SCÈNE IV. — NOÉMI, RUTH
RUTH
Ma mère... vous me voyez toute tremblante.
NOÉMI
Que veux- tu dire?
RUTH
Jéphoné, qui m’a retenue dans la maison, me questionnait... je lui répondais avec distraction, je pensais à vous... Tout à coup Booz a paru... Je ne puis vous dire l’impression que sa présence a faite sur moi... Enfin, me voyant si troublée, si confuse, il ne s’est arrêté qu’un instant pour me prier de venir vous rejoindre... Ma mère, je n’ose vous interroger. . . Booz sait-il qu’il est votre pa-
RUTH ET NOÉMI
rent?. .. Je crains que vous ne lui ayez tout dit. Cependant vous m’aviez promis de différer cette explication, d’attendre encore quelques jours...
NOÉMI
Booz est instruit de tout, je lui ai déclaré l’entière vérité.
RUTH
Ciel!...
NOÉMI
Rassure-toi, j’ai lu dans son cœur, il t’aime.
RUTH
Il vous l’a dit?
NOÉMI
Son trouble était extrême ; il m’a quittée précipitamment, et sans doute pour aller trouver les juges.
RUTH
Il ne s’est pas expliqué?
NOÉMI
Il m’a recommandé de l’attendre en ce îeu même.
Ma mère, vous êtes si disposée à croire qu’on peut aimer votre fille!... ne vous êtes-vous point abusée? Je ne voudrais pas me prévaloir de la loi qui le force à m’épouser... Peut-être a-t-il d’autres
COMEDIE
engagements, d’autres desseins!... S’il vous l’avail avoué, ma mère, vous ne me le cacheriez pas?
NOÉMI
D’un seul mot je vais dissiper tes craintes : en apprenant qu’il est mon plus proche parent, son premier mouvement a été de m’appeler sa mère.
RUTH
Il vous a appelée sa mère !... En effet, pourraitil aimer Ruth sans avoir pour vous les sentiments d’un fils!... S’il m’épouse, il me promettra de ne jamais nous séparer l’une de l’autre... Ma mère, je vous préfère à tout; rien ne me fera renoncer au plus cher de mes devoirs, au bonheur de vous servir, de vous soigner, de vivre pour vous rendre heureuse !
NOÉMI
Mais si Booz se refusait à se charger de ma vieillesse.
RUTH
Pourriez-vous croire qu’alors je consentisse à l’épouser?... Je neveux vous rien cacher... oui, je l’aime, je le sens... mais s’il n’adoptait pas ma mère, je cesserais de l’aimer. Je ne me marierai jamais si je ne suis pas sûre de vous rendre un fils. Vous voyez avec quelle sincérité je vous parle; ouvrez-moi votre çœur, ma mère; dites-moi
RUTH ET NOÉMI
sans déguisement tout ce que vous pensez. Je n’ai point d’inquiétude sur les sentiments de Booz 5 si j’en suis aimée, vous lui serez chère : mais ce mariage ne vous affligera-t-il point, aurez-vous la même affection pour la veuve de votre malheureux fils?...
NOÉMI
N’es-tu pas ma fille? puis-je cesser jamais d’être ta mère?...
RUTH
Oui, je vous appartiens; disposez de moi; si ce mariage doit vous causer la plus légère peine, n’y pensons plus... Vous ne m’avez jamais rien demandé, je m’en suis affligée souvent ; si le ciel m’avait fait naître votre fille, vous auriez eu quelquefois avec moi le ton de l’autorité... traitez-moi donc enfin comme votre enfant, procurez-moi l’unique satisfaction qui me manque et que vous ne m’ayez pas fait goûter encore, celle de vous obéir.
NOÉMI
Eh! qu’aurais-je pu te commander? n’as-tu pas constamment prévenu tous mes désirs?
RUTH
Je ne vous ai jamais fait de sacrifice !
NOÉMI
Ma fille, juge donc du prix que je dois attacher
COMÉDIE
à ta conduite, puisqu’ en abandonnant ton pays pour me suivre, pour soulager ma misère, en me consacrant ta jeunesse, tu n’as jamais éprouvé de regrets ou cru faire un sacrifice!... Va, bannis tes craintes chimériques, épouse Booz : ce n’est qu’en te voyant jouir d’un sort digne de toi, que je serai moi-même véritablement heureuse.
RUTH
Si je l’épouse, l’aimerez-vous aussi?
NOÉMI
En peux-tu douter?
RUTH
Mais... comme un fils?...
NOÉMI
Comment aimer moins celui qui assurera le bonheur de ta vie !
RUTH
Ma mère !...
NOÉMI
On vient. . . c’est lui, sans doute. . .
RUTH
Laissez-moi vous quitter !...
(Elle fait quelques pas pour sortir.)
NOÉMI
Où vas-tu?... Reviens, ma fille, c’est Jéphoné.
;oo
RUTH ET NOÉMI
RUTH
Qu’a-t-il à nous dire?