SCÈNE VIII.— ABRAHAM, SARA, ISAAC
ISAAC, accourant et se précipitant dans les bras de Sara.
Ma mère !
ABRAHAM
O Dieu de miséricorde !
SARA
Isaac !... mon fils !... j’ai pleuré la mort, et je te revois!... Comment ai-je pu supporter sans
ISAAC
mourir cet affreux désespoir et cet excès de joie !... Mais quel prodige te rend à mon amour?...
ABRAHAM
En m’arrachant de ce lieu, en vous quittant, Sara, je conduisais mon fds à la mort : un saisissement inexprimable me laissait à peine l’usage de mes sens et suspendait toutes les facultés de mon âme ; je n’entendais plus la voix même d’Isaac. Un nuage épais couvrait mes yeux : environné d’une nuit profonde, incapable de réfléchir ni de penser, je ne conservais de sentiment que pour souffrir; il me semblait qu’un trait mortel me perçait le cœur ; et , dans cette agonie douloureuse , je n’avais pas assez de force pour me plaindre, je gémissais sourdement, une sueur froide inondait mon visage. Je voulais exprimer mes vives douleurs par des cris, par des larmes ; mais ma langue glacée, ma voix éteinte, n’articulaient que des sons étouffés et confus. Cependant Isaac me soutenait dans ses bras et guidait mes pas chancelants. Enfin nous arrivons au haut de la montagne : là, je reprends tout à coup mon énergie ; je lève les yeux vers le ciel, je crois voir Dieu luimême prêt à me juger pour l’éternité, et fixant sur moi son œil perçant et redoutable... Cette contemplation m’élève au-dessus de moi-même ; animé d’un courage surnaturel, je m’élance vers
COMÉDIE
l’autel ; Isaac tombe à mes genoux et me présente son sein palpitant. Je saisis le couteau sacré... Dans cet instant, l’ange libérateur paraît au haut des airs : « Arrête! s’écrie-t-il; arrête!... Voici « ce que dit le Seigneur : Abraham, je suis satis— « fait de ton obéissance ; je te rends ton fds, je « renouvelle l’alliance que j’ai faite avec toi, et je « donnerai à ta postérité tout le pays qui t.’en-~ « vironne. »
SARA
O céleste bonté ! Dieu bienfaisant !... Mon fds, te dois lui consacrer cette vie qu’il daigne te conserver...
ISAAC
Oui, je suivrai sans effort sa loi sainte... Elle m’ordonne d’obéir aux auteurs de mes jours, de les révérer, de les chérir : ce commandement divin est gravé dans mon âme; je vivrai pour adorer le Seigneur, et pour vous rendre heureux...
ABRAHAM
Allons célébrer ce jour mémorable d’épreuve et de bonheur; allons retrouver nos amis rassemblés, et bénir avec eux la clémence et la bonté suprême du Créateur de l’univers.
FIN