SCÈNE VI
DON GARCIA, TRISTAN
DON GARCIA, à Tristan. SUÎS-leS.
TRISTAN. Si VOUS regrettez, seigneur, de ne pas connaître l'adresse de la femme qui vous incendie, je la sais.
DON GARCIA. Alors ne les suis pas, une telle insistance pourrait la fâcher.
TRISTAN. «La plus belle se nomme Lucrecia de Luna : c'est celle que je sers ; Tau Ire dame qui l'accompagne, je connais aussi sa demeure, mais j'ignore son nom. » Telle fut la réponse du cocher.
DON GARCIA. Si Lucrecia est la plus belle, je ne veux pas en savoir davantage, puisque c'est celle à qui j'ai parlé et puisque c'est elle que j'aime. Comme l'astre du jour éclipse les étoiles, à celle qui m'aveugla je donne la victoire.
TRISTAN. Et à moi, celle qui a gardé le silence m'a paru la plus belle.
DON GARCIA. Qucl bon goût l
TRISTAN. Il est certain que je n'ai pas voix au chapitre, mais j'apprécie tellement une femme qui se tait que cela pour qu'elle me paraisse la plus belle. Ne par-
tageant pas votre avis, j'espère que le cocher m'appre&âra où elle habite.
DON GARCIA. Et [iucrecia?
TRISTAN. Si j'ai boone mémoire, il m'a dit à la Vitorïa.
DON GARCIA. Ce Dom va bien à Theuresusa &phère qui est reclipliquc d'une telle lune.
S€ÈNE VU DON JUA.N, DON FÉLIX, Les Mêmes.
DON JUAN, à don Félix. Musîque ot soupcT ! Ah I forlunc l
DON GARCIA, bas à Tristan; N'eslrce pas là don Juan deSosa?
TRISTAN. Lui-même.
DON JUAN, à don Félix. Quel peul être rboureux amant qui nne cause tant de jalousie ?
DON FÉLIX. Je crois que vous le saurez bieiUôl.
DON JUAN. Qu'un autre ail donné à ma mailrosse concert et souper sur l'eau I
DON GARCIA, s'arançant. Don Juan de Sosa 1
DO» JDAN. Qui êtes-vous ?
DON GARCIA. Avcz-vous donc oublié don Garcia?
DON jrAN. Vous retrouver à Madrid et sous ce nouveau costume?
DON GARCIA.. Depuis quc vous m'avez vu à Salauianque je suis tout autre.
DON JUAN. Vous avez meilleur air en cavalier qu'en étudiant Vous venez vous fixer à Madrid?
DON GARCIA. Oui.
DON JDAN. Soyez le bien venu.
DON GARCIA. Et vous,,don FéUx^ comment êtes-vous? DON FÉLIX. Content de vous voir, par Dieu! vous arrivez bien.
Bos GABCLi. Pmu- VOUS scTw. Que falles-vousT De quoi parliez- vous?
DOH icAH. De ocrtaiii conoert et de cerLiio Sv^uper qne la Daîl denûère ua gaiaot donna sar la rivière à une dame.
Bos GARCIA GoDcert el souper, doa Juan? et la auU der> nière?
BOB JOAM. Oeî.
DQn «14RCIA. Ud grand Ime? âne graode fêle?
DOB JUAN. La reBAmmée le dit.
ooH GABCiA. £t la daflde est très-belle ?
. DON JUAN. On m'aflBnne qu'elle est charmau loi
non GARCIA. BienI
DON JUAN. Quels sûot ces airs mystérieux 7
no» GARGLU c'est qn'ea vanlant ainsi la dame et le concert vous prodiguez vos louanges à ma musique el à ma maîtresse.
DON JUÂJi. Vous aussi^ vous avez donné une Tôle cedo nuit sur la rivière ?
nâs GAKciA. Je Tai passée tout entière ù cela.
TRISTAN, à part. QuëUe dame 7 quelle £èlc? puis(|u^il arriva hier à Madrid.
DON jeAN. Si récemment à Madrid vous savez déjà h qui doft&er une £ète? L'amour vous a vite favoristf'.
DON GARCIA. Il n'y a pas si peu de temps que je Buis ar* rivé qu'un mois n'ait suffi pour me délasser.
TusTAft» à paru Je jure Dieu qu'il arriva hier l 11 a qmlq^H projet.
■Oft MAN. Par ma loi I je Tignorais^ sans cela je seraU 9U> OQHiru ?<Hu rendre visite.
SOI GARCIA. Jas<|u'aojourd'hui je me sais tenu célé«
BOR JKAB. c'est pour cela que je n'aurai rien fu. Mali uiUt ilte fiit donc en effet magnifiqnf ?
/,0 LA VÉUITÉ SUSPECTE
DON GARCIA. Pour iiion bonheur, jamais le Manzanarès n'en vil une plus belle I
DON JUAN, à part. La jalousie me Irouble déjà. (Haut.) Sans doute l'épaisseur du pelil bois vous a prêté son asile?*
DON GARCIA. Vous précisez de tels détails^ don Juan, que je soupcoDoe que vous les connaissez comme moL
DON JUAN. J'en sais quelque chose, mais je ne connais pas tout, quelqu'un m'en a parlé vaguement, mais de façon pourtant à éveiller en moi le désir d'entendre de vous la vérité; un citadin oisif est nécessairement curieux, (à part.) Et un amant est jaloux.
DON FÉLIX, bas à don Juan. Voyez comme, sans que vous y songiez, le ciel vient vous dévoiler voire rival
DON GARCIA. Écoutez douc le récit de la fêle, je vous la conterai puis ue c'est votre désir.
DON JUAN. Vous nous fcrez une grande faveur.
DON GARCIA. Daus l'ombre épaisse que formaient les ormes du bosquet mêlée aux ténèbres de la nuit, on avait dressé une table carrée, bien nette et odorante, élégamment servie à l'italienne avec l'opulence espagnole. Les nappes et les serviettes façonnées en mille figures diverses, n'avaient à envier que la vie aux oiseaux et aux bêtes qu'elles représentaient^ Quatre bulîels, placés en regard de la table, portaient la vaisselle d'argent et de vermeil, les verres et les carafes. Dans tout le pré un seul arbre avait gardé ses feuilles, les autres avaient servi à construire six tentes de divers côtés. Quatre de ces tentes abritaient quatre chœurs; une autre les hors-d'œuvres et le dessert; la sixième les mets du dîner. Ma maîtresse arriva dans son coche, donnant de Penvie aux étoiles, de la suavité à l'air, el à la rivière de la joie. A peine le pied que j'adore eut-il transformé l'herbe en émeraudes, Tonde en cristal, le sable en perles, qu'éclatèrent en nombre
les fusées, les bombes et les roues ; toute la région du feu descendit en un moment sur la terre. Ces lumières sulfureuses n'avaient pas encore cessé quand vingt-quatre flambeaux viennent obscurcir les étoiles. L'ensemble de hautbois jona le premier, après lui celui des violes à archet se fit entendre dans la seconde tente ; les accords des flûtes sorlirent délicieusement de la troisième, et dans la quatrième résonnèrent les voix accompagnées par les guitares et les harpes. Pendant ce temps l'on servit trente-deux plats au souper, sans compter les hors d'œuvres et le dessert qui étaient presqu'en pareil nombre. Les fruits et les boissons contenus dans des plats et dans des coupes faits du cristal que donne l'hiver et que l'industrie conserve, sont couverts de tant de neige que le Manzanarès, en traversant le pré, croit qu'il chemine à travers la Sierra. L'odorat ne reste pas oisif pendant que le goût se récrée. Les suaves essences, les flacous et les cassolettes, les esprits distillés des aromates, des fleurs el des herbes font du pré de Madrid une région sabéenne, délicates flèches d'or de ce pré de diamants, et plus flexibles que le saule, le jonc et l'osier, lesquelles rappelaient à ma maîtresse naa constance et sa cruauté. Il faut de Tor pour encadrer des dents de perle (1). Les quatre chœurs réunis commencent
(i) Voici le texte de cette phrase d'un gongorisme à peu près iucompréhensible. Je n'ai pas la prétention de la traduire, mais d'en donner une interprétation admissible^ pour laquelle j'ai pris conseil d'an des littérateurs les plus distingués et les plus savants de Madrid.
Eîi un hombre de diamantes, Delicadas de oro fléchas, Que mostrasen à mi dueno, S?i crueldad y mi firmeza, Al sauce, aljunco, y al mimbre, Quitaron su preeminencia ; Que han de ser oro las pajas, Cuando los dientcs son perlas.
Le pré de Madrid comparé à un homme de diamants, l«s ^^^
jiEi ri' t ■?':^ « fli^'ttTSL r-TT»-!. >: ritT**?? T»:<firq:3e le con-
!»:■¥ n«-»- Ttt Itt^t! -rns r»n ^r» :: r«tj* f»-!? aiw d«â i«r'i '.^ r w»? r.-î- r:»î f 1.31H iL^n vm-^s i-îîr mleada que
G ' -3'T jtr^t Sf r*5^i iff uiijL.*^ à -^^xre la mérité
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5^ u* *:^ FIT CÇ f^:-TT»*T-
»:'5s jza:%. C.x'nxr**, s: fz st:=.:e if 'emps el le iiea cou-
nos jTAX. 03€ te felin fii dkïK iTAiexaEdre le Grand.
no3 GASciA. Ob! ce sont b des eD£uitî!!açes improvisés. DonoeZ'iDoî en jour d'aTaoce, je Teax el&cer dans Padmintkm de r;.rii?ers les spleodecrs des Grecs et des Bomains.
D regwde an dehors.
D03( FÉLIX, lA^ à don Jaan. Toîcl !à bas Jacinta qui monte daiu le cocbe de Locrecia.
mon icAx, de mêMî à don Félix. Pardiea ! les yeux de don Garcia la suivent
iM)» FÉLIX. Il est inquiet et préoccupé.
oofi JUAN. Mes soupçons sont déjà vériQés.
H !cH Jierbes devenant des Oècbes d'or, les dents de la dame assimilée» à de» perle» encadrées ou serties d'or, c'est le nec plus ultra du culiJHrnc, et Gontçora lui-même n'a rien écrit de plus sobtllisé. Don
^^ftïtiiï, j('i K.jjhi.ic à la mode, parle swil ce langage dans la
pi'f^t*. Ahïirfîi» u vuiifii sans doute dans ce récit parodier le jargon ^ (MLïti-miilUH^ ûi'- mn temps.
LA VÉRITÉ SOSPEGTE àS
DDK GAKCIA El 1X>!I JOAN. Adi«l !
Do:^ FÉLIX. VcMU afez eu tousdeax la inèine i>e*)sée.
DwB Jmh et don Fêlii saïUoA*