LES FLACONS
LA FÉE
Je ne me repens point de ce que j’ai fait; les qualités du coeur valent mieux sans doute que les charmes extérieurs. Mais pour être heureuse , pour être aimée, elles ne sauraient suffire. J’ai consulté pour vos filles le livre des destinées, et j’ai vu que leur bonheur dépend uniquement du cas qu’elles feront des avantages de la figure et surtout de ceux de l’esprit.
5IÉLINDE.
Elles sont élevées par vous, je dois être tranquille.
LA FÉE
Je donne à leur éducation tous les soins dont je suis capable; mais je vous avoue qu’elles n’y répondaient pas d’abord à mon gré. Cénie a de la douceur, d’heureuses dispositions pour apprendre; mais elle est entêtée, indolente, et rarement appliquée.
MÉL1NDE.
Et sa sœur?
LA FÉE
Iphise est franche, sensible et gaie ; mais elle est étourdie, légère, violente. Avec cela, elles ont déjà beaucoup d’amour-propre : on leur a dit qu’elles étaient jolies, et au lieu de ne voir dans ce compliment qu’une politesse, elles l’ont pris pour
COMÉDIE
une vérité. Elles ne sont pas désagréables, mais elles sont fort loin d’être charmantes... Jugez de l’avenir qu’elles se préparent.
MÉLINDE
Eh mon Dieu! de quoi seraient-elles vaines? Elles ont toutes deux de grands défauts, et si l’on admire en elles quelques perfections, elles ne les doivent qu’à vous seule.
LA FÉE
Cependant j’en suis plus contente depuis deux mois; j’ai trouvé le moyen de les punir et de les rendre plus soumises.
MÉLINDE
Comment?. . .
LA FÉE
J’ai eu recours à mon art pour leur fasciner les yeux et leur faire croire qu’elles sont hideuses ; aussi, toutes les fois qu’elles se regardent, se trouvent-elles laides à faire peur. J’ai donné le mot à tout ce qui les entoure ; on leur a répété à chaque instant, les premiers jours, qu’elles étaient affreuses : d’abord elles ont beaucoup pleuré ; Iphise surtout paraissait inconsolable. Je ne leur ai pas épargné les remontrances ; le meilleur parti à prendre, leur ai-je dit, c’est de tâcher de faire oublier votre difformité par vos bonnes qualités, vos vertus et vos talents; elles m’ont cru, et...
LES FLACONS
Mais j’entends du bruit, rce sont elles... elles vous cherchent ; je vous laisse ensemble : adieu, n’oubliez pas de les confirmer dans leur erreur. (Elle
sort.)
SCÈNE II. — MÉLINDE, CÉNIE, IPHISE. (Ces deux dernières restent à la porte en se cachant le visage.)
MÉLINDE
Les pauvres petites n’osent approcher, elles craignentque leurs figures ne me fassent horreur.
CÉNIE, en pleurant.
Allons, ma sœur, il faut bien que notre mère nous voie.
IPHISE.
Avancez la première.
CÉNIE
Je n’ose...
MÉLINDE, à part.
Feignons de ne les pas connaître. (Haut.) Mes enfants ne viennent point, je vais les aller chercher...
CÉNIE
Entendez-vous, Ipliise ?
IPHISE.
Je vois que la fée ne l’aura pas prévenue. . .
CÉNIE
Elle nous regarde et ne nous reconnaît pas.
COMÉDIE
IPHISE.
Comment le pourrait-elle, dans l’état où nous sommes ?
CÉNIE
Cruelle fée !.. .
MÉLINDE, s’approchant de ses filles.
Qui êtes-vous? Que voulez-vous? Voilà deux étranges figures.
CÉNIE, à Iphise.
Voyez l’effroi que nous lui causons.
IPHISE.
Nous sommes bien à plaindre.
CÉNIE
Pour moi, je n’ai jamais tant ressenti le chagrin d’être laide.
MÉLINDE
Mais de grâce, mesdemoiselles, dites-moi à qui vous en avez ?
IPHISE et CÉNIE, se jetant à ses pieds.
Ah ! maman !...
MÉLINDE
Qu’entends-je?...
CÉNIE
Oui, nous sommes vos enfants.
MÉLINDE
Mes enfants ! grand Dieu !...
LES FLACONS
IPHISE.
Maman, daignez nous reconnaître ; malgré notre hideux changement, nos cœurs sont toujours les mêmes.
MÉLINDE, les relevant.
Il suffit. Je vous plains d’un malheur pourtant fort supportable, et croyez que je ne vous en aimerai pas moins.
IPHISE.
Que vous êtes bonne !
CÉNIE
Et bien ! me voilà consolée.
Embrassez-moi, mes chers enfants; soyez aimables, douces, honnêtes, et vous pourrez vous passer des charmes frivoles qui vous manquent.
CÉNIE
Maman, je suis Génie.
IPHISE, en soupirant.
Et moi, Iphise.
MÉLINDE
Je vous avais distinguées l’une et l’autre au son de votre voix.
CÉNIE
La fée ne vous avait donc rien dit?
MÉLINDE
Elle m’avait caché votre laideur; seulement j’ai
COMÉDIE. 329
su d’elle que vous lui avez donné les plus grands sujets de mécontentement; mais depuis deux mois elle n’a qu’à se louer de vous.
IPIIISE.
Eli bien j’ai pris mon parti sur ma laideur; le temps que je passais à ma toilette, je l'emploie à lire, à jouer du clavecin. . .
Et c’est là un sage parti.
CÉNIE
Après tout, la beauté est éphémère ; si nous l’avons perdue un peu plus tôt, nous devrons du moins à notre malheur une instruction que nous n’aurions peut-être jamais eue sans cela.
MÉLINDE
C’est penser à merveille.
Il vaut mieux plaire par les charmes de son esprit, que par ceux de sa figure ; et si avec la mienne j’y puis parvenir, j’en serai plus flattée que si j’étais encore jolie.
MÉLINDE
Encore jolie!... Réellement, Iphise , vous croyez avoir été jolie?...
LES FLACONS
IPHISE.
Je puis dire à présent ce que j’en pensais ; c’est comme si je parlais d’une autre personne.
MÉLIMDE.
Eli bien?...
Eli bien, maman, sans être régulière, ma figure était fort agréable, et réellement jolie.
MÉL1NDE.
Vous êtes dans l’erreur, mon enfant ; vous n’étiez point laide, mais vous aviez une figure infiniment médiocre.
IPHISE.
Vous dites cela pour diminuer mes regrets, maman ; vous êtes trop bonne...
MÉLINDE
Non, car je vous suppose assez raisonnable pour n’en point avoir. Et vous, Génie, vous trouviez-vous charmante?
CÉNIE
Oh non, maman, mais...
MÉL1NDE.
Achevez.
CÉNIE
Je croyais ma figure plus régulière qu’agréable, et j’aurais mieux aimé avoir celle de ma sœur.
COMÉDIE
MÉLINDE
Fort bien, vous vous trouviez belle : en vérité, mes enfants, vous étiez folles toutes les deux... Mes chères amies, vous étiez l’une et l’autre passables. . . mais voilà tout.
IPH1SE.
Ce n’est pas ce qu’on disait.
MÉLINDE
Quand vous connaîtrez le monde, vous saurez le cas que l’on doit faire de ses louanges.
CÉNIE
Ah ! si le monde est menteur, je ne l’aimerai pas.
MÉLINDE
Il faut le connaître, s’en défier, ne le point haïr, car il y faut vivre ; et s’en faire estimer, parce qu’il nous juge.
IPHISE.
S’il est trompeur, je le fuirai.
MÉLINDE
Il ne trompe que ceux que l’amour-propre aveugle, les sots ou les fous. Plus léger que méchant, plus frivole que dangereux, il est injuste quelquefois, mais il revient de ses préventions. Il honore et respecte toujours la vertu ; et même,
332 LES FLACONS
en tolérant le vice, il le démasque et le punit. Plus il y aura d’hommes rassemblés, plus on trouvera de défauts et de travers; ainsi, en souffrant de ceux du monde, on les doit excuser.
IPHISE.
Il faut pour cela bien de la générosité !
Dites de la justice. Êtes-vous sans défaut? N’aurez-vous jamais besoin de l’indulgence des autres? Disposez-vous donc à vouloir bien accorder ce que vous exigerez sûrement.
IPHISE.
J’ai de grands défauts, il est vrai; mais je travaillerai à m’en corriger.
MÉLINDE
L’indulgence est au nombre des vertus, elle fait valoir toutes les autres; la perfection même ne vous en dispenserait pas.
CÉNIE
Il me semble, du reste, plus commode de se taire que de se fâcher ; il faut détester le mal, et fermer les yeux, autant qu’il est possible, sur celui qu’on ne peut empêcher.
MÉLINDE
D’ailleurs l’intolérance entraîne toujours avec
COMÉDIE
elle la dispute et l’aigreur ; évitons les méchants, mais sachons vivre avec eux, si nous y sommes forcés, etplaignons-les.
CÉNIE
Maman, expliquez-moi ce que c’est que d’être méchant, je ne le comprends pas bien.
Ma fille, un méchant n’aime rien ; c’est un mauvais cœur, incapable d’aucune espèce de sensibilité...
CÉNIE
Ah ! maman, vous avez raison de dire que l’on doit le plaindre, car il ne peut jamais être heureux.
MÉLINDE
Il faut distinguer entre les méchants et les méchancetés; celles-ci sont produites ordinairement par le défaut d’esprit, par le désœuvrement et la légèreté.
IPHISE.
Quoi ! l’on peut faire des méchancetés sans être méchant?
MÉLINDE
C’est ce qui arrive tous les jours. Avec un bon cœur, beaucoup de vertus, on se laisse souvent
aller aux égarements les plus coupables...
LES FLACONS
1PHISE.
Comment?
En ne se corrigeant pas de défauts légers en apparence, d’un amour-propre mal raisonné, de l’étourderie...
De l’étourderie! Vous me faites frémir, maman. Quoi! je pourrais un jour... Ah ! ma sœur, corrigeons-nous.
MÉLINDE
Rien n’est plus facile, il ne s’agit que de réfléchir et de le vouloir sincèrement.
CÉNIE
J’v vais travailler sans relâche.
MÉLINDE
C’est un moyen, mes enfants, d’assurer votre bonheur et le mien. Mais qui vient nous interrompre? C’est la fée.