‹ Théatre d'education a l'usage de la jeunesse (volume 2)Chapitre 13 sur 122 · SCÈNE I!. — SETH, ADAM · texte numérisé non relu

SCÈNE I!. — SETH, ADAM

ADAM

Approche, mon fils, donne-moi ton bras... je puis à peine me soutenir... déjà mes forces m’abandonnent... Que la mort est douloureuse lorsqu’on la voit approcher à pas lents et qu’on a le loisir de l’envisager dans toute son horreur!... Innocente et chère victime d’une fureur dénaturée, Abel, ô mon fils, tu n’es pas mort comme je vais mourir! Baigné tout à coup dans ton sang, tu n'as soupiré qu’une fois, et tes yeuxsesont fermés pour toujours! La mort t’a frappé subitement... tu n’as pu ni la prévoir ni la craindre; pour moi, elle

DHA.Mi:.

nie consume, elle me détruit par degrés; je la porte dans mon sein ; je la vois, inévitable et prochaine!... Mon fils, as-tu fait les apprêts du sacrifice?

SETH

J’ai posé sur l’autel l’orge, les Heurs et le vase. . .

ADAM

Soutiens-moi....

(Il s’approche de l’autel.)

SETH

Voici le feu et les parfums.

ADAM jette les parfums sur le feu qui s’allume; ensuite il répand l’orge et le lait.

O toi, mon père et mon juge. Être éternel, créateur des cieux et de l’univers, reçois ce dernier hommage.*.. Je ne puis t’offrir que tes propres bienfaits, ce lait pur et ces précieuses productions de la terre, ces biens si nécessaires à l’existence

de l’homme ... (Il se met à genoux sur les marches de i’autel.) Dans ce dernier jour, qui me reste, prêt à subir l’arrêt que ta justice vient de rendre, je sens plus que jamais l’étendue de mes fautes et l’excès de ta bonté. Tu m’as laissé vivre des siècles ; cette terre, qui ne parut d’abord à mes regards qu’un désert aride, immense, est maintenant féconde et habitée; j’ai vu naître le genre humain... enfin.

LA MOUT D’ADAM

tu m’épargnes l’horreur de survivre à la compagne chérie que tu formas pour moi!... Tu lis dans mon cœur : tu vois le repentir, la reconnaissance dont il est pénétré; achève, ô Dieu de miséricorde, achève d’élever ce cœur tremblant jusqu’à toi; affranchis-moi des regrets qui me déchirent, des craintes, des honteuses terreurs qui m’avilissent et m’accablent; inspire-moi la sainte résignation qui donne le vrai courage! J’ai mérité la mort; que du moins je l’attende et la reçoive avec fermeté !...

(Il laisse tomber ses mains jointes et sa tète sur l’autel.)

SETH

O Dieu tout-puissant, daigne exaucer ses vœux !

ADAM, se relevant.

Je me sens plus tranquille...

SETH

Viens te reposer sur le siège de gazon.

ADAM

Conduis-moi... j’ai peine à distinguer les objets... il me semble qu’un voile épais les dérobe à ma vue... Que le jour me paraît sombre!... Déjà le soleil ne luit presque plus pour moi...

SETH

Il est couvert de nuages...

DRAME

Est-il encore loin des cèdres?... Ne me le dis pas, je te le redemanderai bientôt. Depuis que tu m’as quitté, as-tu revu Sunim et Sélima?

SETH

Oui, mon père ; et pour suivre tes ordres, j’ai dissipé leur inquiétude en les assurant que tu avais repris tes forces et ta sérénité. . .

ADAM

Ainsi donc, en ce moment, mes enfants se livrent à la joie... ils font retentir les bocages de chants d’allégresse, tandis que leur malheureux père touche à sa dernière heure!... Et toi, Ève, compagne infortunée !... tu prépares une fête pour ce soir. . . et ce soir je n’existerai plus. . .

SETfl.

O mon père !

ADAM

Mon fds, que tu m’es cher!... En cet affreux moment où il me semble que je suis abandonné de la nature entière, je n’ai plus que toi, que toi seul !...

SETH

Mon père ! si tu ne m’avais pas ordonné de me taire, tu verrais tes autres enfants en proie au

LA MORT D’ADAM

mortel désespoir qui m’accable ; dans cet instant rempli d’horreur, ils seraient tous à tes pieds...

ADAM

Tous à mes pieds!... ô Seth, oublies-tu qu’il existe dans l’univers un insensé, un criminel fugitif qui me doit la vie? Ce monstre, ce barbare c’est ton frère!... et pour la première fois depuis son crime, dans ce jour funeste d’épouvante et de douleur, le croirais-tu, je sens qu’il est mon fds !. . . Qu’est-il devenu? Maudit de Dieu, haï des hommes, dans quels climats traîne-t-il sa déplorable vie? Infortuné, que de maux tu m’as causés!... Même en naissant, tu déchiras mon cœur ! Les gémissements de ta mère, ce spectacle de douleur si nouveau pour moi, tes larmes et tes cris me glacèrent d’épouvante!... et quand je reçus dans mes bras cet enfant, le premier qui ait paru sur la terre, avec quel saisissement, avec quelle surprise je considérai cette délicate et fragile créature! Je ne le pressai point contre mon sein, il ne reçut aucune caresse paternelle ; je le tenais avec un effroi mêlé d’attendrissement : il me semblait que le mouvement le plus léger devait le blesser; je ne concevais pas qu’un être si faible , si souffrant pût subsister. Je le bénis en pleurant, et sans oser remercier le ciel de me l’avoir donné... C’est

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