SCÈNE II. — BOOZ. NOÉMI
BOOZ
Venez, Noémi, je vous attendais avec impatience.
NOÉMI
En me faisant appeler, seigneur, vous avez prévenu mes voeux, car je désirais vous parler...
BOOZ
Il me sera doux de vous satisfaire encore dans tout ce que vous aviez le dessein de me demander.
NOÉMI, à part.
Qu’il est loin d’imaginer ce que j’ai à lui dire !
BOOZ
Je connais votre situation... votre tendresse pour votre fille... cette fille si digne d’être aimée!...
NOÉMI
Ruth est la consolation de mes vieux jours, mon unique soutien, le seul bien qui me reste. La reconnaissance que m’inspirent ses soins et son attachement est d’autant plus vive, qu’en travaillant pour moi, en me consacrant sa vie, elle ne remplit pas un devoir obligé : je ne suis point sa mère.
RUTH ET NOEMI.
BOOZ
Qu’entends-je!... quoi! Ruth n’est pas votre fille?
NOÉMI
Ruth est la veuve de l’un de mes fils. J’étais mère de deux enfants, ils ne sont plus! Le ciel a voulu que je survécusse à cette perte: il m’a donné Ruth.
BOOZ
Je ne reviens pas de ma surprise! Ruth est Moabite, et vous êtes née à Bethléem !...
NOÉMI
Oui, seigneur. Veuve, et privée de mes enfants, je quittai cette terre étrangère où j’avais tout perdu. Ruth voulut me suivre; je m’opposai vainement à ce dessein. « Laissez-moi, lui dis-je ; vous pouvez vivre heureuse dans votre patrie; ne me suivez point, car la main du Seigneur s’est appesantie sur moi. — J’irai avec vous, répondit Ruth ; votre peuple sera mon peuple, votre Dieu sera mon Dieu; la terre où vous mourrez me verra mourir, et je serai ensevelie où vous le serez. Que Dieu me traite dans toute sa rigueur si jamais rien me sépare de vous que la mort seule. » En parlant ainsi, Ruth me serrait dans ses bras, elle pleurait, je pleurais comme elle. . . Nous partîmes ensemble.
COMÉDIE
BOOZ
O Ruth !... combien vous devez l’aimer !... Mais achevez de m’instruire de tout ce qui vous touche. Comment s’appelait votre mari?
NOÉMI
Son nom, seigneur, ne doit pas vous être inconnu : il se nommait Élimélech.
BOOZ
Élimélech !...
NOÉMI
Vous étiez bien jeune quand nous quittâmes Bethléem ; mais vous avez dû entendre parler d’Élimélech à Salmon, votre père.
BOOZ
Il me semble qu’Élimélech était le voisin de mon père, et même son parent?
NOÉMI
Rien n’est plus vrai : je n’avais conservé qu’une idée confuse de votre alliance avec nous; mais des informations m’ont appris que vous êtes maintenant notre plus proche parent...
Je suis le plus proche parent de Ruth! ô ma mère. . . Noémi ! en êtes-vous sûre?
194 RUTH ET NOÉMI
NOÉMI
J’ai consulté ce matin les juges; ils me l’ont affirmé, seigneur. . .
BOOZ
Je suis le plus proche parent?...
NOÉMI
Je n’en connais point d’autres ; tous ceux que j’avais laissés à Bethléem sont morts. . .
BOOZ, après avoir rêvé un instant.
(A part.) Quel souvenir !...
NOÉMI
Vous connaissez nos lois, seigneur?
BOOZ, rêvant toujours.
Oui... je n’ai qu’un seul parti à prendre...
NOÉMI
Celui d’épouser Ruth ; la loi vous le prescrit.
BOOZ
Noémi! si vous saviez ce qui se passe dans mon coeur, de quelle inquiétude je suis tourmenté !... Adieu, restez ici. . . Je vais vous envoyer Ruth. . . attendez-moi l’une et l’autre dans ce lieu; je serai bientôt de retour... vous connaîtrez alors mes sentiments.
(Il sort.)
COMÉDIE