SCÈNE VII. — ABRAHAM, SARA
SARA, ouvrant les yeux. r
Mon fils. . . ciel !... Abraham !... Ah ! barbare !...
(Elle se lève, et veut s’éloigner d’ Abraham.)
ISAAC
ABRAHAM
Sara !...
SARA
Mon fils n’est plus!... arrache-moi donc aussi la vie !.. .
ABRAHAM
Écoutez-moi, Sara!...
SARA
N’attends de moi ni raison ni tendresse : non, cruel!... je suis mère... je ne te connais plus; tu n’as plus d’épouse... Fuis, abandonne une infortunée !...
ABRAHAM
Tu me hais!...
SARA
J’abhorre ce jour fatal qui nous éclaire... Ta présence m’est devenue insupportable...
ABRAHAM
Sara refuse de m’entendre !...
SARA
Prétendrais-tu me consoler?. . . Vain espoir !... Malheureux! oses-tu m’offrir ta main pour essuyer mes pleurs !... cette main sanglante !... Je frémis... Il est donc vrai. Abraham est l’assassin d’Isaac !... Et tu respires encore, et tu parais devant moi!... Si du moins je te voyais tremblant, éperdu, pénétré de l’horreur qui m’accable... mais
COMÉDIE
non ; inaccessible aux remords, à la pitié, tu ne conçois même pas mon tourment. Que dis-je ? tu t’enorgueillis peut-être de ta férocité ; tu me cherchais pour braver ma douleur, pour te vanter de cette funeste obéissance qui me coûte la vie et me fait mourir désespérée...
ABRAHAM
Arrêtez, Sara... arrêtez!... Accusez-moi, baissez-moi; mais respectez le ciel.
SARA
Malgré la douleur qui m’égare, je révère et j’adore l’auteur de mon être. . . Il a connu ce cœur maternel !... ce n’est pas à moi qu’il a demandé l’affreux sacrifice que tu as pu consommer !...
ABRAHAM
Il exige moins de toi ; seras-tu rebelle à sa volonté sainte?... Sara! il en est temps encore, tu peux expier ces transports criminels, tu peux mériter... Ah ! s’il m’était donné de te rendre à la raison, de t’associer à la gloire, aux droits nouveaux que m’ont procurés la résignation et l’obéissance, le vœu le plus cher de mon cœur serait exaucé ! Ouvre les yeux, Sara, reconnais ton égarement, l’erreur qui t’abuse! Tu veux m’abandonner, tu veux mourir... T’est-il permis de renoncera la vie, d’abjurer le serment qui nous
ISAAC
I lâ
engage! Si je suis coupable, tu dois me plaindre et vivre pour me consoler... Rappelle-toi l’histoire de notre vie : ne t’ai-je pas vu t’enorgueillir de mes exploits, de mes longs travaux, de ma renommée? Tu as partagé ma gloire et mon bonheur, et tu veux que je supporte seul le poids accablant de l’infortune! N’aurai-je trouvé en toi une compagne fidèle que dans la prospérité? auras-tu la lâcheté de renoncer à moi quand j’ai besoin de ton appui, de ton secours? Le titre d’épouse est-il moins sacré que celui de mère? Avant la naissance de ton fils, n’avais-tu pas promis à Dieu même de tout quitter pour moi et de me consacrer ta vie?... Ingrate et parjure envers moi, rebelle envers Dieu, tu veux rompre les nœuds qui nous unissent, et tu refuses de te soumettre aux volontés du ciel! Dieu, seul dispensateur de tous les biens, souverain juge des êtres mortels qu’il a créés, a-t-il promis à l’homme un bonheur durable sur la terre? Une félicité constante et pure doit-elle être le partage d’une vie si courte et si fragile?... Sara, nous touchons au terme de notre longue carrière; comblés jusqu’à ce jour des bienfaits de '/Éternel, ne murmurons point sur ce peu d’instants qui nous restent !... Est-il donc si difficile de souffrir avec fermeté sur le bord de la tombe, de supporter une
COMEDIE
douleur passagère, lorsqu’une récompense immortelle sera le prix du courage et de la résignation?...
SARA
Qu’ai-je entendu?... quel nouveau jour m’éclaire ! Abraham, oui, c’est Dieu, c’est Dieu luimême qui parle par ta bouche !... Ah ! pardonne un égarement si criminel, pardonne!... Je ne puis te promettre de vivre ; mais je ne te fuirai point, tu recevras mon dernier soupir; je ne te reprocherai plus mon sort, et je souffrirai sans me plaindre; je me soumets, enfin...
ABRAHAM
O mon Dieu, tu l’entends ! elle se soumet, elle participe au mérite du sacrifice que je viens de t’offrir ; elle se soumet !... Sara !... crois-tu que la puissance du Seigneur soit bornée? Non sans doute , il peut donc ramener la joie dans ton cœur. . .
SARA
Lajoie! juste ciel!... il me l’a ravie pour toujours !...
ABRAHAM
Au comble du malheur, l’idée de sa bonté suprême doit nous préserver du désespoir; et le juste, alors même qu’il a tout perdu, peut encore l’invoquer et tout attendre de lui...
ISA AC
SARA
Eli ! que pourrais-je lui demander? je n’ai plus de fils...
ABRAHAM
Demande-lui le prix de ta résignation ; tu seras exaucée...
SARA
Que dis-tu ?... la joie brille sur ton front !
ABRAHAM
Adore et bénis à jamais l’Éternel! tu vas retrouver le bonheur.
SARA
Youdrais-tu m’abuser?. . .
ABRAHAM
Regarde-moi... lis dans mes yeux : n’y voistu pas et ton sort et le mien?...
SARA
A peine je respire !... explique-toi . . .
ABRAHAM
Ton fils...
SARA
Achève...
ABRAHAM
Il t’est rendu !...
Grand Dieu !...
SARA
COMÉDIE
ABRAHAM
Tu vas le revoir...
SARA , tombant à genoux.
O mon Dieu, je renais !... Avant de revoir mon fils, avant d’entendre sa voix, de le serrer dans mes bras, je veux t’offrir l’hommage de ma reconnaissance : les premiers mouvements de ce cœur que tu rends à la vie doivent être pour toi !.. .
ABRAHAM
O moment plein de charmes !...
SARA, se relevant.
Cher Abraham!... guide mes pas... conduismoi... Mon fds! où est-il?...
ABRAHAM, élevant la voix.
Paraissez, Isaac!...