SCÈNE IV. — JOSEPH, BENJAMIN, SIMÉON
JOSEPH, à part, regardant Benjamin.
C’est lui ! Benjamin !... Touchante image d’une mère chérie, quel souvenir tu me rappelles!... (Haut, se tournant vers Simon.) Approchez. . .
SIMÉON
Seigneur, c’est à vos pieds que nous devons vous exprimer la reconnaissance. . .
JOSEPH, le relevant.
Que faites-vous?... Vous aviez besoin de secours, j’ai pu vous servir, c’était remplir les devoirs imposés par l’humanité... Si la compassion n’est point un sentiment étranger à votre âme, vous cesserez d’admirer une action si simple et si naturelle.
SIMÉON, à part.
Quel son de voix!... ses traits, son accueil sévère, ses discours, tout en lui m’impose !...
JOSEPH
Quel est votre nom?
SIMÉON
Siméon, seigneur.
JOSEPH
Et cet enfant?...
SIMÉON
I! s’appelle Benjamin.
COMÉDIE
JOSEPH
Il est votre frère?
SIMÉON
Jacob nous donna la vie ; mais la belle Rachel, sa mère, ne fut pas la mienne.
JOSEPH
Et Rachel n’eut-elle que cet enfant?
SIMÉON
Elle eut encore un fils !...
Son nom?
SIMÉON
Joseph.
JOSEPH
Est-il avec vous?...
SIMÉON
Seigneur !...
JOSEPH
Vous vous troublez . . .
SIMÉON
Daignez, par pitié, ne point m’interroger sur cet infortuné.
JOSEPH
Fut-il indigne de son père, perfide et cruel envers vous? À— t-il mérité votre haine?...
JOSEPH
SIMÉON
Il fut innocent et vertueux !...
JOSEPH
Je vois couler vos pleurs...
SIMÉON
Seigneur!... sans le savoir, vous déchirez mon âme...
JOSEPH, à part.
Ses remords m’attendrissent!... Cessons de l’affliger... (Haut.) Approchez, Benjamin!... répondez-moi à votre tour. Si je désirais vous retenir quelque temps en Égypte, consentiriez-vous à rester avec moi?
BENJAMIN
Le pourrais-je, seigneur ! mon père habite la terre de Chanaan.
JOSEPH
ïl me serait facile de vous procurer une brillante fortune.
BENJAMIN
Quelle fortune pourrait me tenir lieu d’un père, du bonheur de consoler sa vieillesse, de vivre avec lui?
JOSEPH
Je conçois un sentiment si naturel... il vous rend plus intéressant encore à mes yeux... Mais
COMÉDIE
vous reverriez Jacob. Laissez partir vos frères, ils l’instruiront des motifs qui vous retiennent en Égypte ; et quand vous le désirerez, je vous renverrai au pays qu’il habite.
SIMÉON
Seigneur, que nous proposez-vous! Depuis que Jacob a perdu le premier fils de Rachel, Benjamin est devenu l’objet de sa plus tendre affection. En nous confiant cet enfant si cher, il nous a fait promettre, avec serment, de le lui ramener. Sans Benjamin, nous n’oserions nous présenter devant lui... Le récit de vos bontés pour Benjamin ne lui paraîtrait qu’une imposture; il nous accuserait d’avoir tramé la perte de son fils...
JOSEPH
Vous, ses frères, vous ne seriez point à l’abri d’une telle accusation!... Quoi, votre père pourrait vous soupçonner d’une pareille barbarie !...
SIMÉON, à part.
Chaque mot qu’il prononce me confond et m’accable !
JOSEPH
Mais, je le vois, vous persistez dans vos refus. Benjamin, je ne veux point vous contraindre, partez avec vos frères ; je vous demande seulement de rester encore quelques instants dans ce palais.
JOSEPH
Voici l’heure où je rassemble mes amis ; on fait les apprêts d’un banquet auquel je vous invite avec tous vos frères. Quand j’aurai rempli envers vous ce devoir d’hospitalité , je ne vous retiendrai plus.
SIMÉON
Seigneur, comblés de vos bienfaits...
Allez chercher vos frères. . . allez. . .
(Siméon sort, Benjamin le suit.)