‹ Théatre d'education a l'usage de la jeunesse (volume 2)Chapitre 33 sur 122 · SCÈNE III. — ABRAHAM , seul · texte numérisé non relu

SCÈNE III. — ABRAHAM , seul

ABRAHAM

O toi qui m’as donné un enfant si cher, grand Dieu, reçois favorablement le sâcrifice que je vais t’offrir ! du haut des cieux jette un regard sur cette demeure paisible, habitée par le plus heureux des pères, le plus reconnaissant des hommes! En célébrant le jour de la naissance d’Isaac, je célèbre le plus précieux de tes bienfaits; mon cœur ne peut se pénétrer de l’amour paternel, se livrer aux transports d’une joie si pure, sans s’élever jusqu’à toi, sans adorer la source et le dispensateur de tous les biens!... Mais quel bruit frappe mon oreille?... Est-ce une illusion?... D’harmonieux concerts se font entendre dans les airs!... Que vois-

je, Ô ciel !... (Un ange porté sur un nuage paraît dans les airs.) Quoi! les anges descendus des cieux honoreront encore de leur présence cet humble asile !... (Le nuage s’abaisse à la hauteur des arbres.) O messager

ISAAC

divin du Tout-Puissant, que viens-tu m’annoncer?

(Abraham met un genou en terre en élevant ses bras vers l’ange.)

L’ANGE

Abraham, prête une oreille attentive au commandement du Seigneur. Tu tiens de lui la vie et tout ce que tu possèdes; il te redemande le fds qu’il t’a donné. Dans le sacrifice qui s’apprête, c’est le sang d’Isaac qui doit couler sur l’autel, c’est ton bras qui doit immoler aujourd’hui même cette victime innocente !... Tels sont les ordres du Seigneur...

(Le nuage s’élève dans les airs, et l’ange disparaît.)

ABRAHAM, après un moment de silence.

Ai-je bien entendu?... La foudre est tombée sur ma tète, et j’existe!... J’ai pu sans mourir écouter cet arrêt terrible !... (Il se relève et va tomber sur un siège de gazon.) Où Suis-je?... tout est changé autour de moi... Quel bras invisible et redoutable m’a transporté dans ce séjour rempli d’horreur !... Quels objets affreux m’environnent! (il se lève.) Fuyons... Je retrouve à chaque pas cet autel sanglant... ce couteau meurtrier!... Une voix menaçante m’ordonne de saisir ce poignard et de m’en percer le sein!... Mais qu’ai-je fait?... Quel est mon crime?... Dieu! mon sang coule... un irrésistible pouvoir me force à le répandre... Ma

COMÉDIE

main homicide plonge ce glaive jusqu’au fond de mon cœur... Ah! quel supplice horrible!... et je ne puis mourir !... (Il retombe sur le siège de gazon. Après un long silence.) Le nuage épais qui couvre mes yeux appesantis se dissipe... L’affreuse vérité reparaît sans voile à mes regards; et je ne retrouve ma raison égarée que pour souffrir des tourments mille fois plus cruels. O toi que je n’ose nommer! . . . toi, dont je ne saurais maintenant prononcer le nom sans désespoir, sans frémir d’horreur et de pitié ! innocente et pure victime dévouée à la mort! dans cet instant tu te livres aux plus doux transports de la joie... ta main orne de fleurs le funeste autel... Je frissonne... Dieu de mes pères! Dieu juste et bienfaisant, peux-tu me demander un tel forfait?... Mais, créé pour t’obéir aveuglément, suis-je fait pour te comprendre, pour concevoir la profondeur de tes desseins?. . . Et que deviendront tes promesses?... Je me soumets... Hélas! que n’as-tu demandé ma vie !.. . Malheureuse Sara!... tu prépares une fête... j’entends d’ici le bruit des instruments champêtres... et cependant cette maison où régnent encore le bonheur et la joie, cette maison paisible sera dans quelques instants plongée dans un deuil éternel!... Je n’ai donc joui d’une félicité si pure que pour mieux sentir toute l’horreur de ma destinée !... Mon fils !.. . mon

fils !.. . quoi! les liens qui nous unissent vont se rompre. . . et quelle main, juste ciel, doit briser ces nœuds sacrés !... Il va revenir !... comment soutiendrais-je sa présence?... Objet infortuné de la colère céleste, puisse un pressentiment salutaire t’éclairer sur le bord de l’abîme ! puisses-tu précipiter tes pas loin de ces funestes lieux !... Anges du ciel, protégez votre image, arrachez Isaac au sort affreux qui le menace, daignez le transporter dans un asile inaccessible à son malheureux père. . . Insensé ! que dis-je?... quel secours osé-je implorer, quand Dieu lui-même a prononcé la sentence mortelle!... Mais on vient... je tremble, je frémis. . . C’est lui, grand Dieu, c’est lui !... Je ne me connais plus... la force, le courage, la raison, tout m’abandonne. . . Je l’entends. . . je le vois. . . O mon Dieu, arrache-moi cette vie que je déteste !

SCÈAE IV. — ABRAHAM, ISAAC, un poignard à la main.

ISAAC

Venez, mon père, la victime est prête ; voici le couteau sacré, ne différez plus... Mais, que voisje?... quelle pâleur couvre vos traits!... Mon père !...

ABRAHAM

Éloigne-toi... laisse-moi...

coMtmii:.

ISAAC

Quelle mortelle frayeur vous me causez !

ABRAHAM

Ne m’approche pas... L’aspect de ce glaive étincelant me fait frémir d’horreur.

ISAAC

Juste ciel! quel langage...

ABRAHAM

Ne m’approche pas...

ISA AC

Mon père se refuse à mes embrassements!...

ABRAHAM

Ta présence me tue... fuis, malheureux.

ISAAC

Je suis donc coupable... Hélas! du moins ma faute fut involontaire !... O mon père, voyez mes larmes !... voyez l’excès de ma douleur. . . Ab ! daignez me pardonner... (il se jette à genoux.)

ABRAHAM

Infortuné !. . . tu n’as plus de père.

ISAAC, toujours à genoux.

Dieu!... se peut-il?... vous prononcez l’arrêt j de ma mort...

ÏSAAC.

ABRAHAM

Non... je ne puis... ne me retiens plus...

ISAAC

Je dois mourir à vos pieds. . .

ABRAHAM

Crains ce bras désespéré...

ISAAC

Pardonnez-moi, et terminez ma vie, je mourrai satisfait...

ABRAHAM

Tu vivras... je m’égare...

ISAAC

Oh! daignez vous expliquer... par pitié!

ABRAHAM

La pitié ! je ne puis m’y livrer sans crime... tu déchires, tu corromps mon cœur... Entends-tu la foudre gronder sur nos têtes. . . vois-tu ce gouffre épouvantable entr’ouvert sous nos pas?

ISAAC, se relevant avec effroi.

Grand Dieu!... mon père!... Il chancelle, ses yeux se ferment... (Il le reçoit dans ses bras.) O 111011 père !... de vaines terreurs vous abusent. . . (A part.) Qui peut causer le trouble affreux qui l’agite?

Mon fils!

ABRAHAM

COMÉDIE

ISAAC

O doux nom qui me rend la vie !...

ABRAHAM

Ah ! s’il m’était possible en sacrifiant la mienne. . . Laisse-moi chercher,

ISAAC

Où portez-vous vos pas?

ABRAHAM

Je vais implorer le Seigneur.

ISAAC

Nous le prierons ensemble.

ABRAHAM, marchant précipitamment.

Je veux être seul.

ISAAC, le suivant.

Non, je ne puis vous obéir. . . non, mon père, je ne vous quitterai pas.

(Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE

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