‹ Théâtre d'AlarcónChapitre 91 sur 192 · LE MARQUIS, DON FERNAND · texte numérisé non relu

LE MARQUIS, DON FERNAND

LE MARQUIS

Séville est loin, et tout d'abord Par moi votre fuite est couverte.

^n celte campagne déserte Votre liberté trouve un porL t)'ici pour gagner la frontière Deux chemins s'offrent à choisir.

Là, voyez le Guadalquivir, Ici la route cavah'ère I Je pense qu'un départ si prompt Vous laisse en un mince équipage.

Voyageant sans or ni bagage Les périls pour vous s'accroîtront.

Veuiliez^accepler celte chaîne

Il lui donne une chaîne d'or.

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Qai peut à vos besoiDS servir.

DON FERNAND

Quand la néeessité de fuir Une destinée inhumaine Ne me dirait pas d'accepter, Marquis, je le ferais encore Parce qu'en ce bienfait j'honore La main qui voulut m'abriter.

LE MARQUIS

Enfin, j'ai tenu ma promesse.

DON FERNAND

Vous avez fait plus que promis.

LE MARQUIS

Lorsqu'à tout je me suis soumis.

Maintenant à vous je m'adresse.

Votre nom ! je veux le savoir Je veux savoir tout ce mystère Entre dona Flor et mon frère Afin de régler mon devoir.

Il est trop juste, puisque d'elle Dans cette nuit vint tout le mal»

Que moi l'offensé principal, Je reste à ma cause fidèle.

Pour conclure il faut, entre nous, Que je lui pardonne, coupable ; Que je l'innocente, excusable.

A paru Je contente mon cœur jaloux Sans que mon amour se déclare.

DON FERNAND

Votre noblesse, dans mon cœur Fait naître en même temps, seigneur^

ACQUÉRIR DEî5 AMfS 507

Un double sentiment bien rare, La confiance et le soupçon.

Sachant que je vous fis oiTense, Je redoute votre vengeance.

Et pourtant j'attends mon pardon.

Car je fiiillis par ignorance.

Ainsi, vous me pardonnerez, Ou mon secret vous l'admettrez Gomme étant ma seule défenseé

LE MARQUIS

Tenez-moi donc pour offensé, Car vos paroles font comprendre Que vous ne sauriez vous défendre Contre un homme en mon rang placé.

C'est metljre en oubli ma justice.

DON fëritand.

Et comment?...

LE MARQUIS

Voici la raison:

Toujours la satisfaction De Phomme outragé protectrice, Sur TofTense se mesura.

Vous m'avez privé de mon frère, Battons-nous et dans cette affaire Le ciel entre nous jugera !

DON FERNAND

C'est juste.

LE MARQUIS

Cacher qui vous êtes Et vouloir par là m'échapper N'est-ce pas vraiment m'inculper.

Croire à des vengeances secrètes,

Et dire que sur ma valeur I^*osant pas m*appuyer, je pense Plus lard user de ma puissance Pour poursuivre mon offenseur?

DON fernand/ C'est votre valeur, au contraire, Qui m'oblige à me taire ainsi.

Je vous ai suivi jusqu'ici Sans redouter votre colère, Car je crois à votre serment.

Ma vie est à l'abri d'un piège Votre parole me protège Là comme ailleurs, assurément.

LE MARQUIS

c'est interpréter jna promesse Plus largement qu'il ne convient ; A Séville, il vous en souvient, J'ai secouru votre détresse Et vous-même avez confessé Que non -seulement j'étais quitte De mon devoir par ma conduite.

Mais que je l'avais dépassé.

Il est donc juste et raisonnable De vous prononcer sous serment El d'en terminer promptement Si voire cause est avouable.

DON FERNAND

Laissez-moi baiser votre main ; Si je dois succomber par elle, La mort me sera moins cruelle * Que dans votre cœur un chagrin ; Si je vous tue, à ma victoire

Je verrai chacun applaudir.

Car j'aurai vaiocu, sans mentir Uo héros tout couvert de gloire.

Et je dis mon nom à présent :

Don Fernand Godôy de Cordoue.

LE MARQUIS

A votre valeur, je l'avoue, Je reconnais un noble sang.

DON FERNAND

Je Tai bien montré dans ma lutte Avec don Sanche. Contre vous Si le sort tourne son courroux Je dirai, plaignant votre chute.

Que j'ai dans cette mènie nuit Éteint les deux yeux de l'Espagne.

Maintenant, Dieu vous accompagne !

Ce que vous vouliez je l'ai dit.

LE MARQUIS

Il reste à conter l'aventure De mon frère et de dona Flor.

DON FERNAND

Que pnis-je vous apprendre encor ?

Vous savez la mortelle injure

Qus me fit don Sanche, et comment

Il périt par excès de zèle :

Flor est pure autant qu'elle est belle.

Mais si j'eusse été son amant.

Croyez-vous qu'étant gentilhomme

Près de vous je la trahirais

En vous révélant ses secrets.

Moi que pour prudent on renomme?

9{0 ACQUÉRIR DES AMfS

LE MARQUIS

Si je jure d*être muet 7 N'ai-je pas votre confiance ?

DON F£RNAND«

Gela ne suffît pas, je pense, Seigneur, pour me rendre indiscret.

LE MARQUIS

Notez que vous taire fait nallre Plus qu'un soupçon. Vous avez peur, Non pas pour vous, mais pour Thonneur De Flor...

DON FERNAND

Le mien suffît peut-être.

De Flor ne pensez pas de mal Pour cela ; plus que mon silence, Marquis, votre discours TofTense, Et pourtant vous êtes loyal.

Trêve donc à ce verbiage ; Mon sein devient dès ce moment Un sépulcre de diamant.

LE MARQULS.

Eh bien ! Sans tarder davantage.

Ce diamant je le romprai Avec ce fer, amant farouche l Ce que me cache votre bouche, Dans voire cœur je le lirai I

lia se ban«nt.

DON FERNAND

J'admire le bouillant courage Dont le ciel, marquis, vous doua.

Le marquis, à part, Tovijours la jalousie est là,

Le dépit augmente ma rage.

DOff FERNAND, combattant toi^oan et pressé ptr son advtriiire. Je suis votre égal en valeur.

Mais votre vigueur est plus grande.

LE MARQUIS

Il est juste que Dieu défende Mon droit.

Il pousse Fernand (pii tombe à terre.

DON F£RNAN]>, à terre.

Ah ! VOUS êtes vainqueur I

LE MARQUIS, lui mettant Tépée sur U gorge.

Parlez ! le sort vous est contraire. , Avec Flor, que s'est-il passé ?

DON FERNAND

Au silence je suis forcé.

LE MARQUIS

Hàlez-vous ! Que voulez-vous faire?

Car à vous tuer je suis prêt

DON FERNAND

Avec moi mourra mon secret.

LE MARQUIS, lui tendant la main.

Levez-vous donc, exemple rare De force et de discrétion I De rhonneur illustre blason, De noblesse miroir bizarre.

Vivez t le ciel ne permet pas Qu'un si valeureux gentilhomme Pour un fait qui s'explique^ en somme, De moi reçoive le trépas.

Gardons-nous mutuelle estime.

De votre main mon frère est mort.

Je vous ai vaincu tout d'abord,

Je pouvais vous tuer sans crime, , Je fais plus en vous pardonnant, Car je triomphe de moi-même.

Si, poussant l'affaire à l'extrême Je vous eusse tué, Fernand, On eût ignoré ma vengeance, Car Tobscurilé nous couvrait.

Mon honneur me force en effet A rechercher votre présence ; Mais la nuit, j'ai pu ne rien voir; J'ignore votre nom; personne Ne saura que je vous pardonne, Car alors, viendrait le devoir.

Adieu I Non-seulement j'oublie Mais je reste votre obligé Si celui que j'ai protégé Veut me tendre sa main amie.

DON FERNAND

Avec mon âme, prenez-la.

Que l'amitié soit éternelle Entre nous. J'y serai fidèle.

LE MARQUIS

Allez avec Dieu I Me voilà Demeuré seul sur cette terre.

Je vous estime en un point tel Que malgré le chagrin mortel Où me plonge la mort d'un frère»

Quoi que ce coup inattendu D'un grand cœur ait privé l'Espagne^ J'accepte l'ami que je gagne Pour le frère que j'ai perdu.

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