SCÈNE III. — LA VEUVE, ÉLIE
ÉLIE
Où suis-je? quel est ce lieu sauvage?
LA VEUVE
Vous êtes sur les terres des Sidoniens, près de la ville de Sarepta. Si vous avez besoin de repos, bon vieillard, venez dans ma cabane...
ÉLIE
Qui êtes-vous?
LA VEUVE
Je suis une pauvre veuve, et n’ai qu’un fils. Privée de ma fortune, que j’ai perdue sans désespoir, sans en avoir abusé, je vis aujourd’hui du travail de mes mains.
ÉLIE
Quels revers ont changé votre sort?. . .
LA VEUVE
Les calamités publiques. La terre, privée de
pluie et de rosée, est devenue stérile. Tous les travaux des champs sont abandonnés ou superflus, et le plus terrible des fléaux, la famine, établit entre toutes les classes une funeste égalité. Le sort du riche est semblable à celui du pauvre; et les princes, au fond de leur palais, reconnaissent enfin la frivolité du luxe, et le prix réel des biens offerts par la nature : tels sont les maux qui désolent ma malheureuse patrie !...
ÉLIE
Nation insensée et perverse, brisez vos idoles, détruisez ces ouvrages impies élevés par vos mains criminelles, adorez le vrai Dieu, le Dieu d’Abraham et de Jacob ; et le ciel, toujours prêt à pardonner, redeviendra serein pour vous.
LA VEUVE
Qu’entends-je?... Le vrai Dieu, dites-vous? Faites-le-moi connaître... Mais vous ne m’écoutez pas?... vous paraissez souffrir.
ÉLIE
La force m’abandonne. . . La fatigue, la soif. . .
Hélas ! je n’ai pour tout bien qu’un peu de farine dans un pot et un peu d’huile dans un vase, que je conserve pour mon fils.
COMÉDIE
Votre fils a-t-il passé plusieurs jours privé de nourriture ?
LA VEUVE, à part, regardant Élie.
Il pâlit, il chancelle... Non, je ne puis le laisser périr. . . Ce lin que j’ai filé, j’irai aujourd’hui même le porter à Sarepta, j’en aurai quelques aliments pour mon fils; et cette nuit je ne me coucherai point, je travaillerai jusqu’au jour... Mais si mon fils, en s’éveillant, se trouvait pressé de la faim !...
ÉLIE
Secourez-moi ! . . . vous pouvez me sauver la vie ; secourez-moi !...
LA VEUVE
Oh ! qui pourrait résister à ce cri déchirant?... Infortuné vieillard, venez, suivez-moi; tout ce que je possède est à vous. . .
ÉLIE
Je ne puis quitter ce lieu... allez, je vous attends ici. . . (Il s’appuie contre un arbre.)
LA VEUVE, allant vers la cabane.
Je suis de retour dans un moment. (Elle sort, et entre dans la cabane.)