SCÈNE ï. — LA YEUYE, L’ENFANT
Au lever de la toile, la veuve est occupée à filer ; son fils est assis à côté d’elle.
LA YEUYE, à part, après avoir regardé son fils.
Comme il est pâle! abattu! Pauvre enfant!... (Haut.) Mon fils, ne trouves-tu pas ce matin l’air plus frais, le temps plus serein?
L’ENFANT
Je respire avec peine, et déjà le soleil me semble brûlant...
LA VEUVE
Voudrais-tu te promener dans le bois?
L’ENFANT
Je ne saurais marcher.
LA VEUVE, à part.
Pauvre enfant !...
L’ENFANT
Ma mère, quand verrons-nous donc de la verdure et des fleurs !...
LA VEl'VE.
Nous sommes dans la saison qui les fait naître, et cependant on n’entend plus le ramage des oiseaux ; les arbres sont dépouillés, les feuilles desséchées tombent sur l’herbe flétrie; le cours des ruisseaux et des fontaines est suspendu : en vain on cherche l’ombre et la fraîcheur, la pluie n’humecte plus la terre, et les plantes, les fruits, les animaux, les hommes, tout languit, tout semble prêt à périr... Tels sont les fléaux qui nous accablent depuis si longtemps!... Tout est changé dans la nature : une révolution funeste nous prive à la fois des beaux jours, de l’abondance et de la santé.
L’ENFANT
Ma mère, je ne verrai donc plus de printemps?
LA VEUVE
O mon fils !
L’ENFANT
Je me rappelle encore ce temps heureux où les
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arbres étaient si verts, la prairie si belle... Je n’oublierai jamais cette fontaine qui tombait en cascade du haut du rocher : elle était là, près de notre cabane : elle a disparu, le rocher seul est resté ; et quand je le regarde, je me sens plus triste... Et ces fleurs que je cueillais avec tant de plaisir... et notre vigne maintenant abandonnée, et nos brebis...
LA VEUVE
Cher enfant! tu connais déjà des maux qu’on ignore à ton âge, les regrets amers, les souvenirs douloureux...
L’ENFANT
Ma plus grande peine c’est de me rappeler le temps où vous étiez autrefois entourée de femmes qui travaillaient avec vous, qui vous servaient... Maintenant vous êtes seule...
LA VEUVE
Ne suis-je pas avec toi?... ne me tiens-tu pas lieu de tout?
L’ENFANT
Si je pouvais vous aider dans vos travaux ! J’en ai l’âge, je n’en ai pas la force...
LA VEUVE
Tu me plains, tu t’attendris sur mon sort, toi, le seul objet de mes inquiétudes! O mon enfant!
je puis encore être heureuse si le ciel te rend la santé...
L’ENFANT
Vous pleurez, ma mère !... Vous n’espérez donc pas ma guérison?
LA VEUVE
Que dis-tu?... Si j’en doutais, me serait-il possible de supporter la vie?
L’ENFANT
Cependant je suis si faible... Si vous pouviez me conduire à la ville, j’irais au temple de Baal prier avec vous les idoles...
Les idoles !... Cessons de les révérer ; le culte de Baal est stérile; il n’inspire point la vertu, il autorise le vice ; n’en doute pas, nos prêtres sont des imposteurs, et nous adorons de faux dieux...
L’ENFANT
Et qui donc invoquerons-nous?
LA VEUVE
Celui qui créa l’univers.
L’ENFANT
Comment connaîtrons-nous sa loi?...
LA VEUVE
Lui-même a pris le soin de la graver dans nos
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cœurs, en nous inspirant l’amour du bien, l'horreur du mal : suivre les mouvements de sa conscience, c’est lui obéir...
L’ENFANT
Comment le servir, le prier ?
LA VEUVE
•Je l’ignore; mais un cœur vertueux et soumis qui désire le connaître, doit conserver l’espoir qu’il daignera l’éclairer.
L’ENFANT
Ainsi donc les Sidoniens l’offensent?
Ils n’ont que trop mérité sa colère par leurs crimes, par leurs sacrifices inhumains. Cette sécheresse horrible qui désole notre patrie, les maladies, la famine, tous les maux dont nous gémissons, ne sont peut-être que les tristes effets d’une justice qu’ils méconnaissent. On dit que la première cause de nos malheurs vient de l’union de Jésabel, la fille de notre souverain, avec le roi des Hébreux : elle a voulu porter dans ses nouveaux États le culte des idoles, et c’est depuis cette époque funeste que tant de calamités pèsent sur nous...
L’ENFANT
Les dieux d’Israël sont donc irri tés ?
LA VEUVE
Cette nation étrangère n’adore qu’un seul Dieu; elle a, dit-on, reçu de lui des commandements sacrés, des préceptes et des lois équitables... Ah ! s’il est vrai que ce Dieu prescrive la vertu, il deviendra le mien !...
L’ENFANT
Ma mère, entendez-vous le vent qui s’élève ? L’air est brûlant ! Quels tourbillons de poussière !...
LA VEUVE
Un orage affreux nous menace ; il faut rentrer. . .
L’ENFANT
Le vent redouble. . . le ciel s’obscurcit.
Ne perdons plus de temps... viens, mon fils, appuie-toi sur mon bras.
L’ENFANT
Je me soutiens à peine. . . .
LA VEUVE
O ciel!... et je n’ai pas la force de te porter...
L’ENFANT
Ne vous affligez point, je sens que je pourrai marcher jusqu’à notre cabane.
LA VEUVE, le soutenant dans ses bras.
Viens, cher enfant !.. .
COMÉDIE
L'ENFANT, marchant lentement.
Quelle tempête !... les arbres ploient, ils cèdent à la violence du vent...
LA VEUVE
Hâtons-nous.
L’ENFANT, s’arrêtant.
Écoutez... je crois entendre des gémissements. . .
LA VEUVE
Oui, du côté de ce bois.
L’ENFANT
Quelqu’un, sans doute, a besoin de secours; courez, ma mère...
LA VEUVE
Je ne puis te laisser ici. . . Quand je t’aurai conduit jusqu’à notre cabane, j’irai voir quel être malheureux réclame notre assistance.
L’ENFANT
Hâtons-nous, ma mère.
(La veuve et l’enfant arrivent auprès de la cabane.)
LA VEUVE, ouvrant la porte.
Entre, mon fils, je te rejoindrai bientôt.
L’ENFANT
Ne vous pressez point; je me sens mieux, je n’ai besoin que de repos, je vais dormir...
LA VEUVE
Que ton sommeil soit doux et paisible !...
(Elle l’embrasse.)
SÈCINE iï. — LA VEUVE, seule.
LA VEUVE
Enfant chéri! quelles inquiétudes mortelles tu me causes ! (Elle s’avance vers le bois.) Le ciel s’éclaircit, le vent s’apaise... je n’entends plus les accents plaintifs qui semblaient implorer du secours... Cependant ce n’était point une illusion, la voix d’un infortuné s’est fait entendre... (Elle s’arrête, et regarde à l’entrée du bois.) Je ne découvre rien... Retournons auprès de mon fds... Quel bonheur je goûterai en le voyant dormir!... Je travaillerai doucement auprès de lui... Mais non, le bruit des fuseaux pourrait le réveiller; je le regarderai en silence... Je ne serai point forcée de retenir mes pleurs : je les laisserai couler sans contrainte, il ne les verra pas. . . (Elle joint les mains et les élève vers le ciel.) O toi que j’ignore, mais qui parles à mon cœur. Dieu qui as créé les cieux et l’univers, qu’il me serait doux dans mes peines de te prier, de t’invoquer pour mon fils!... Je ne te connais que par tes ouvrages. Je vois ta puissance infinie, et puisque tu peux tout, tu dois être bienfaisant. Achève de dessiller mes yeux, rends à
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mon fils la force et la santé... Ma vie fut innocente, et je cherche la vérité... Ne rejette point ma prière; daigne m’éclairer et me conserver mon fils... Mais une voix a frappé mon oreille.,. (Elle fait quelques pas vers le bois.) J’aperçois un vieillard vénérable; il paraît accablé de fatigue, secourons-le, s’il est possible.