SCÈNE IV. — BIENFAISANTE, LUMINEUSE
BIENFAISANTE, après un moment de silence pendant lequel elle a considéré sa sœur qui rêve profondément.
Eh bien, ma sœur?...
LUMINEUSE
Vous avez lu dans mon âme, je n’essaierai doncpoint de vous déguiser l’agitation que j’éprouve; je l’avoue avec sincérité, je commence à croire que vos espérances pour Clarinde ne sont pas sans fondement. Elle est aimée; je viens d’en voir des indices certains... Cet amour qu’elle a su inspirer ui vaudra peut-être la couronne : mais aura-t-
L’JLE HEUREUSE.
triomphe ; ne craignez point de m’affliger. J’admire votre ouvrage, et mon cœur applaudit sans effort au juste succès qui le récompense. Venez, aimable et vertueuse Clarinde, venez recevoir la couronne.
CLARINDE.
Ma chère Rosalide. . . je ne puis l’accepter qu’en la partageant avec vous.
ROSALIDE.
Avec moi!...
CLARINDE.
Oui, telle est mon irrévocable résolution...
ROSALIDE.
Non, non, vous seule en êtes digne. '
Je vous offre ce que j’aurais accepté de vous : si vous m’aimez autant que je vous aime, Rosalide, vous ne balancerez plus.
BIENFAISANTE
Régnez l’une et l’autre, remplissez tous les vœux des peuples, qui n’ont pu placer Clarinde sur le trône sans regretter Rosalide!...
ROSALIDE.
Après le choix qu’ils ont fait, que leur resteraitil à désirer?... Ah ! ce jour in’a trop appris à me
COMEDIE
connaître, pour que je regrette un trône auquel je rougis maintenant d’avoir osé prétendre.
CLARINDE.
N’outragez pas mon amitié par vos cruels refus.
BIENFAISANTE
Rosalide, si votre âme est aussi sensible qu’elle est noble et grande, vous contribuerez au bonheur de votre amie ?. . .
ROSALIDE.
Clarinde !...
CLARINDE.
Le conseil est encore assemblé pour la cérémonie du couronnement; venez, chère Rosalide, monter avec votre amie sur un trône que vous lui rendrez plus cher en le partageant.
ROSALIDE.
Vous l’ordonnez, j’y consens.
CLARINDE.
Vous comblez tous mes vœux !
ROSALIDE
Mais soyez à jamais mon guide et mon modèle ; enseignez-moi vos vertus; rendez-moi, s’il se peut, semblable à vous-même, ou vous n’aurez rien fait pour moi.
L’ILE HEUREUSE
LUMINEUSE
Jouissez, mes chères enfants, du bonheur dont vous êtes si dignes. N’oubliez jamais que les plus grands talents et les plus brillantes qualités, sans la modestie, la bienfaisance et la bonté, ne sont que des dons inutiles ou dangereux.