipite en armes vers les audacieux étrangers.

— • Arrêtez, comte, je suis le roi I

— Le roi l s'écrie le comle, en laissant tomber son èpée, car c'est Ramiro et non le roi quMl croyait trouver là. Le roi. Oui, je vous reconnais, vous êtes le roi, quoique vous ne paraissiez pas rêtre.

... El Rey sois Aunque no lo pareceis

Le roi s'excuse sur la violence et Taveuglement d'une passion folle. Il disculpe Elvira.

— Je ne l'accuse pas, répond le comle, car j'ai vu sa réastance.

Alphonse jure de ne plus songer à ses projets coupables. Le roi se retire, mais le comte veut l'accompagner avec des flambeaux jusqu'au seuil de la maison, afin que ceux quiie verront sortir puissent croire que c'est à don Melendo et doq à sa fille qu'il est venu rendre visite.

Telle est la matière de ce premier acte, très-vivant, trèschaud, très-mouvementé et rempli de traits de caractères vraiment magnifiques. Toute la grandeur chevaleresque de l'Espagne palpite dans ces remarquables scènes.

Cependant peu rassuré par les promesses du roi, le comte de Galice se décide à se réfugier avec ses filles dans les terres de Villagomez. Le roi croit que c'est Rodrigo qui a révélé sod amour à don Melendo, malgré sa parole de lui garder le secret, et il a juré de se venger de luL Le comte se rend dooc à Yalmadrigal, sous prétexte de se divertir pendant quelques jours, et de là il compte gagner ses terres de Galice, où il sera en sûreté lui et tous les siens contie les entreprises du roi.

Cest aa ébàleaa as \%.mEbàr& çp» m Jrasf^ JteEuu b Donnioe de Rod?» es rîLisnBQL J'jbsbi œ ne hMK paysanne, robusle et lûnioe. yorjfOi: sx iffiis fa^râa tzterusdqne, et déuHKe a su mmzrra^.it be ^ilI Ae U«;: tantr pour loi. He prese SÊm je^mt bz^t et 1b ceaier^s chagrins.

— ^ qodqo^B to» a BiO^sté, Ici £:>«!le, je ne sus qu'ooe femme, mas je r:<ss froaeSs de !d reepre les os à coups de poing; fl n"^ pas une bHc Sêmoe dins toate notre moDlagne à qai je ne p isâe donner h moirt avec rnoo bras sans avoir reooon ao fer.

— Je connais, noorrioe, tes exploits, et loate la prorinee les coonaft, mais la destinée oo b supporte, on ne peot b vaincre par la f<vce.

Le roi de Nayarre vient Iroaver incognito Rodrigo de ViUtgomez à sa terre de Valmadrigal , et il loi raconte qn^épHs d'Ëlvira, la fille de don Melendo, il a résola de la demander en mariage à son père. Le comte ne tarde pas à arriver avec son fils et ses deux filles, et le roi de Léon, que le départ de la belle Elvira a piqué au vif, s'est mis aussi en campagne sous un déguisement pour la retrouver à Valmadrigal, où il sait qu^elle a dû se rendre. Il est surpris par Rodrigo, et tous deux tirent l'épée sans se reconnaître.

— Malheur! s'écrie le courtisan Ramiro, vous avez tiré Tépée contre le roi.

— C'est contre loi et non contre lui, répond Rodrigo en l'attaquant à outrance.

— Va, combats, mon cher Rodrigo, lui dit la nourrice Jlmena, et pendant que tu le tueras, moi j'aurai soin du roi.

Elle a en effet saisi le roi de Léon dans ses bras vigoureux, si bien qu'il ne pout se mouvoir pour porter secours à son fevori, que Villagorae^s ^ WçntOt roif hors de combat,

AH6 A N. 4 II YSfi S

A la luUa de cette algarade^ don Rodrigo de Villagomez, fiar le oooseil du comte et sous la garde de m Dourriee, s'est réfagié dans la montagne pour se soustraire aux veogeanees d« rot, qu'il a offensé. Le comte de Galice va trouver Alphonse et, se couvrant en sa présence, il lui déclare, après lui avoir baisé la main que lui et ses fils ne sont plus vassaux de k couronne de Léon, ainsi que les fuetos les y autorisent« Mais Elvlra, malgré les affronts reçus» est demeurée fidèle an souvenir du roi Alphonse, Elle est sensible à la démarche qu'il a faite en venant la trouver à YalmadrigaU

— Si vous ne pouvez, sire^ vous âffrandiir de votre mariage de Gastille, moi je deviendrai reine de Navarre* Ainsi, adieu.

Vaincu par cet argument, Alphonse se décide à lui déclarer quMl la prendra pour femme et pour reine. Surpris en ce moment par le roi de Navarre et les gens qui raccompagnent, il est sur le point de périr, quand un cavalier et une femme viennent à son secours. Le cavalier est Rodrigo de Villagomez, la femme est là nourrice Jiména.

Tout le monde se réconcilie : Rodrigo épouse sa Léonor, le roi donne la main à Elvira et cède la princesse de Gastille au roi de Navarre qui s'en contente ; et quant à la brave Jiména, le roi lui dit :

^ Galles qui donnent une telle valeur aux Viilagomez en les nourrissant du lait de leur sein, jouiront, à dater d'aujourd'hui, du privilège de noblesse^ et le monde les appellera : les seins privilégiés.

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