‹ Théatre d'education a l'usage de la jeunesse (volume 2)Chapitre 115 sur 122 · SCÈNE VI. — LES DEUX FÉES · texte numérisé non relu

SCÈNE VI. — LES DEUX FÉES

BIENFAISANTE, en regardant sortir Rosalide.

En ma qualité de fée, je possède l’art de lire dans les yeux, et d’y deviner à peu près la pensée : et bien j’ai vu dans ceux de Rosalide un violent dépit contre moi ; quelle en peut être la cause?...

LUMINEUSE

Laissons cela, ma sœur, et parlons d’affaires plus sérieuses. Savez-vous l’arrivée des ambassadeurs ?

BIENFAISANTE

Oui, je leur ai fait dire que nous les verrions après le couronnement. . .

LUMINEUSE

Vous devinez sans doute quel est le motif de leur ambassade?

BIENFAISANTE

Ces mêmes ambassadeurs, àleur dernier voyage, entendirent parler de l’élection qui devait, comme vous savez, se faire il y a six semaines...

COMÉDIE

LUMINEUSE

Et qui a été différée. . .

BIENFAISANTE

J’imagine que, la croyant faite, ils viennent, de la part de leur maître, pour complimenter la nouvelle reine.

LUMINEUSE

Voyons, ma sœur, parlez-moi franchement : quel est au fond du cœur votre pressentiment sur le choix qui doit aura lieu ce soir?

BIENFAISANTE

Je devine le vôtre ; mais laissez-moi vous cacher le mien ; vous êtes plus vive que moi, et. . .

De bonne foi, vous croyez que Clarinde sera préférée?

BIENFAISANTE

J’ai mis tous mes soins à la rendre digne de l’être.

LUMINEUSE

Et moi, depuis quinze ans je ne me suis occupée que de l’éducation de Rosalide.

BIENFAISANTE

Vous lui avez donné beaucoup de talents, vous avez orné et cultivé son esprit : c’est une justice qu’on doit vous rendre. . .

L’ILE HEUREUSE

LUMINEUSE

Et son cœur, ses principes, ses sentiments?

BIENFAISANTE

Je n’en puis juger, je ne les connais pas.

Pour moi, je serais embarrassée pour juger des talents et de l’esprit de Clarinde, car je ne les connais pas davantage.

BIENFAISANTE

On peut se faire une idée de sa bienfaisance, de sa douceur, de son bon sens. Personne, il me semble, ne lui dispute ces qualités. C’est l’estime et l’amour des peuples qui doivent aujourd’hui proclamer une reine ; ainsi, ma sœur, je puis bien n’êlre pas sans espérance...

LUMINEUSE

Je veux bien croire Clarinde parfaite, puisque vous le dites; mais sa réputation n’est pas aussi brillante qu’elle devrait l’être ; son nom est à peine connu, tandis que celui de Rosalide est célèbre jusque dans les États les plus reculés.

BIENFAISANTE

Ma sœur, j’ignore quelle est au delà de cette île la réputation de Clarinde ; mais je suis sûre qu’elle est chérie de tous ceux qui l’approchent.

COMÉDIE

LUMINEUSE

Et Rosalide admirée de tous ceux qui peuvent la voir ou l’entendre.

BIENFAISANTE

Mais qui vient nous interrompre?...

Zulmée, que voulez-vous?...

SCÈNE VII. — LUMINEUSE, BIENFAISANTE, ZULMÉE (donnant une lettre à Bienfaisante.)

ZULMÉE.

Madame, on avait porté cette lettre chez vous, et l’on m’a chargée de vous la remettre ; les ambassadeurs espéraient vous la présenter euxmêmes de la part du roi leur maître, mais comme ils ont appris que vous ne les verrez que ce soir. . .

BIENFAISANTE

Il suffit, Zulmée.

(Zulmée sort. Bienfaisante ouvre la lettre, et lit tout bas.)

LUMINEUSE

Pourquoi, ma sœur, cette lettre est-elle adressée à vous seule?... Peut-on savoir au moins ce qu’elle contient ?. . .

BIENFAISANTE, après avoir lu.

Rien d’intéressant; permettez-moi de ne vous en point faire part...

L’ILE HEUREUSE

LUMINEUSE

Vous avez des secrets pour moi!...

BIENFAISANTE

Non, ma sœur; mais dispensez-moi...

Cette lettre est du roi Zolphir?. . .

BIENFAISANTE

Oui...

LUMINEUSE

Eli bien, pourquoi ce mystère? il est offensant, et je ne conçois pas...

BIENFAISANTE

Puisque vous le voulez, lisez— la, j’y consens.

(Elle lui donne la lettre.)

LUMINEUSE lit tout haut.

« Sage fée, lorsque vous recevrez cette lettre, « la reine de l’ile Heureuse sera élue ; d’après le « portrait que mes ambassadeursm’cntfait de l’in- « comparable Clarinde, et tout ce que la renommée « publie de sa bienfaisance, de ses rares vertus, « de l’enthousiasme de sa nation pour elle, je ne « doute pas qu’elle ne soit aujourd’hui placée sur « un trône dont elle est si digne. Recevez donc, « grande fée, l’assurance de la joie sincère que me « cause cet événement, et daignez faire savoir à la

COM K du:.

« nouvelle reine qu’elle n’aura jamais d’ami et « d’allié plus fidèle que le roi Zolphir. »

Assurément voilà la lettre la plus extraordinaire et la plus impertinente !...

BIENFAISANTE

Croyez-vous, ma sœur, que j’en doive être offensée?

LUMINEUSE

La plaisanterie est fort déplacée en un pareil moment.

BIENFAISANTE

De grâce, ma sœur , point d’humeur ; nous avons des intérêts différents, mais vous m’aviez promis qu’ils ne nous diviseraient pas.

LUMINEUSE

Enfin, dans deux heures le sort aura décidé entre Clarinde et Rosalide; j’attends ce moment avec la plus vive impatience. . .

BIENFAISANTE

Et moi, avec calme. Voici nos élèves, laissonsles ensemble, et allons donner nos derniers ordres pour le couronnement.

(Bienfaisante sort.)

LUMINEUSE

Rosalide, dans une demi-heure, trouvez-vous

L’ILE HEUREUSE

dans la grande galerie, j’ai encore quelque instruction à vous donner.

(Elle sort.)

SCÈ>E Y III. — ROSALIDE, CLARINDE.

ROSAL1DE.

Quelque instruction!... Cela est apparemment relatif à la cérémonie de l’élection ; car je ne pense pas que j’aie d’ailleurs beaucoup d’instruction à recevoir. . .

CLARINDE.

Vous êtes donc bien savante?...

ROSALIDE.

On se juge mal soi-même; mais vous venez de m’entendre chanter, jouer de plusieurs instruments, vous avez vu mes tableaux ; qu’en pensezvous?...

CLARINDE.

Tout cela m’a paru charmant, je vous l’ai dit ; mais à mon âge on n’est pas en état de bien juger; les connaissances que l’on a sont si imparfaites, si bornées...

ROSALIDE.

A votre âge!... Mais vous ignorez donc que nous sommes du même âge?...

CLARINDE.

Je le sais...

COMÉDIE

Vous voyez qu’on peut à notre âge savoir quelque chose...

CLARINDE.

Sans doute.

ROSALIDE.

Mais vous n’admettez pas la supériorité?...

CLARINDE.

C’est cela...

ROSALIDE, à part.

Je crois en effet qu’elle a raison pour elle. (Haut.) J’ai un mal de tête affreux. Avez-vous quelquefois de l’humeur?...

CLARINDE.

De l’humeur... est-ce du chagrin, de l’inquiétude?...

ROSALIDE.

Oui, du chagrin sans sujet...

CLARINDE.

Sans sujet !... je ne connais pas cela. . .

ROSALIDE, haussant les épaules, à part.

Elle ne sait rien. Qu’elle est mal élevée!... (Haut.) La fée Bienfaisante vous a-t-elle fait apprendre quelques langues étrangères?. . .

Oui. Elle a donné tous les soins imaginables à mon instruction...

L’ILE HEUREUSE

ROSALIDE, à part.

Il y paraît. (Haut.) Je sais quatre langues, moi ; et vous ?

CLARINDE.

À peu près autant...

ROSALIDE.

Parfaitement bien?...

CLARINDE.

Oh! point du tout ; je ne sais rien parfaitement.

ROSALIDE, à part.

Elle est modeste du moins. . . Comme elle a Pair doux ! (Clarinde sourit.) De quoi riez-vous , Clarinde?. ..

CLARINDE.

Je ne sais.

ROSALIDE, à part.

(A part.) Elle a une certaine timidité qui a beaucoup de grâce... (Haut.) Clarinde, tremblerez-vous ce soir à la cérémonie?. . .

Trembler. . . Mais non . . .

ROSALIDE.

Vous savez sans doute comment cela se passera?

CLARINDE.

A peu près. On nous conduira dans une grande

COMEDIE

salle, nous ferons l’une et l’autre un petit discours, et ensuite le conseil des sages et des vieillards prononcera.

ROSALIDE.

C’est cela, à l’exception du petit discours, car le mien durera trois quarts d’heure.

CLARINDE.

Bon !...

ROSALIDE.

Oui, pour le moins...

CLARINDE.

J’en suis charmée...

ROSALIDE.

Vous êtes fort obligeante. . .

Cela me divertira sûrement beaucoup...

ROSALIDE, à part.

Qu’elle est simple!.. (Haut.) Divertira n’est pas, je crois, le mot qui convient.

CLARINDE.

Pardonnez-moi, tout autre mot ne rendrait pas mon idée... Je trouve dans vos manières, dans votre air, dans tout ce que vous dites, un je ne sais quoi... que je ne saurais exprimer, que je n’ai vu qu’à vous, et qui m’amuse singulièrement...

L'ILE HEUREUSE

ROSALIDE.

En vérité, voilà un éloge tout nouveau pour moi...

CLAIiINDE.

Mais est-ce bien un éloge? Je n’ai pas eu l’intention...

ROSALIDE.

J’imagine en effet que vos paroles ne se rapportent pas toujours à vos intentions, et cela sans artifice, sans fausseté ; car assurément on ne vous ensoupçonnerapas...vousavez une mine si douce, si naïve. . .

CLAR1NDE.

Eli bien moi, par exemple, je ne prendrai pas cela pour un éloge ; ai-je tort?

ROSALIDE.

Savez-vous que vous avez beaucoup d’esprit naturel?

CLARINDE.

En connaissez-vous qui ne le soit pas?

ROSALIDE.

Mais réellement on dirait qu’elle y entend finesse. Revenons à votre discours ; sera-t-il bien éloquent?...

CLARINDE.

Mon discours!... Mais je n’en ai point fait.

COMÉDIE

ROSAL1DE.

Vous improviserez...

CLARINDE.

Précisément.

ROSALIDE.

C’est un conseil de votre fée?

CLARINDE.

Plus qu’un conseil, c’est un ordre.

Vous me surprenez. Dites-moi, ma chère Clarinde, quel a été votre genre de vie jusqu’ici?

CLARINDE.

Je me suis toujours trouvée si heureuse, que j’envisage avec crainte les changements qui peuvent survenir dans ma destinée...

ROSALIDE.

Vous n’avez pas d’ambition... Cependant si vous êtes proclamée reine ce soir. . .

CLARINDE.

Je ne m’occuperai plus que des moyens de justifier le choix qu’on aura fait de moi.

ROSALIDE.

Voilà une réponse qui vous vaut tout mon intérêt et mon estime.

L'ILE HEUREUSE

CLARINDE.

Peut-être n’y a-t-il pas dans nos caractères une grande conformité; mais je sens que nos cœurs pourraient se convenir...

ROSALIDE.

La fée Bienfaisante n’aura pas manqué de vous prévenir contre moi?...

Vous la jugez mal, elle en est incapable.

ROSALIDE.

Cependant elle désapprouve, je le sais, l’éducation que Lumineuse m’a donnée?...

CLARINDE.

C’est possible; mais elle ne m’en a jamais parlé...

ROSALIDE.

Et si cela était, pensez-vous qu’elle ait eu raison?...

CLARINDE.

Bienfaisante peut-elle jamais avoir tort ! Si vous saviez comme elle est juste, pénétrante, bonne!...

ROSALIDE.

Vous l’aimez donc bien ?. . .

CLARINDE.

Oh! oui, comme je le dois.

COMEDIE

ROSALIDE.

N’aimez-vous pas d’autres personnes?

J’aime encore la compagne, l’amie que Bienfaisante m’a donnée, Zémire ; elle est pour moi ce que Zulmée est pour vous.

ROSALIDE, avec embarras.';

Zulmée n’est à moi que depuis deux jours.

CLARINDE.

N’auriez-vous pas trouvé en elle une amie? et n’ai-je point imprudemment renouvelé votre peine?...

ROSALIDE.

Non... Changeons d’entretien, Clarinde.

CLARINDE.

Qu’avez-vous? je vous ai fâchée sans le vouloir. . .

ROSALIDE, tristement.

Vous méritez d’être aimée, Clarinde ; je ne suis plus surprise que depuis votre enfance vous ayez conservé votre amie ; pour moi, je n’en ai point.

CLARINDE.

Je serai la vôtre, ma chère Rosalide...

ROSALIDE, à part.

Que vous êtes bonne ! (A part.) Et je me moquais d’elle!

L’ILE HEUREUSE

Ne soyez donc plus aussi triste...

ROSALIDE.

Chaque mot qu’elle me dit m’attendrit, me pénètre. (Haut.) Clarinde, quel que soit l’événement qui doit fixer notre sort, promettons-nous de ne jamais nous séparer.

CLARINDE.

J’en fais le serment de grand cœur.

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