‹ Théâtre d'AlarcónChapitre 50 sur 192 · SCÈNE XIII · texte numérisé non relu

SCÈNE XIII

DON GARCIA^ parlant àLéonor, DON FELIX, parlant à dofia GUura.

DON GARCIA, bas à Leonor, Ecoulez ce que l'amour a SU imaginer et feindre.

DON FELIX, à doîia Clara, de l'autre c6të de la sCène. Il faut que

vous m'écouiiez jusqu'au bout ; je ne vous demande que cette grâce. La maison de Manrique, aussi illustre qu'ancienne, m'a donné mon nom et le sang qui m'anime. Trois mille ducats en rente bien hypothéquée me donnent une belle aisance, sinon un train princier. Aujourd'hui don Garcia de Lara, mon anîi, me parla des grâces souveraines de votre charmante nièce. Je le priai, puisqu'il est si bien avec vous, de me conduire ici pour la voir. Il doit me servir de médiateur pour un mariage, afin que mon bonheur fasse envie aux galants comme sa beauté fait envie aux femmes. Il m'a laissé seul avec vous pour que je pusse vousaviserdeceprojtt^etlia

pris à part votre nièce pour Ten instruire de son côté. Mais voyez, belle Clara, à quoi nous conduit l'amour; tout ce dessein est simulé et ce désir est un mensonge. La vérité est... Ah ! madame ! ne vous fâchez pas si je vous dis que vous êtes le seul objet que mes yeux contemplent, qu'en vain vous m'avez dérobé aujourd'hui l'éclat de vos perfections, elles se découvrent comme les rayons du soleil, et j'ai imaginé d'acheminer vers vous mon bonheur par don Garcia, qui ne se doute de rien.

doSa CLARA. Taisez-vous.

DON FELIX. Madame.

doSa CLARA. Taisez- vous. Étes-vous un Manrique? Je ne vous crois point, ceux qui portent un tel nom ne commettent pas de bassesses. Vous avez de l'amour pour moi et don Garcia est votre ami? Quelle trahison !

DON FELIX. Quel amour 1

DONA CLARA. QUCllC foliC !

DON FELIX. Quelle félicité I

DOl^^A CLARA. Ne soogez plus, Ketix, a un aussi injuste projet. Votre trahison je la considère pour cette fois comme une folie. (EUeiui donne un papier.) Cette note indique la position de fortune de ma nièce. Jetez-y les yeux, pendant que vous la lirez mon visage reprendra les couleurs que la contrariété lui a fait perdre. Donnez de la réalité à votre dessein simulé ; si cette union vous convient je vous promets de vous seconder.

Don Félix "lit le papier.

LEONOR, à don Garcia. QuC dites- VOUS ?

DON GAitfîiA. La vérité I C'est seulement pour lui cacher moD amour que j'ai chargé don Félix de la courtiser et de lui dire qu'il ne lui adresse sa demande que pour me tromper et qu'il m'a chargé d'intereéder en sa faveur auprès de vous.

Tel est le pouvoir de votre beauté, telle est Tinvention de ce cœur aimant pour pouvoir vous parler secrètement sans éveiller sa jalousie.

Do5fA CLARA, à part. Voilà qui est bien ! Gomment aime-t-il à ce point celui qui Toffense pendant qu'il lui sert de médiateur auprès de ma nièce.

DON GARCIA, & Leonor. Que VOUS êtes ingrate ! Un si ferme amour ne mérile-t-il pas une faveur?

LEONOR. Eh bien, si l'on n'accorde pas de faveur, est-ce à (lire que l'on n'ait pas de reconnaissance?

DON GARCIA. N'cst-ce pas clair ?

LEONOR. Non ; la faveur est un signe d'amour, et le bienfait peut provoquer la reconnaissance sans que l'on aime. Je vous suis reconnaissante de votre amour; j'en suis fîère je ne le nie pas, mais c'est vouloir tirer de l'eau du feu que de me demander du retour.

DON GARCIA. Pas même l'espérance ?

LEONOR. L'espérance je ne puis vous l'ôler.

DON GARCIA. Kou : mais vous pouvez me la donner.

LEONOR. Celui qui n'a pas l'espérance, n'arrive pas. Je ne vous la donne point, mais que perdez-vous en la conservant?

DON GARCIA. Jc gagne beaucoup. Mais, mon souverain trésor, puisque vous ne me donnez pas l'espérance, je ne vous demande qu'une chose et pour que vous me la promettiez je vous avertis que ce n'est pas une faveur.

LEONOR. Avec cette condition, parlez!

DO!^ GARCIA. Craignant , senora , de ne pas toiyours rencontrer l'occasion de vous parler comme à présent, surtout si Clara vient à soupçonner ma nouvelle douleur (c'est là une crainte prudente puisque l'amour ne sait point se taire), je

CHANGER POUR TROUVER MIEUX iH

veux convenir d'un signe afin de m'entendreavec vous quand c'est à elle que je parlerai.

LEONOR. N'est-ce pas demander une faveur?

DON GARCIA. G'est VOUS demander un moyen puisque vous n'apportez pas de remède à ma peine,

LEONOR. Dites-moi, don Garcia, quelle plus grande faveur que de vous écouter ?

BON GARCIA. Aimer est une faveur, écouter est une courtoisie. Je vous donne le nom d'ingrates! vous me refusez cette grâce.

LEONOR. Eh bien, pour que vous ne disiez pas que je vous tyrannise en tout, va pour le signe, don Garcia.

DON GARCIA, ôtant son chapeau. Quaod je parlerai la tête découverte, mes paroles s'adresseront à vous bien que je parle à votre tante. (Remettant son chapeau.) Quand je remettrai mon cbapeau, mes paroles seront pour elle. Et, pour que vous, si cela vous convient, vous puissiez me répondre, ce que vous direz en couvrant votre belle bouche de votre gant, de votre éventail ou de votre mante, je saurai que c'est pour elle, et c'est vous-même qui parlerez quand vous ne poserez rien sur votre bouche.

LEONOR. Je vous Comprends. Vous découvrir c'est signe que vous me parlez et quand je vous parle j'ai la bouche découverte.

DOK GARCIA. Règlons-uôus là-dcssus; découverts nous parlons ensemble, et couverts non.

DONA CLARA, à don Félix. Que VOUS Semble ?

DON FELIX, c'est un inventaire à vous rendre amoureux.

DONA CLARA. PcnSCZ-y.

DON FELIX. Ce qui est dit est dit, seîiora.

DONA CLARA. Ne rcvcnons plus sur ce sujet (Appeianu) Don Garcia !

DON GARCIA, allant ?ero eUe. Belle doSift Clara.

DO^À CLARA. C'est assez. Je voui préviens que je deviens jalouse de ma nièce.

DON GARCIA. La beauté de Leonor le mériterait si la vôtre et mon affection ne vous garantissaient ma fidélité. Ne vous étonnez pas du temps qui s'est écoulé ; je n'ai pu en quelques minutes Mlir avec des boules de neige un chÀteau de diamants.

DO!iA CLARA. Leouor n'approuve-t-elle pas un si beau plan?

DON GARCIA. Elle résiste sans refuser, et elle écoute sans se laisser attendrii* ; mais avec le temps, lorsqu'elle aura reconnu que celui qui prétend à sa main est sérieusement épris, j'espère qu'elle changera d'avis.

DON F£Lix. Surtout si vous intervenez.

DON GARCIA. J'y mourrai, vive Dieu l FelJx, ou j'en arriverai à nos fins.

DoSfA CLARA^ à Félix. Voilà de l'amitié I

LEONOR, à paru Cela vient bien à propos avec son projet.

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