SCÈNE V. — ZIRPHÉE, PHÉDIME, PHÂNOR
PHANOR, s’approchant doucement.
Elle va me fuir encore !...
PHÉDIME
Phanor, j’allais vous chercher.
PHANOR
J’ai cru entendre prononcer mon nom, et...
PHÉDIME
Mais comme vous voilà tremblant, interdit!
PHANOR
Je le suis en effet.
PHÉDIME, à part.
Ce début promet beaucoup ; l’entretien sera vif... (A Zîrphée.) Si je vous gêne, parlez, je m’en irai.
ZIRPHÉE, la retenant.
Phédime !... de grâce !...
PHANOR
Zirphée, si vous l’ordonnez, je vais me retirer.
ZIRPHÉE.
Non, restez.
PHÉDIME
Aurons-nous quelque fête aujourd’hui?
PHANOR
J’attends les ordres de Zirphée.
ZIRPHÉE.
Je viens de jouir lout à l’heure du plus vif plaisir que j’aie encore goûté dans ce palais; vous m’en aviez privée, Plianor. . . jedoism’en plaindre.
PHANOR
Comment?
ZIRPHÉE.
Est-il rien de plus beau que de voir la bienfaisance venir au secours de l’infortune !
PHANOR
Est-il un bonheur comparable à celui d’entendre un pareil éloge !
PHÉDIME
Et surtout de la bouche de celle que l’on aime!...
PHANOR
Phédime explique ce que je n’ose dire... Ah! Zirphée !...
PHÉDIME
Eh bien!... vous vous taisez, Phanor.
PIIANOR
Zirphée! ai-je bien compris?... Vous ne ressentez pas de haine pour moi?...
ZIRPHÉE.
Ce serait de l’ingratitude.
COMÉDIE
PHANOR
Ah ! je n’accuserais que mon sort.
PHÉDIME
Nous voilà retombés dans la tristesse... (Bas à Zirphée.) Parlez-lui donc! Allons, faites un effort... Regardez-le au moins...
PHANOR
Que diles-vous, Phédime!... Non, Zirphée, ne me regardez point ; je perdrais tout mon bonheur.
ZIRPHÉE le regarde avec timidité, et baisse les yeux.
Vous voyez, Phanor, que vous êtes injuste.
PHANOR
Ah ! puissiez-vous me le prouver encore ! (il fait
un mouvement pour s’approcher de Zirphée ; elle tressaille, et fait quelques pas pour le fuir. Phanor recule, Zirphée reste immobile.)
PHÉDIME
(A part.) Les voilà tous deux consternés... (Haut.) Àh çà, Phanor, moi qui n’ai nulle peur de vous, je vous prie de me donner le bras, et de me conduire à la comédie. Vous m’aviez promis une fête, et décidément il m’en faut une : allons, venez.
PHANOR
Zirphée, vous pouvez sans crainte suivre votre amie, je resterai.
PHÉDIME
Point du tout; il faut que vous nous fassiez les honneurs de la fête; moi, du moins, je l’exige. Vous m’avez enlevée tout comme Zirphée; j’étais aussi malheureuse qu’elle, ainsi j’ai les mêmes droits à votre complaisance. . . D’ailleurs, je mériterais bien quelque petite préférence... Vous 11e me paraissez pas beau, et pourtant je vous trouve fort aimable. (Elle lui prend le bras.) Zirphée, venezvous avec nous? Vous ne répondez pas!... Mais vous boudez, je crois.
ZIRPHÉE, à part.
Qu’elle m’impatiente !
PHÉDIME
Adieu, Zirphée.
ZIRPHÉE, avec dépit.
Puisque je vous importunerais, allez, Pli cdime... et vous aussi, Phanor.
PHANOR, quittant le bras de Pliédimc.
Zirphée! pourriez-vous croire...
PHÉDIME
Que signifie ceci? Pour la première fois, Zirphée, vous avez des caprices ! Allons, que de façons ! Venez-vous à la comédie? pour moi je suis bien décidée à ne pas vous en faire le sacrifice.
COM EDI)-
Je voudrais. . . que Phanor y vînt aussi.
PHANOR
Ah ! je sens le prix de tant de bonté... mais je n’ose en profiter... Pardonnez, je lis dans votre cœur... je n’ai rien fait pour vous, et vous croyez me devoir de la reconnaissance ; vous vous efforcez de combattre la juste horreur que vous inspire ma vue ; mais je souffre plus de vos peines que des miennes, et je ne puis supporter la contrainte que vous vous imposez. Vous êtes la souveraine de ce palais ; commandez, et Phanor sera trop heureux d’obéir.
ZIRPHÉE.
O le plus généreux des hommes ! que je me croirais méprisable si jerestaisinsensibleàdepareils procédés!... Non, Phanor, la reconnaissance ne sera jamais un devoir pénible pour mon cœur.
PHÉDI5IE.
Fort bien, nous achèverons cet entretien pendant la comédie. (Elle reprend le bras de Phanor.) Zir— pliée, si vous aviez besoin d’un guide, Phanor pourrait. . .
PHANOR
Qu’osez-vous dire?
ZIRPHÉE regarde Phanor avec timidité, mais sans effroi.
Phanor, voulez-vous me donner votre bras ?
PHANOR
Ah ! malgré la compassion que vous paraissez éprouver pour moi, je vous en conjure, Zirphée, ne vous contraignez point.
ZIRPHÉE, lui prenant le bras.
Eh bien, je vous accompagnerai sans contrainte, sans effort.
PHANOR
Zirphée! que ne puis-je vous faire connaître ce qui se passe au fond de mon âme ?
PHÉDIME
Vous nous en rendrez compte à la comédie; partons. (A part.) Grâce au ciel, Zirphée commence à s’apprivoiser.
FIN DU PREMIER ACTE