RUBEN
Que Benjamin soit libre, et nous accepterons l’esclavage comme un châtiment équitable et trop mérité.
BENJAMIN
Que dites-vous, mes frères? pensez-vous me justifier en vous accusant? Si vous perdez l’honneur, puis-je recouvrer le mien? et croyez-vous me sauver en vous sacrifiant? Non, non, je partagerai votre sort. . .
JOSEPH
Eh quoi, Simeon, Ruben, vous avouez-vous criminels?
LES FRÈRES DE JOSEPH, à l'exception de Benjamin.
Nous le sommes tous. . .
SIMÉON
Benjamin est innocent.
JOSEPH
BENJAMIN
O mes frères !
SIMÉON
Seigneur, la vérité s’exprime par ma bouche! Accablés de remords, nous traînons depuis longtemps une déplorable existence!... un instant d’égarement nous a ravi pour jamais le bonheur et le repos. D’affreux souvenirs nous poursuivent; de sinistres pressentiments ajoutent mille tourments imaginaires aux maux réels que nous souffrons... Le croiriez-vous, seigneur? votre seul aspect suffit pour jeter dans nos cœurs tremblants le trouble et l’épouvante!... Vos traits, le son de votrevoix, nous rappellent l’objetetla cause de notre crime, de nos terreurs. . . Oui, c’est vous, seigneur, que le ciel a dû choisir pour punir un forfait que le plus amer repentir ne saurait expier... Peut-être, en nous offrant nous-mêmes à la sévérité de sajustice, le ciel rendra-t-il à nos cœurs une ombre de tranquillité... Seigneur, faites-nous subir la mort ou l’esclavage, disposez de nous ; mais jetez un œil compatissant sur cet enfant, sur Benjamin ! laissez-vous toucher par sa jeunesse, par son innocence ! Digne de consoler un vertueux père, qu’il puisse essuyer ses larmes, et lui dire que les malheureux enfants de Lia se sont sacrifiés pour le dernier fils de Piachel !...
COMÉDIE. 159
PHASÉAR.
O généreux Orasis, qu’allez-vous prononcer?...
JOSEPH
C’en est trop !... Je vous pardonne! . . . reconnaissez Joseph... mes frères, embrassez votre frère...
LES FRÈRES DE JOSEPH, reculant avec effroi.
Joseph !... ô ciel !...
PHASÉAR.
J’ai retrouvé mon ami !
JOSEPH, à ses frères.
Bannissez ces frayeurs qui m’outragent.
SIMÉON et ses frères, se jetant aux pieds de Joseph.
Seigneur !...
JOSEPH, les relevant.
Tout est oublié... Oui, je suis votre frère; mon coeur vous est rendu... venez dans mes bras...
(Il embrasse ses frères.)
PHASÉAR.
Spectacle touchant !...
JOSEPH
Et toi. Benjamin, enfant chéri, qu’il m’est doux de te presser contre mon coeur ! Parle ! donne-moi le nom qui m’appartient. . . appelle-moi ton frère. . .
BENJAMIN
Mon frère !... sans vous avoir connu, combien
JOSEPH
de fois j’ai pleuré votre mort!... je partageais les regrets de mon père... Jugez de ma joie, de mon bonheur en cet heureux instant!
JOSEPH
Bénissons, mes frères, le ciel qui nous réunit! Jamais je ne formai l’odieux projet de me venger; je ne voulais que retenir Benjamin, et pour y réussir j’ai cru devoir recourir à l’artifice ; mais j’ai lu dans vos coeurs, et mes craintes se sont dissipées. Partez; je vous confie Benjamin, conduisez-le à Jacob, notre père : j’ajouterai aux bienfaits que vous avez reçus du ministre de Pharaon les dons d’un frère qui vous a rendu sa tendresse. Dites à mon père que des devoirs sacrés me retiennent en Égypte; mais que mon vœu le plus cher serait de le voir auprès de moi avec sa nombreuse famille ; alors Memphis sera pour moi une seconde patrie.
SIMÉON
Seigneur, voyez couler nos larmes !... Quels mots pourraient exprimer notre reconnaissance !... Joseph daigne confier Benjamin à nos soins ! Seigneur, les inquiétudes dissipées par votre générosité renaîtront peut-être avant notre retour! Nous devons assurer la tranquillité de notre bienfaiteur : souffrez que je reste à Memphis ! recevez Siméon pour otage !...
COMEDIE
JOSEPH
La défiance avec mes frères est pour jamais bannie de mon cœur. . .
SIMEON
Je ne vous quitterai point. . .
JOSEPH
Puisque vous le voulez, j’y consens ; et dès cet instant, Simeon, jouissez dans ce palais de tous les droits que vous aviez dans la maison paternelle... Mes frères, allez m’attendre sous les portiques : je vous y rejoindrai ; et après avoir déclaré publiquement l’artifice qui vous a causé tant de peines, je donnerai les derniers ordres pour votre départ, et recevrai vos adieux.
(Les frères de Joseph sortent.)