SCÈNE I. — LUMINEUSE, ROSALIDE
LUMINEUSE
Jugez de ma surprise en lisant cette lettre!
Je la partage; cette célébrité de Clarinde m’étonne infiniment : je rends avec plaisir justice à ses bonnes qualités ; elle est, comme vous le disiez, douce, aimable, intéressante ; mais, entre nous, elle n’a rien qui puisse exciter l’admiration ou l’enthousiasme.
LUMINEUSE
Elle n’a ni talents ni supériorité dans aucun genre. Aussi suis-je persuadée que cette prétendue célébrité n’existe pas ; son affabilité aura gagné le coeur des ambassadeurs, qui, sans doute, en ont fait à leur maître le portrait le plus exagéré,
ROSALIDE.
Pour moi, je les ai très-peu vus à leur premier
L’ILE HEUREUSE
voyage ; ils avaient des manières tellement gauches ! J’ai même pris la liberté de m’en moquer assez ouvertement.
LUMINEUSE
Ne cherchons pas davantage, nous tenons le mot de l’énigme; voilà de quoi rabattre un peu la vanité de ma sœur, qui triomphe en secret, malgré toute sa modestie.
ROSALIDE.
Elle triomphe!... Cette lettre ne l’a donc point étonnée?
LUMINEUSE
Nullement, je vous assure.
C’en est trop...
LUMINEUSE
Enfin ledénoûment approche, nous triompherons à notre tour...
ROSALIDE.
Les ambassadeurs du roi Zolphir seront-ils présents à la cérémonie de l’élection?
LUMINEUSE
Certainement ; je les ai fait prier de s’y trouver.
ROSALIDE.
Je vous l’avouerai, madame, je voudrais, pour tout au monde, que leur maître y fût lui-même.
COMÉDIE
LUMINEUSE
Mais rien n’est plus facile, et vous me donnez là une excellente idée. Par le pouvoir de mon art, il m’est aisé...
ROSALIDE.
Que vous êtes bonne !
LUMINEUSE
Non-seulement Zolphir y sera , mais encore tous les rois et les princes voisins de cette île; je veux, chère Rosalide, que cette assemblée où vous allez réunir tous les suffrages, soit la plus auguste et la plus brillante qu’on ait jamais vue. Restez ici ; je vais dans mon cabinet travailler au charme qui doit satisfaire vos désirs et les miens, et je reviendrai vous joindre.
(Elle sort.)
ROSALIDE, seule.
Je ne sais pourquoi... j’éprouve une vague inquiétude... Depuis que j’ai vu Clarinde, je suis moins satisfaite de moi-même ; tout le mérite dont j’étais fière semble s’évanouir ; je voudrais ressembler à Clarinde... et je sens que déjà je l’aime véritablement.