SCÈNE XI DON DIÊGUE, DOf^A FLOR
DON DIÈOUE.
Je pensais, Flor, que le malheur
Qui jadis te valut mon blâme
A Cordone, eût servi de frein
Pour éviter d'autres disgrâces;
Mais aujourd'hui tu te surpasses.
Celte nuit, à mon grand chagrin.
Ta légèreté fut la cause
Qu'un frère de l'ami du roi,
Brave soldat, mourût pour toi.
Le roi don Pèdre sait la chose,
Le frère du mort peut beaucoup.
Ne pleure pas, Flor, car tes larmes
Sont maintenant de vaines armes
Parle plutôt et dis-moi tout,
Afln que ton frère conjure
L'orage qui gronde amassé»
Et porte remède au passé.
Nous sommes seuls. Je le l'assure
Si je n'obtiens l'aveu loyal
Que je réclame, je le lue.
Lève donc ta tête abattue,
Au médecin, va, dis ton mal,
Au confesseur ouvre ton âme.
Si j» n'ai tes aveux complets
11 me faut presser les valets,
Te donner le renom d'infâme ;
U vaut donc mieux secrètement
Me raconter toute l'aiTaire
Que de me laisser, moi, ton frère,
Agir inconsidérément,
Si comme chacun je t'accuse ,
D'avoir été l'occasion
D'jin meurtre où se mêle mon nom.
doSta flor.
Daignez entendre mon excuse, Mon frère, qui par votre amour Pour une sœur, hélas l trop chère Fûtes toujours un tendre père (Quoique j'en rougisse à mon tour, Puisqu'un grand péril nous menace, Mon devoir par vous m'est dicté, Je dirai donc la vérité.) Du passé reprenons la trace^ Nous vînmes donc dans ce pays Dans celle somptueuse ville, La gloire des cités, Se ville....
Plût au ciel a qui j'obéis Qu'avant d'admirer la merveille De tant d'édifices si beaux ; Jusqu'à l'empire des oiseaux La Giralda, la tour vermeille i
Avec sa sainte s'élevant, '
Déesse des plaines célestes I
Qui dans ses bonds pressés et lestes Vire à tout caprice du vent ; Plût au ciel qu'avant que la porte De ce paradis ne s'ouvrit Devant mes pas, le cœur contrit Ta sœur, mon frère, hélas! fut morte!...
C'est donc depuis ce jour fatal Qu'a commencé cet incendie Et tous les maux qui sur ma vie Ont jeté ce deuil sans égal.
Je vis le marquis don Fadrique, .:fia terreur du maure vaillant, ,
ACQUÉRIK DES AMIS 201
Cet honneur da sol Castillan, Ce triomphateur de TAfrique, Miroir des dames de la cour, Des galants Texenople et Tenvie.
En tous lieux par lui poursuivie Et séduite par tant d'amour - Je Faimai. Si cela félonne.
Songe, mon frère, que ton cœur Subit aussi Tattrait vainqueur De done Ana» De sa personne Je te vis épris, sans espoir, Vers le ciel exhaler tes plaintes, Laisse donc là, Diègue, tes craintes !
De Tamour lu sais le pouvoir.
De ses combats, dépouille oplme,
Consacrée à ges fiers autels,
Succombant sous ses coups mortels,
Que peut la femme, humble victime ?
Surtout quand son cœur est flottant
Entre la peur de là souffrance
Et le rêve de l'espérance
Qui l'asservit en l'enchantant.
Quand le marquis, amant timide
Et dominateur trop charmant A part.
Pour le tromper ma bouche ment,
Haut.
Mêlait la menace perfide A la promesse qui séduit, L'ambition gagnait mon âme Parlant avec des mots de flamme Dans ce cœur à céder réduit.
Je crains une injuste vengeance
Contre mon honneur et ton sang.
Pourtant notre nom esl puissant, 11 mérite assez l'indulgence.
EnQn, frère, point de courroux !
Pour fixer noire mariage, L'autre nuit, chez moi, je crus sage De lui donner un rendez-vous.
L'intérêt souvent nous inspire, J'avais aposté trois témoins Qui devaient, selon les besoins.
Répéter ce qu'il allait dire.
Je voulais qu'il fit le serment De m'épouser, pour qu'en justice, En cas de refus, de caprice, Je pusse obi ger mon amant.
Si j'obtenais celte promesse, Soit qu'il voulût me la tenir, Soit qu'il songeât à me trahir, Je sauvegardais ma faiblesse ; Si mon honneur devait périr Le roi don Pèdre fait justice ; Et j'avais, par mon artifice, Deux appuis pour me secourir.
Telle fut, frère, ma pensée.
Donc, pendant cette obscure nuit Je veillais, attentive au bruit, Et sur ce balcon avancée, Mes regards erraient ça et là Redoutant de le voir paraître.
Lorsque soudain, sous ma fenêtre; tJn homme en manteau me parla.
Sa main me fait signe et je pense
Que c'est le marquis que je vois Je ne reconnais pas sa voix.
Je m*enfuîs. Un autre 8*avance :
G*était le frère du marquis»
De Tamitié parfait modèle, Qui, me soupçonnant inQdèle, Surveillait ainsi mon logis.
Les deux rivaux se reconnurent, Une querelle alors survint, Et chacun sait ce quMl advint Quand aux armes ils recoururent.
Ce fut don Sanche qui tomba.
D'un sort meilleur il était digne.
Je confesse ma faute insigne.
Mon frère, à tes pieds me voilà 1
Que ce soit ton bras ou ma peine
Qui me tue, oh ! bénis mon sort.
Car le malheureux rompt sa chaîne
Et se délivre par la mort !
DON DIÈGUE
Vit-on confusion pareille I
Mes malheurs passent mon espoir.
Ainsi, celui qui du devoir
Te détourne et qui te conseille
C'est le marquis. Donc, à présent,
Il me faut prendre ta défense
Contre sa vengeance et Toffense
Qu'il nous fit en te séduisant.
Oh! mon Dieu ! quelle force humaine
Des bras de cette adversité
Me peut tirer en sûreté I
Ohl de doute mon Âme est pleine!
Non! il n'en sera point ainsi; Mon honneur est mon héritage, Un noble sang est mon partage Et dans mon cœur il parle aussi.
Mais, dis-moi, quel fut Thomicide?
DOfÎA FLOR.
Mes yeux ne l'ont point reconnu.
DON DIÈGU£.
Se peut-il?
DONA FLOR
Le cas survenu Fut si prompt 1 Quand je me décide A parler, je ne cache rien.
A part.
Sur don Fernand je dois me taire, S'il m'offense, il m'aime...
DON DIÈGUE
Mystère Incroyable 1 Es-tu franche, enfin?
DONA FLOR
Si tu doutes de moi, je t'offre D'appeler Inès, qui sait tout, Ou bien encor, si c'est ton goût. Prends celle clef, elle ouvre un coffre Qui contient, entre autres billets, Ceux que l'amoureuse tendresse Du marquis à la sœur adresse El qu'à tes yeux elle >a soustraits. ,
Elle lui présente une clef.
DON DIÈGUE
Donne, et songe que celte épée Qui devrait te percer le sein.
Au fourreau demeure à dessein.
Afin que la foule trompée N'aille pas croire que ce bras.
Au lieu de frapper un infâme.
Punit d^abord sur une femme Un foriait digne du trépas !
DONA FLOR
Si tu veux que ta sœur périsse, Peu m'importe un pardon ici!
Ma douleur est un glaive aussi Qui de moi te fera justice.
Us sortent.